Neige et nuit. • — Titre du chapitre vm
3. Ile danoise de la mer de Baffin, sur la côte ouest du Groenland.
4. C'est en 1769 que l'Anglais Samuel Hearn découvrit cette rivière.
Behring reconnaître l'embouchure de la Rivière de la mine de cuivre, Hudson1, Mackensie2, Vancouver3, Ross4, Dumont d'Urville:\ ont subi, au pôle même, les plus inclémentes bourrasques de neige, et s'en sont échappés.
C'est dans cette espèce de tempête-là que l'ourque était entrée à pleines voiles et avec triomphe. Frénésie contre frénésie. Quand Montgomery, s'évadant de Rouen, précipita à toutes rames sa galère sur la chaîne barrant la Seine à la Bouille, il eut la même effronterie.
La Matutina courait. Son penchement sous voiles faisait par instants avec la mer un affreux angle de quinze degrés, mais sa bonne quille ventrue adhérait au flot comme à de la glu. La quille résistait à l'arrachement de l'ouragan. La cage à feu éclairait l'avant. Le nuage plein de souffles traînant sa tumeur sur l'océan, rétrécissait et rongeait de plus en plus la mer autour de l'ourque. Pas une mouette. Pas une hirondelle de falaise. Rien que la neige. Le champ des vagues était petit et épouvantable. On n'en voyait que trois ou quatre, démesurées.
De temps en temps un vaste éclair couleur de cuivre rouge apparaissait derrière les superpositions obscures de l'horizon et du zénith. Cet élargissement vermeil montrait l'horreur des nuées. Le brusque embrasement des profondeurs, sur lequel, pendant une seconde, se détachaient les premiers plans des nuages et les fuites lointaines du chaos céleste, mettait l'abîme en perspective. Sur ce fond de feu les flocons de neige devenaient noirs, et l'on eût dit des papillons sombres volant dans une fournaise. Puis tout s'éteignait.
La première explosion passée, la bourrasque, chassant toujours l'ourque, se mit à rugir en basse continue. C'est la phase de grondement, redoutable diminution de fracas. Rien d'inquiétant comme ce monologue de la tempête. Ce récitatif morne ressemble à un temps d'arrêt que prendraient les mystérieuses forces combattantes, et indique une sorte de guet dans l'inconnu.
L'ourque continuait éperdument sa course. Ses deux voiles majeures surtout faisaient une fonction effrayante. Le ciel et la mer étaient d'encre, avec des jets de bave sautant plus haut
i. Le navigateur anglais qui donna son nom au détroit et à la baie qu'il découvrit en 1610.
2. Le voyageur écossais qui donna son nom au fleuve du Canada découvert par lui en 1789.
3. Navigateur anglais qui explora la côte nord-ouest de l'Amérique du Nord (1791- I795), avant d'aller doubler le cap Horn.
4. Voyageur anglais, explorateur des régions arctiques. Mort en 1856.
5. Célèbre navigateur français qui fit un voyage autour du monde et périt dans une catastrophe de chemin de fer, entre Patis et Versailles, le 8 mai 1842. Il était né en 1790.
que le mât. A chaque instant, des paquets d'eau traversaient le pont comme un déluge, et à toutes les inflexions du roulis, les écubiers, tantôt de tribord, tantôt de bâbord, devenaient autant de bouches ouvertes revomissant l'écume à la mer. Les femmes s'étaient réfugiées dans la cabine, mais les hommes demeuraient sur le pont. La neige aveuglante tourbillonnait. Les crachats de la houle s'y ajoutaient. Tout était furieux.
En ce moment, le chef de la bande debout à l'arrière sur la barre d'arcasse, d'une main s'accrochant aux haubans, de l'autre arrachant sa pagne de tête qu'il secouait aux lueurs de la cage à feu, arrogant, content, la face altière, les cheveux farouches, ivre de toute cette ombre, cria :
— Nous sommes libres !
— Libres ! libres ! libres ! répétèrent les évadés.
Et toute la bande, saisissant des poings les agrès, se dressa sur le pont.
— Hurrah ! cria le chef.
Et la bande hurla dans la tempête :
— Hurrah !
A l'instant où cette clameur s'éteignait parmi les rafales, une voix grave et haute s'éleva à l'autre extrémité du navire, et dit : — Silence !
Toutes les têtes se retournèrent.
Ils venaient de reconnaître la voix du docteur. L'obscurité était épaisse ; le docteur était adossé au mât avec lequel sa maigreur se confondait, on ne le voyait pas.
La voix reprit :
— Ecoutez !
Tous se turent.
Alors on entendit distinctement dans les ténèbres le tintement d'une cloche.
Soin confié à la mer furieuse ' .
Le patron de la barque, qui tenait la barre, éclata de rire. — Une cloche ! C'est bon. Nous chassons à bâbord. Que prouve cette cloche? Que nous avons la terre à dextribord.
La voix ferme et lente du docteur répondit :
— Vous n'avez pas la terre à tribord.
— Mais si ! cria le patron.
— Non.
— Mais cette cloche vient de la terre.
— - Cette cloche, dit le docteur, vient de la mer.
i. Titre du chapitre ix.
