‹ uvres choisies illustréesChapitre 139 sur 240 · VIE AGITÉE ET CONSCIENCE TRANQUILLE · texte numérisé non relu

VIE AGITÉE ET CONSCIENCE TRANQUILLE

Mess Lethierry, l'homme notable de Saint-Sampson, était un matelot terrible. Il avait beaucoup navigué. Il avait été mousse, voilier, gabier, timonier, contremaître, maître d'équipage, pilote, patron. Il était maintenant armateur. Il n'y avait pas un autre homme comme lui pour savoir la mer. Il était intrépide aux sauvetages. Dans les gros temps il s'en allait le long de la grève, regardant à l'horizon. Qu'est-ce que c'est que ça là-bas ? il y a quelqu'un en peine. C'est un chasse-marée de Weymouth, c'est un coutre d'Aurigny, c'est une bisquine de Courseulle, c'est le yacht d'un lord, c'est un anglais, c'est un français, c'est un pauvre, c'est un riche, c'est le diable, n'importe, il sautait dans une barque, appelait deux ou trois vaillants hommes, s'en passait au besoin, faisait l'équipe à lui tout seul, détachait l'amarre, prenait la rame, poussait en haute mer, montait et descendait et remontait dans les creux du flot, plongeait dans l'ouragan, allait au danger. On le voyait de loin dans la rafale, debout sur l'embarcation, ruisselant de pluie, mêlé aux éclairs, avec la face d'un lion qui aurait une crinière d'écume. Il passait quelquefois ainsi toute sa journée dans le risque, dans la vague, dans la grêle, dans le vent, accostant les navires en perdition, sauvant les hommes, sauvant les chargements, cherchant dispute à la tempête. Le soir il rentrait chez lui, et tricotait une paire de bas.

Il mena cette vie cinquante ans, de dix ans à soixante, tant qu'il fut jeune. A soixante ans, il s'aperçut qu'il ne levait plus d'un seul bras l'enclume de la forge du Varclin ; cette enclume pesait trois cents livres ; et tout à coup il fut fait prisonnier par les rhumatismes. Il lui fallut renoncer à la mer. Alors il passa de l'âge héroïque à l'âge patriarcal. Ce ne fut plus qu'un bonhomme.

Il était arrivé en même temps aux rhumatismes et à l'aisance. Ces deux produits du travail se tiennent volontiers compagnie. Au moment où l'on devient riche, on est paralysé. Cela couronne la vie.

On se dit : jouissons maintenant.

Dans les îles comme Guernesey, la population est composée d'hommes qui ont passé leur vie à faire le tour de leur champ et d'hommes qui ont passé leur vie à faire le tour du monde. Ce sont les deux sortes de laboureurs, ceux-ci de la terre, ceux-là de la mer. Mess Lethierry était des derniers. Pourtant il connaissait la terre. Il avait eu une forte vie de travailleur. Il avait voyagé sur le tontinent. Il avait été quelque temps charpentier de

navire à Rochefort, puis à Cette. Nous venons de parler du tour du monde ; il avait accompli son tour de France comme compagnon dans la charpenterie. Il avait travaillé aux appareils d'épuisement des salines de Franche-Comté. Cet honnête homme avait eu une vie d'aventurier. En France il avait appris à lire, à penser, à vouloir. Il avait fait de tout, et, de tout ce qu'il avait fait, il avait extrait la probité. Le fond de sa nature, c'était le matelot. L'eau lui appartenait. Il disait : Les poissons sont chez moi. En somme, toute son existence, à deux ou trois années près, avait été donnée à l'océan ; jetée à Veau, disait-il. Il avait navigué dans les grandes mers, dans l'Atlantique et dans le Pacifique, mais il préférait la Manche. Il s'écriait avec amour : C'est celle-là qui est rude ! Il y était né et voulait y mourir. Après avoir fait un ou deux tours du monde, sachant à quoi s'en tenir, il était revenu à Guernesey, et n'en avait plus bougé. Ses voyages désormais étaient Gran ville et Saint-Malo...

(Ire partie, livre II, chap. i.)

