IL EST TEMPS QUE CELA CHANGE
Dans cette histoire ' il y a tout, excepté l'histoire. Étalages de princes, de « monarques », et de capitaines ; du peuple, des lois, des mœurs, peu de chose ; des lettres, des arts des sciences., de la philosophie, du mouvement de la pensée universelle, en un mot, de l'homme, rien. La civilisation date par règnes et non par progrès. Un roi quelconque est une étape. Les vrais relais, les
i. L'histoire de= rois et des capitaines.
relais de grands hommes, ne sont nulle part indiqués. On explique comment François II succède à Henri II, Charles IX à François II et Henri III à Charles IX ; mais personne n'enseigne comment Watt succède à Papin et Fulton à Watt ; derrière le lourd décor des hérédités royales., la mystérieuse dynastie des génies est à peine entrevue. Le lampion qui fume sur la façade opaque des avènements royaux cache la réverbération sidérale que jettent sur les siècles les créateurs de civilisation. Pas un historien de cette série ne montre du doigt la divine filiation des prodiges humains, cette logique appliquée de la providence ; pas un ne fait voir comment le progrès engendre le progrès. Que Philippe IV vienne après Philippe III et Charles II après Philippe IV, ce serait une honte de l'ignorer ; que Descartes continue Bacon et que Kant continue Descartes, que Las Casas continue Colomb, que Washington continue Las Casas, et que John Brown continue et rectifie Washington, que Jean Huss continue Pelage, que Luther continue Jean Huss, et que Voltaire continue Luther, c'est presque un scandale de le savoir.
Il est temps que cela change.
Il est temps que les hommes de l'action prennent leur place derrière et les hommes de l'idée devant. Le sommet, c'est la tête. Où est la pensée, là est la puissance. Il est temps que les génies passent devant les héros. Il est temps de rendre à César ce qui est à César et au livre ce qui est au livre. Tel poème, tel drame, tel roman, fait plus de besogne que toutes les cours d'Europe réunies. Il est temps que l'histoire se proportionne à la réalité, qu'elle donne à chaque influence sa mesure constatée, et qu'elle cesse de mettre aux époques faites à l'image des poètes et des philosophes des masques de rois. A qui est le dix-huitième siècle? A Louis XV, ou à Voltaire? Confrontez Versailles à Ferney, et voyez duquel de ces deux points la civilisation découle...
On a vu précédemment le mot de Victor Hugo sur l'emploi qu'il comptait faire de l'exil à Jersey : « Je regarderai l'océan ». Il le regarda aussi à Guernesey ; et de cette contemplation naquit l'idée du roman qu'il publia en 1866 sous ce titre à la fois simple et mystérieux : les Travailleurs de la mer. C'est, du reste, à Guernesey qu'il le dédia :
Je dédie ce livre au rocher d'hospitalité et de liberté, à ce coin de vieille terre normande où vit le noble petit peuple de la mer, à l'île de Guernesey, sévère et douce, mon asile actuel, mon tombeau probable.
Dans la préface, il se plut à rattacher le nouveau roman aux Misérables et même à Noire-Dame de Paris :
La religion, la société, la nature ; telles sont les trois luttes de l'homme. Ces trois luttes sont en même temps ses trois besoins : il faut qu'il croie, de là le temple; il faut qu'il crée, de là la cité; il faut qu'il vive, de là la charrue et le navire. Mais ces trois solutions contiennent trois guerres. La mystérieuse difficulté de la vie sort de toutes les trois. L'homme a affaire à l'obstacle sous la forme superstition, sous la forme préjugé, et sous la forme élément. Un triple anankè ' pèse sur nous, l'anankè des dogmes, l'anankè des lois, l'anankè des choses. Dans Notre- Dame de Paris, l'auteur a dénoncé le premier ; dans les Misérables, il a signalé le second; dans ce livre, il indique le troisième.
A ces trois fatalités qui enveloppent l'homme se mêle la fatalité intérieure, l'anankè suprême, le cœur humain.
Les Travailleurs de la mer sont un magnifique poème en prose, à la gloire tout ensemble de la mer et de la volonté humaine, capable de vaincre cette énorme force naturelle, où l'auteur a symbolisé tout « l'anankè des choses ». Mais l'homme, qui, dans ce roman, représente la volonté humaine aux prises avec l'hostilité de la nature, peut triompher de celle-ci : il sera vaincu par <• la fatalité intérieure >-, la passion. Désespéré de n'être pas aimé, l'héroïque plébéien Gilliatt, « grand esprit trouble et grand cœur sauvage •, se suicidera.
Ajoutons que, dans l'œuvre entière de Victor Hugo, rien n'égale ou ne dépasse soit l'intérêt dramatique de certaines scènes, soit la splendeur épique et lyrique à la fois de certaines descriptions.
r. Une triple fatalité (Voir la préface de Notre-Dame de Paris).
Le roman lui-même a pour prélude, en quelque sorte, une soixantaine de pages, historieo-géographiques. politiques et morales, très remarquables, intitulées V Archipel de la Manche. Sans nous y arrêter, cueillons-y pourtant ces jolis traits:
...L'erreur judiciaire possible n'a droit, chose étonnante, à aucun respect (dans ces îles normandes). La justice humaine est livrée aux contestations comme la révélation céleste. L'indépendance individuelle irait difficilement plus loin. Chacun est son propre souverain, non de par la loi, mais de par les mœurs. Souveraineté si entière et si mêlée à la vie qu'on ne la sent, pour ainsi dire, plus. Le droit est devenu respirable : il est incolore, inaperçu et nécessaire comme l'air. En même temps, on est « loyal ». Ce sont des citoyens qui ont la vanité d'être sujets...
...Le dimanche, ce roi d'Angleterre, a pour prince de Galles le spleen.