‹ uvres choisies illustréesChapitre 151 sur 240 · SOLITUDE · texte numérisé non relu

SOLITUDE

Des mesures ayant été prises contre eux par Guillaume III — ce gendre de Jacques II qu'il renversa du trône en 1688, — les comprachicos s'enfuirent de l'Angleterre. Le roman nous en montre un petit groupe qui, précipitamment, s'embarque à Portland, « vers la fin d'une des plus glaciales journées » de janvier 1690. Aidés dans leurs préparatifs par un enfant d'une dizaine d'années, ils l'abandonnent sur le rivage. — Disons-le, avant l'auteur, cet enfant c'est Gwynplaine.

L'enfant demeura immobile sur le rocher, l'œil fixe. Il n'appela point. Il ne réclama point. C'était inattendu pourtant; il ne dit pas une parole. Il y avait dans le navire le même silence. Pas un cri de l'enfant vers ces hommes, pas un adieu de ces hommes à l'enfant. Il y avait des deux parts une acceptation muette de l'intervalle grandissant. C'était comme une séparation de mânes au bord d'un styx. L'enfant, comme cloué sur la roche que la marée haute commençait à baigner, regarda la

L'HOMME QM RIT — 377

barque s'éloigner. On eût dit qu'il comprenait. Quoi ? que comprenait-il ? l'ombre.

Un moment après, l'ourque atteignit le détroit de sortie de la crique et s'y engagea. On aperçut la pointe du mât sur le ciel clair au-dessus des blocs fendus entre lesquels serpentait le détroit comme entre deux murailles. Cette pointe erra au haut des roches, et sembla s'y enfoncer. On ne la vit plus. C'était fini. La barque avait pris la mer.

L'enfant regarda cet évanouissement.

Il était étonné, mais rêveur.

Sa stupéfaction se compliquait d'une sombre constatation de la vie. Il semblait qu'il y eût de l'expérience dans cet être commençant. Peut-être jugeait-il déjà. L'épreuve, arrivée trop tôt, construit parfois au fond de la réflexion obscure des enfants on ne sait quelle balance redoutable où ces pauvres petites âmes pèsent Dieu.

Se sentant innocent, il consentait. Pas une plainte.

L'irréprochable ne reproche pas.

Cette brusque élimination qu'on faisait de lui ne lui arracha pas même un geste. Il eut une sorte de roidissement intérieur. Sous cette subite voie de fait du sort qui semblait mettre le dénoûment de son existence presque avant le début, l'enfant ne fléchit pas. Il reçut ce coup de foudre, debout.

Il était évident, pour qui eût vu son étonnement sans accablement, que, dans ce groupe qui l'abandonnait, rien ne l'aimait, et il n'aimait rien.

Pensif, il oubliait le froid. Tout à coup l'eau lui mouilla les pieds ; la marée montait; une haleine lui passa dans les cheveux ; la bise s'élevait. Il frissonna. Il eut de la tête aux pieds ce tremblement qui est le réveil.

Il jeta les yeux autour de lui.

Il était seul.

Il n'y avait pas eu pour lui jusqu'à ce jour sur la terre d'autres hommes que ceux qui étaient en ce moment dans l'ourque. Ces hommes venaient de se dérober.

Ajoutons, chose étrange à énoncer, que ces hommes, les seuls qu'il connût, lui étaient inconnus.

Il n'eût pu dire qui étaient ces hommes.

Son enfance s'était passée parmi eux, sans qu'il eût la conscience d'être des leurs. Il leur était juxtaposé ; rien de plus.

Il venait d'être oublié par eux.

Il n'avait pas d'argent sur lui, pas de souliers aux pieds, à peine un vêtement sur le corps, pas même un morceau de pain dans sa poche.

C'était l'hiver. C'était le soir. Il fallait marcher plusieurs lieues avant d'atteindre une habitation humaine.

Il ignorait où il était.

Il ne savait rien, sinon que ceux qui étaient venus avec lui au bord de cette mer s'en était allés sans lui.

Il se sentit mis hors de la vie.

Il sentait l'homme manquer sous lui:

Il avait dix ans.

L'enfant était dans un désert, entre des profondeurs où il voyait monter la nuit et des profondeurs où il entendait gronder les vagues.

Il étira ses petits bras maigres et bâilla.