DERUCHETTE

... Un oiseau qui a la forme d'une fille, quoi de plus exquis ! Figurez-vous que vous l'avez chez vous. Ce sera Déruchette. Le délicieux être ! On serait tenté de lui dire : Bonjour, mademoiselle la bergeronnette. On ne voit pas les ailes, mais on entend le gazouillement. Par instants, elle chante. Par le babil, c'est au-dessous de l'homme ; par le chant, c'est au-dessus. Il y a le mystère dans ce chant ; une vierge est une enveloppe d'ange. Quand la femme se fait, l'ange s'en va ; mais plus tard, il revient, apportant une petite âme à la mère. En attendant la vie, celle qui sera mère un jour est très longtemps un enfant, la petite fille persiste dans la jeune fille, et c'est une fauvette. On pense en la voyant : qu'elle est aimable de ne pas s'envoler ! Le doux être familier prend ses aises dans la maison, de branche en branche, c'est-à-dire de chambre en chambre, entre, sort, s'approche, s'éloigne, lisse ses plumes ou peigne ses cheveux, fait toutes sortes de petits bruits délicats, murmure on ne sait quoi d'ineffable à vos oreilles. Il questionne, on lui répond ; on l'in • terroge, il gazouille. On jase avec lui. Jaser, cela délasse de parler.

i. Le titre du chapitre n'est pas celui-ci, mais Babil el fumée (chapitre 1 du livre III de la Ire partie). — Déruchette est la nièce de mess Lethierry qui avait deux amours : Durande (son bateau à vapeur) et Déruchette.

;m\ LES TRAVAILLEVRS DE LA MER

Cet être a du ciel en lui. C'est une pensée bleue mêlée à votre pensée noire. Vous lui savez gré d'être si léger, si fuyant, si échappant, si peu saisissable, et d'avoir la bonté de ne pas être invisible, lui qui pourrait, ce semble, être impalpable. Ici-bas, le joli, c'est le nécessaire. Il y a- sur la terre peu de fonctions plus importantes que celle-ci : être charmant...

. . . La beauté me fait du bien en étant belle. Telle créature a cette féerie d'être pour tout ce qui l'entoure un enchantement ; quelquefois elle n'en sait rien elle-même, ce n'en est que plus souverain ; sa présence éclaire, son approche réchauffe ; elle passe, on est content ; elle s'arrête, on est heureux ; la regarder, c'est vivre ; elle est de l'aurore ayant la figure humaine ; elle ne fait pas autre chose que d'être là, cela suffit, elle édénise la maison, il lui sort par tous les pores un paradis ; cette extase, elle la distribue à tous sans se donner d'autre peine que de respirer à côté d'eux. Avoir un sourire qui, on ne sait comment, diminue le poids de la chaîne énorme traînée en commun par tous les vivants, que voulez-vous que je vous dise ? c'est divin. Ce sourire, Déruchette l'avait. Disons plus, Déruchette était ce sourire. Il y a quelque chose qui nous ressemble plus que notre visage, c'est notre physionomie ; et il y a quelque chose qui nous ressemble plus que notre physionomie, c'est notre sourire. Déruchette souriant, c'était Déruchette...

Déruchette n'était pas une parisienne, mais n'était pas non plus une guernesiaise. Elle était née à Saint-Pierre-Port, mais mess Lethierry l'avait élevée. Il l'avait élevée pour être mignonne ; elle l'était.

Déruchette avait le regard indolent, et agressif sans le savoir. Elle ne connaissait peut-être pas le sens du mot amour, et elle rendait volontiers les gens amoureux d'elle. Mais sans mauvaise intention. Elle ne songeait à aucun mariage. Le vieux gentilhomme émigré qui avait pris racine à Saint-Sampson, disait : Cette petite fait de la flirtation à pondre.

Déruchette avait les plus jolies petites mains du monde et des pieds assortis aux mains, quatre pattes de mouche, disait mess Lethierry. Elle avait dans toute sa personne la bonté et la douceur, pour famille et pour richesse mess Lethierry, son oncle, pour travail de se laisser vivre, pour talent quelques chansons, pour science la beauté, pour espiit l'innocence, pour cœur l'ignorance ; elle avait la gracieuse paresse créole, mêlée d'étourderie et de vivacité, la gaieté taquine de l'enfance avec une pente à la mélancolie, des toilettes un peu insulaires, élégantes mais incorrectes, des chapeaux de fleurs toute l'année, le front naïf, le cou souple et tentant, les cheveux châtains, la

peau blanche avec quelques taches de rousseur l'été, la bouche grande et saine, et sur cette bouche l'adorable et dangereuse clarté du sourire. C'était là Déruchette...

LE GARDE-COTE, RANTAINE ET CLUBIN '

Rantaine, aventurier redoutable par sa force et sa ruse, a été l'associé de Lethierry, à qui il a volé cinquante mille francs. C'est pour « se relever » que Lethierryeut l'idée de construire Durande, « le premier steamer qui ait navigué dans la Manche ». Ce bateau à vapeur fait le service entre Guernesey et Saint-Malo. Il a pour capitaine Clubin, marin excellent, et qui passe pour un parfait honnête homme, mais qui est, au fond, comme Rantaine, capable de tout. Ce gredin hypocrite « attend une occasion ». On va voir les deux scélérats aux prises. Quant au garde-côte, il demeure anonyme et sans autre histoire que celle de sa mort tragique, ici racontée.