Il y eut un frisson parmi ces hommes hardis. Les faces hagardes des deux femmes apparurent dans le carré du capot de cabine comme deux larves évoquées. Le docteur fit un pas, et sa longue forme noire se détacha du mât. On entendait la cloche tinter au fond de la nuit.
Le docteur reprit :
— Il y a, au milieu de la mer, à moitié chemin entre Portland et l'archipel de la Manche, une bouée, qui est là pour avertir. Cette bouée est amarrée avec des chaînes aux bas-fonds, et flotte à fleur d'eau. Sur cette bouée est fixée un tréteau de fer, et à la traverse de ce tréteau est suspendue une cloche. Dans le gros temps, la mer, secouée, secoue la bouée, et la cloche sonne. Cette cloche, vous l'entendez.
Le docteur laissa passer un redoublement de la bise, attendit que le son de la cloche eût repris le dessus, et poursuivit :
— Entendre cette cloche dans la tempête, quand le norois souffle, c'est être perdu. Pourquoi? le voici. Si vous entendez le bruit de cette cloche, c'est que le vent vous l'apporte. Or le vent vient de l'ouest et les brisants d'Aurigny sont à l'est. Vous ne pouvez entendre la cloche que parce que vous êtes entre la bouée et les brisants. C'est sur ces brisants que le vent vous pousse. Vous êtes du mauvais côté de la bouée. Si vous étiez du bon, vous seriez au large, en haute mer., en route sûre, et vous n'entendriez pas la cloche. Le vent n'en porterait pas le bruit vers vous. Vous passeriez près de la bouée sa.ns savoir qu'elle est là. Nous avons dévié. Cette cloche, c'est le naufrage qui sonne le tocsin. Maintenant, avisez !
La cloche, pendant que le docteur parlait, apaisée par une baisse de brise, sonnait lentement, un coup après l'autre, et ce tintement intermittent semblait prendre acte des paroles du vieillard. On eût dit le glas de l'abîme.
Tous écoutaient haletants, tantôt cette voix, tantôt cette cloche.
Cependant le patron donne des ordres ; on les exécute, et l'ourque est ainsi « ramenée à la simplification de détresse » .
La grande sauvage, c'est la tempête1.
Mais à mesure que le bâtiment, serrant tout, s'amoindrissait, le bouleversement de l'air et de l'eau croissait sur lui La hauteur des houles atteignait presque la dimension polaire.
L'ouragan, comme un bourreau pressé, se mit à écarteler
i. Titre du chapitre x.
38 i — L'HOMME QUI RIT
le navire. Ce fut, en un clin d'œil, un arrachement effroyable...
La tension magnétique propre aux orages de neige aidait à la rupture des cordages. Ils cassaient autant sous l'effluve que sous le vent. Diverses chaînes sorties de leurs poulies ne manœuvraient plus. A l'avant, les joues, et à l'arrière, les hanches, ployaient sous des pressions à outrance. Une lame emporta la boussole avec l'habitacle. Une autre lame emporta le canot, amarré en porte-manteau au beaupré, selon la bizarre coutume asturienne. Une autre lame emporta la vergue civadière1. Une autre lame emporta la Xotre-Dame de proue et la cage à feu.
Il ne restait que le gouvernail.
On suppléa au fanal manquant au moyen d'une grosse grenade à brûlot pleine d'étoupe flambante et de goudron allumé, qu'on suspendit à l'étrave.
Le mât, cassé en deux, tout hérissé de haillons frissonnants, de cordes, de moufles et de vergues, encombrait le pont. En tombant, il avait brisé un pan de la muraille de tribord.
Le patron, toujours à la barre, cria :
— Tant que nous pouvons gouverner, rien n'est perdu. Les œuvres vives tiennent bon. Des haches ! des haches ! Le mât à la mer ! dégagez le pont.
Equipage et passagers avaient la fièvre des batailles suprêmes. Ce fut l'affaire de quelques coups de cognée.
On poussa le mât par-dessus le bord. Le pont fut débarrassé.
— Maintenant, reprit le patron, prenez une drisse et amarrezmoi à la barre.
On le lia au timon.
Pendant qu'on l'attachait, il riait. Il cria à la mer :
— Beugle, la vieille ! beugle ! j'en ai vu de pires au cap Machichaco.
Et quand il fut garrotté, il empoigna le timon à deux poings avec cette joie étrange que donne le danger.
— Tout est bien, camarades ! Vive Notre-Dame de Buglose ! Gouvernons à l'ouest !
Une lame de travers, colossale, vint, et s'abattit sur l'arrière. Il y a toujours dans les tempêtes une sorte de vague tigre, flot féroce et définitif, qui arrive à point nommé, rampe quelque temps comme à plat ventre sur la mer, puis bondit, rugit, grince, fond sur le navire en détresse, et le démembre. Un engloutissement d'écume couvrit toute la poupe de la Matutina, on entendit dans cette mêlée d'eau et de nuit une dislocation. Quand l'écume
i. Ou plutôt vergue de civadière. La civadière est une voile carrée du mât de beaupré.
LE PHARE D'EDDYSTONE Ce phare en bois, construit en 1696, au sud de la haie de Plymouth et dont Victor Hugo donne ici un aspect supposé, fut plusieurs fois démoli par la tempête et reconstruit dans son état actuel de 1879 à 1882.
Musée Victur-Hugo.