LA BARRICADE DE LA RUE DE LA CHANVRERIE
5 juin 1832.
Les journaux du temps qui ont dit que la barricade de la rue de la Chanvrerie, cette construction presque inexpugnable, comme ils l'appellent, atteignait au niveau d'un premier étage, se sont trompés. Le fait est qu'elle ne dépassait pas une hauteur moyenne de six ou sept pieds. Elle était bâtie de manière que les combattants pouvaient à volonté, ou disparaître derrière, ou dominer le barrage et même en escalader la crête au moyen d'une quadruple rangée de pavés superposés et arrangés en gradins à l'intérieur. Au dehors le front de la barricade, composé de piles de pavés et de tonneaux reliés par des poutres et des planches qui s'enchevêtraient dans les roues de la charrette Anceau et de l'omnibus renversé, avait un aspect hérissé et inextricable. Une coupure suffisante pour qu'un homme y pût passer avait été ménagée entre le mur des maisons et l'extrémité de la barricade la plus éloignée du cabaret, de façon qu'une sortie était possible. La flèche de l'omnibus était dressée droite et maintenue avec des cordes, et un drapeau rouge, fixé à cette flèche, flottait sur la barricade.
La petite barricade Mondétour, cachée derrière là maison du cabaret, ne s'apercevait pas. Les deux barricades réunies formaient une véritable redoute. Enjolras-' et Courfeyrac n'avaient pas jugé à propos de barricader l'autre tronçon de la rue Mondétour qui ouvre par la rue des Prêcheurs une issue sur les halles, voulant sans doute conserver une communication possible avec le dehors et redoutant peu d'être attaqués par la dangereuse et difficile ruelle des Prêcheurs. »
A cela près de cette issue restée libre, qui constituait ce que Folard, dans son style stratégique, eût appelé un boyau, et en tenant compte aussi de la coupure exiguë ménagée sur la rue de la Chanvrerie, l'intérieur de la barricade, où le cabaret 3 faisait un angle saillant, présentait un quadrilatère irrégulier fermé de toutes parts. Il y avait une vingtaine de pas d'intervalle entre le grand barrage et les hautes maisons qui formaient le fond de la «rue, en sorte qu'on pouvait dire que la barricade était adossée à ces maisons, toutes habitées, mais closes du haut en bas.
i. Le chapitre n'a pas ce titre, mais celui-ci : Les préparatifs (chap. v du livre XII de la IVe partie). — La rue de la Chanvrerie était dans le quartier des Halles.
2. Camarade de Courfeyrac au Quartier latin ; très beau caractère de républicain idéaliste et brave.
3. Ce cabaret, alors célèbre, s'appelait cabaret Corinthe, a dit plus haut Victor Hugo.
Tout ce travail se fit sans empêchement en moins d'une heure et sans que cette poignée d'hommes hardis vît surgir un bonnet à poil ni une baïonnette. Les bourgeois peu fréquents qui se hasardaient encore à ce moment de l'émeute dans la rue Saint- Denis jetaient un coup d'œil rue de la Chanvrerie, apercevaient la barricade, et doublaient le pas.
Les deux barricades terminées, le drapeau arboré, on traîna une table hors du cabaret, et Courfeyrac monta sur la table. Enjolras apporta le coffre carré, et Courfeyrac l'ouvrit. Ce coffre était rempli de cartouches. Quand on vit les cartouches. il v eut un tressaillement parmi les plus braves, et un moment de silence.
Courfeyrac les distribua en souriant.
Chacun reçut trente cartouches. Beaucoup avaient de la poudre et se mirent à en faire d'autres avec les balles qu'on fondait. Quant au baril de poudre, il était sur une table à part, près de la porte, et on le réserva.
Le rappel, qui parcourait tout Paris, ne discontinuait pas. mais cela avait fini par ne plus être qu'un bruit monotone auquel ils ne faisaient plus attention. Ce bruit tantôt s'éloignait, tantôt s'approchait, avec des ondulations lugubres.
On chargea les fusils et les carabines, tous ensemble, sans précipitation, avec une gravité solennelle. Enjolras alla placer trois sentinelles hors les barricades, l'une rue de la Chanvrerie, la seconde rue des Prêcheurs, la troisième au coin de la Petite- Truanderie.
Puis, les barricades bâties, les postes assignés, les fusils chargés, les vedettes posées. ' seuls dans ces rues redoutables où personne ne passait plus, entourés de ces maisons muettes comme mortes où ne palpitait aucun mouvement humain, et enveloppés des ombres croissantes du crépuscule qui commençait, au milieu de cette obscurité et de ce silence où l'on sentait s'avancer quelque chose et qui avait je ne sais quoi de tragique et de terrifiant, isolés, armés, déterminés, tranquilles, ils attendirent.
Le récit de l'attaque et de la défense de la barricade occupe les quatre derniers livres de la IVe partie et tout le premier de la Ve.
Dans la nuit, Morius est venu rejoindre, rue de la Chanvrerie, ses camarades du Quartier latin. Il est ivre de désespoir, n'aspire qu'à mourir. Pourquoi? Il a bien réussi à revoir Cosette, que « M. Leblanc « avait cessé de conduire au Luxembourg ; et il se sait aimé d'elle autant qu'il l'aime : ils ont eu, dans le jardin de la rue Plumet, de nombreux entretiens secrets ; mais elle lui a appris que son «père», comme elle dit, devait l'emmener en Angleterre ; et lui, Marius, est allé inutilement demander à M. Gillenormand — son grand-père, comme on sait — l'autorisation d'épouser « mademoiselle
Fauchelevent » (elle croit s'appeler ainsi)... C'est grâce à lui, du reste, que la barricade résiste victorieusement au premier assaut.
Les épisodes les plus curieux de cette histoire d'une barricade sont : — i° l'arrestation de Javert par les insurgés, qui l'attachent à un poteau dans le cabaret Corinthe ; — 2° la mort de l'aînée des deux filles de Thénardier, Eponine. amoureuse de Marius, et qui l'a sauvé en recevant volontairement la balle qui allait le frapper ; — • 30 la remise à Marius, par Eponine mourante, d'une lettre où Cosette donne à son « bien-aimé « sa nouvelle adresse : » rue de l'Homme-Armé, n° 7 » (car son « père » a déménagé en attendant de partir pour l'Angleterre) ; — 40 la remise à Gavroche, par Marius, d'une réponse désespérée, que le gamin s'engage à porter rue de l'Homme-Armé (car « l'héroïque enfant » se trouvait parmi les défenseurs de la barricade) ; — 50 l'entrée de <• M. Fauchelevent » dans la barricade (c'est à Jean Valjean que Gavroche a remis la lettre de Marius, et Jean Valjean l'a lue; après quoi il est venu) ; — 6° la rentrée de Gavroche, et 70 sa mort, — passage émouvant que nous allons donner; — 8° la vengeance de Jean Valjean (il se venge en délivrant Javert, qui s'en va. stupéfait).
Le 6 juin, vers une heure de l'après-midi, la barricade est prise. Enjolras est fusiflé dans le cabaret Corinthe, où périssent ceux des insurgés qui avaient pu s'y réfugier pour y combattre encore. Marius, lui, blessé au moment de la prise de la barricade, a senti « qu'il s'évanouissait et qu'il tombait », puis, qu'il était saisi par une main vigoureuse. Cette main est celle de Jean Valjean qui emporte le jeune homme et disparaît, « avec ce fardeau sur les reins », dans l'égout de Paris. — Nous y retrouverons bientôt les deux personnages.