Le lieu de la scène est, non loin de Saint-Malo, une « langue de rochers en forme de fer de lance », reliée à la terre « par un isthme étroit ».

Là, se tenait debout, un soir, vers quatre heures, « un homme enveloppé dans une large cape d'ordonnance », et qui observait attentivement l'horizon :

Ce que cet homme observait, c'était un navire au large qui taisait en effet un jeu singulier.

Ce navire, qui venait de quitter depuis une heure à peine le port de Saint-Malo, s'était arrêté derrière les Banquetiers. C'était un trois-mâts. Il n'avait pas jeté l'ancre,... il s'était borné à mettre en panne.

L'homme, qui était un garde-côte, comme le faisait voir sa cape d'uniforme, épiait toutes les manœuvres du trois-mâts et semblait en prendre note mentalement...

Il faisait encore grand jour, surtout en pleine mer et sur le haut de la falaise. Le bas des côtes devenait obscur.

Le garde-côte, tout à sa besogne et espionnant consciencieusement le large, n'avait pas songé à scruter le rocher à côté et au-dessous de lui. Il tournait le dos à l'espèce d'escalier peu praticable qui mettait en communication le plateau de la falaise et la mer. Il ne remarquait pas que quelque chose y remuait. Il y avait dans cet escalier, derrière une anfractuosité, quelqu'un, un homme caché là, selon toute apparence, avant l'arrivée du garde-côte. De temps en temps, dans l'ombre, une tête sortait de dessous la roche, regardait en haut, et guettait le guetteur...

Tout à coup l'attention du garde-côte parut redoubler. Il

r. Le chapitre D'est pas intitulé ainsi, mais Carambolage de la bille rouge cl de la bille noire (Ire partie, livre V, chap. vin).

essuya rapidement du drap de sa manche le verre de sa longuevue et la braqua avec énergie sur le trois-mâts.

Un point noir venait de s'en détacher.

Ce point noir, semblable à une fourmi sur la mer, était une embarcation.

L'embarcation semblait vouloir gagner la terre. Quelques marins la montaient, ramant vigoureusement.

Elle obliquait peu à peu et se dirigeait vers la pointe du Décollé.

Le guet du garde-côte était arrivé à son plus haut degré de fixité. Il ne perdait pas un mouvement de l'embarcation. Il s'était rapproché plus près encore de l'extrême bord de la falaise.

En ce moment un homme de haute stature... surgit derrière le garde-côte au haut de l'escalier. Le guetteur ne le voyait pas.

Cet homme s'arrêta un instant, les bras pendants et les poings crispés, et, avec l'œil d'un chasseur qui vise, il regarda le dos du garde-côte.

Quatre pas seulement le séparaient du garde-côte ; il mit un pied en avant, puis s'arrêta; il fit un second pas, et s'arrêta encore ; il ne faisait pas d'autre mouvement que de marcher. tout le reste de son corps était statue ; son pied s'appuyait sur l'herbe sans bruit ; il fit le troisième pas, et s'arrêta ; il touchait presque le garde-côte, toujours immobile avec sa longue-vue. L'homme ramena lentement ses deux mains fermées à la hauteur de ses clavicules, puis, brusquement, ses avant-bras s'abattirent, et ses deux poings, comme lâchés par une détente, frappèrent les deux épaules du garde-côte. Le choc fut sinistre. Le garde-côte n'eut pas le temps de jeter un cri. Il tomba la tête la première du haut de la falaise dans la mer. On vit ses deux semelles le temps d'un éclair. Ce fut une pierre dans l'eau. Tout se referma.

Deux ou trois grands cercles se firent dans l'eau sombre.

Il ne resta que la longue-vue échappée des mains du gardecôte et tombée à terre sur l'herbe.

L'assassin regarde les cercles s'effacer, puis chante entre ses dents :

Monsieur d'ia Palice est mort En perdant la vie...

Il n'acheva pas.

Il entendit derrière lui une voix très douce qui disait : — Vous voilà, Rantaine. Bonjour. Vous venez de tuer un homme.

Il se retourna, et vit à une quinzaine de pas en arrière de lui,

à l'issue d'un des entre-deux des rochers, un petit homme qui avait un revolver à la main.

