LA REINE ANNE
... La première femme venue, c'était la reine Anne. Elle était gaie, bienveillante, auguste, à peu près. Aucune de ses qualités n'atteignait à la vertu, aucune de ses imperfections n'atteignait au mal. Son embonpoint était bouffi, sa malice était épaisse sa bonté était bête. Elle était tenace et molle...
Tory, elle gouvernait par les whigs. En femme, en folle. Elle avait des rages. Elle était casseuse. Pas de personne plus maladroite pour manier les choses de l'état. Elle laissait tomber à terre les événements. Toute sa politique était fêlée. Elle excellait à faire de grosses catastrophes avec de petites causes. Quand une fantaisie d'autorité lui prenait, elle appelait cela : donner le coup de poker...
Bonne, elle avait pour idéal de ne désespérer personne, et d'ennuyer tout le monde. Elle avait souvent le mot cru. et, un peu plus, elle eût juré, comme Elisabeth. De temps en temps, elle prenait dans une poche d'homme qu'elle avait à sa jupe une petite boîte ronde d'argent repoussé, sur laquelle était son portrait de profil, entre les deux lettres Q. A.1', ouvrait cette boîte, et en tirait avec le bout de son doigt un peu de pommade dont elle se rougissait les lèvres. Alors, ayant arrangé sa bouche, elle riait. Elle était très friande des pains d'épiceplats de Zélande. Elle était fière d'être grasse...
A un certain point de vue, le règne d'Anne semble une réverbération du règne de Louis XIV. Anne, un moment parallèle à ce roi dans cette rencontre qu'on appelle l'histoire, a avec lui une vague ressemblance de reflet. Comme lui elle joue au grand règne ; elle a ses monuments, ses arts, ses victoires, ses capitaines, ses gens de lettres, sa cassette pensionnant les renommées, sa galerie de chefs-d'œuvre latérale à sa majesté. Sa cour, à elle aussi, fait cortège et a un aspect triomphal, un ordre et une marche. C'est une réduction en petit de tous les grands hommes de Versailles, déjà pas très grands. Le trompe-l'œil y est ; qu'on y ajoute le God save the queen, qui eût pu dès lors être pris à Lulli, et l'ensemble fait illusion. Pas un personnage ne manque. Christophe Wren est un Mansard fort passable ; Somers vaut Lamoignon. Anne a un Racine qui est Dryden.-un Boileau qui est Pope, un Colbert qui est Godolphin, un Louvois qui est Pembroke, et un Turenne qui est Marlborough. Grandissez les
i. Fille de Jacques II et belle-sœur de Guillaume III. Anne Stuart succéda à celui-ci sur le trôie d'Angleterre en 170J. Elle mourut en 1 7 1 4 . 2. Queen Ami : — « Reine Anne ».
perruques pourtant, et diminuez les fronts. Le tout est solennel et pompeux, et Windsor ', à cet instant-là, aurait presque un faux air de Marly. Pourtant tout est féminin, et le père Tellier d'Anne s'appelle Sarah Jennings -. Du reste, un commencement d'ironie, qui cinquante ans plus tard sera la philosophie, s'ébauche dans la littérature, et le Tartuffe protestant est démasqué par Swift, de même que le Tartuffe catholique a été dénoncé par Molière. Bien qu'à cette époque l'Angleterre querelle et batte la France, elle l'imite et elle s'en éclaire ; et ce qui est sur la façade de l'Angleterre, c'est de la lumière française. C'est dommage que le règne d'Anne n'ait duré que douze ans, sans quoi les anglais ne se feraient pas beaucoup prier pour dire le siècle d'Anne comme nous disons le siècle de Louis XIV. Anne apparaît en 1702, quand Louis XIV décline. C'est une des curiosités de l'histoire que le lever de cet astre pâle coïncide avec le coucher de l'astre de pourpre, et qu'à l'instant où la France avait le roi Soleil, l'Angleterre ait eu la reine Lune...
(IIe partie, livre I, chap. v.)