Puis, brusquement, comme quelqu'un qui prend son parti, hardi, et se dégourdissant, et avec une agilité d'écureuil — de clown peut-être, — il tourna le dos à la crique et se mit à monter le long de la falaise. Il escalada le sentier, le quitta, et revint, alerte et se risquant. Il se hâtait maintenant vers la terre. On eût dit qu'il avait un itinéraire. Il n'allait nulle part pourtant.

Il se hâtait sans but, espèce de fugitif devant la destinée.

Gravir est de l'homme, grimper est de la bête ; il gravissait et grimpait. Les escarpements de Portland étant tournés au sud, il n'y avait presque pas de neige dans le sentier. L'intensité du froid avait d'ailleurs fait de cette neige une poussière, assez incommode au marcheur. L'enfant s'en tirait. Sa veste d'homme, trop large, était une complication, et le gênait. De temps en temps, il rencontrait sur un surplomb ou dans une déclivité un peu de glace qui le faisait tomber. Il se raccrochait à une branche sèche ou à une saillie de pierre, après avoir pendu quelques instants sur le précipice. Une fois il eut affaire à une veine de brèche qui s'écroula brusquement sous lui, l'entraînant dans sa démolition. Ces effondrements de la brèche sont perfides. L'enfant eut durant quelques secondes le glissement d'une tuile sur un toit ; il dégringola jusqu'à l'extrême bord de la chute ; une touffe d'herbe empoignée à propos le sauva. Il ne cria pas plus devant l'abîme qu'il n'avait crié devant les hommes ; il s'affermit et remonta silencieux. L'escarpement était haut. Il eut ainsi quelques péripéties. Le précipice s'aggravait de l'obscurité. Cette roche verticale n'avait pas de fin.

Elle reculait devant l'enfant dans la profondeur d'en haut. A mesure que l'enfant montait, le sommet semblait monter. Tout en grimpant, il considérait cet entablement noir, posé comme un barrage entre le ciel et lui. Enfin il arriva.

Il sauta sur le plateau. On pourrait presque dire : il prit terre, car il sortait du précipice.

A peine fut-il hors de l'escarpement qu'il grelotta. Il sentit à son visage la bise, cette morsure de la nuit. L'aigre vent du nord-ouest soufflait. Il serra contre sa poitrine sa serpillière de matelot.

C'était un bon vêtement. Cela s'appelle, en langage du bord, un suroît, parce que cette sorte de vareuse-là est peu pénétrable aux pluies du sud-ouest.

L'enfant, parvenu sur le plateau, s'arrêta, posa fermement ses deux pieds nus sur le sol gelé, et regarda.

Derrière lui la mer, devant lui la terre, au-dessus de sa tête le ciel.

Mais un ciel sans astres. Une brume opaque masquait le zénith.

En arrivant au haut du mur de rocher, il se trouvait tourné du côté de la terre, il la considéra. Elle était devant lui à perte de vue, plate, glacée, couverte de neige. Quelques touffes de bruyère frissonnaient. On ne voyait pas de routes. Rien. Pas même une cabane de berger. On apercevait çà et là des tournoiements de spirales blêmes qui étaient des tourbillons de neige fine arrachés de terre par le vent, et s'envolant. Une succession cT ondulations de terrain, devenue tout de suite brumeuse, se plissait dans l'horizon. Les grandes plaines ternes se perdaient sous le brouillard blanc. Silence profond. Cela s'élargissait comme l'infini et se taisait comme la tombe.

L'enfant se retourna vers la mer.

La mer comme la terre était blanche : l'une de neige, l'autre d'écume. Rien de mélancolique comme le jour que faisait cette double blancheur. Certains éclairages de la nuit ont des duretés très nettes ; la mer était de l'acier, les falaises étaient de l'ébène. De la hauteur où était l'enfant, la baie de Portland apparaissait presque en carte géographique, blafarde dans son demi-cercle de collines ; il y avait du rêve dans ce paysage nocturne ; une rondeur pâle engagée dans un croissant obscur, la lune offre quelquefois cet aspect. D'un cap à l'autre, dans toute cette côte on n'apercevait pas un seul scintillement indiquant un foyer allumé, une fenêtre éclairée, une maison vivante. Absence de lumière sur la terre comme au ciel; pas une lampe en bas, pas un astre en haut. Les larges aplanissements des flots dans le golfe avaient çà et là des soulèvements subits. Le vent dérangeait et fronçait cette nappe. L'ourque était encore visible dans la baie, fuyant.

C'était un triangle noir qui glissait sur cette lividité...

(Ire partie, livre I, chap. m.)

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