Il répondit :

— Comme vous voyez. Bonjour, sieur Clubin. Le petit homme eut un tressaillement.

— Vous me reconnaissez?

— Vous m'avez bien reconnu, repartit Rantaine. Cependant on entendait un bruit de rames sur la mer. C'était

l'embarcation observée par le garde-côte, qui approchait. Sieur Clubin dit à demi-voix, comme se parlant à lui-même :

— Cela a été vite fait.

— Qu'y a-t-il pour votre service? demanda Rantaine.

— Pas grand'chose. Voilà tout à l'heure dix ans que je ne vous ai vu. Vous avez dû faire de bonnes affaires. Comment vous portez-vous ?

— Bien, dit Rantaine. Et vous?

Rantaine fit un pas vers sieur Clubin.

Un petit coup sec arriva à son oreille. C'était sieur Clubin qui armait son revolver.

— Rantaine, nous sommes à quinze pas. C'est une bonne distance. Restez où vous êtes.

— Ah çà, fit Rantaine, qu'est-ce que vous me voulez?

— Moi, je viens causer avec vous.

Rantaine ne bougea plus. Sieur Clubin reprit :

— Vous venez d'assassiner un garde-côte. Rantaine souleva le bord de son chapeau et répondit :

— Vous m'avez déjà fait l'honneur de me le dire.

— En termes moins précis. J'avais dit : un homme ; je dis maintenant : un garde-côte. Ce garde-côte portait le numéro six cent dix-neuf. Il était père de famille. Il laisse une femme et cinq enfants.

— Ça doit être, dit Rantaine.

Il y eut un imperceptible temps d'arrêt.

— Ce sont des hommes de choix, ces gardes-côtes, fit Clubin, presque tous d'anciens marins.

— J'ai remarqué, dit Rantaine, qu'en général on laisse une femme et cinq enfants.

Sieur Clubin continua :

— Devinez combien m'a coûté ce revolver?

— C'est une jolie pièce, répondit Rantaine.

— Combien l'estimez-vous?

— Je l'estime beaucoup...

— Replacez-vous où vous étiez, Rantaine. Rantaine recula et fit cet aparté :

— On devient un enfant devant ces machins-là. Sieur Clubin poursuivit :

— Situation. Nous avons à droite, du côté de Saint-Enogat, à trois cents pas d'ici, un autre garde-côte, le numéro six cent dix-huit, qui est vivant, et à gauche, du côté de Saint-Lunaire, un poste de douane. Cela fait sept hommes armés qui peuvent être ici dans cinq minutes. Le rocher sera cerné. Le col sera gardé. Impossible de s'évader. Il y a un cadavre au pied de la falaise.

Rantaine jeta un œil oblique sur le revolver.

— Comme vous dites, Rantaine, c'est une jolie pièce. Peutêtre n'est-il chargé qu'à poudre. Mais qu'est-ce que cela fait? Il suffit d'un coup de feu pour faire accourir la force armée. J'en ai six à tirer.

Le choc alternatif des rames devenait très distinct. Le canot n'était pas loin.

Le grand homme1 regardait le petit homme, étrangement. Sieur Clubin parlait d'une voix de plus en plus tranquille et douce.

— Rantaine, les hommes du canot qui va arriver, sachant ce que vous venez de faire ici tout à l'heure, prêteraient mainforte et aideraient à vous arrêter. Vous payez votre passage dix mille francs au capitaine Zuela. Par parenthèse, vous auriez eu meilleur marché avec les contrebandiers de Plainmont ; mais ils ne vous auraient mené qu'en Angleterre, et d'ailleurs vous ne pouvez risquer d'aller à Guernesey où l'on a l'honneur de vous connaître. Je reviens à la situation. Si je fais feu, on vous arrête. Vous payez à Zuela votre fugue dix mille francs. Vous lui avez donné cinq mille francs d'avance. Zuela garderait les cinq mille francs, et s'en irait. Voilà. Rantaine, vous êtes bien affublé. Ce chapeau, ce drôle d'habit et ces guêtres vous changent 2. Vous avez oublié les lunettes. Vous avez bien fait de laisser pousser vos favoris.

Rantaine fit un sourire assez semblable à un grincement. Clubin continua :

— Rantaine, vous avez une culotte américaine à gousset double. Dans l'un il y a votre montre. Gardez-la.

— Merci, sieur Clubin.

— Dans l'autre il y a une petite boîte de fer battu qui ouvre et ferme à ressort. C'est une ancienne tabatière à matelot. Tirezla de votre gousset et jetez-la-moi.

i. Rantaine.

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