‹ uvres choisies illustréesChapitre 159 sur 240 · Titre du chapitre · texte numérisé non relu

Titre du chapitre

392 — L'HOMME Ql'l /.■/ i

La goutte sereine avait à jamais paralysé les prunelles de i ette li lie devenue femme à son tour. Sur son visage, à travers lequel le jour ne passait point, les coins des lèvres tristement abaissés exprimaient ce désappointement amer. Ses veux, grands et clairs, avaient cela d'étrange qu'éteints pour elle, pour les autres ils brillaient.- Mystérieux flambeaux allumés n'éclairant que le dehors. Elle donnait de la lumière, elle qui n'en avait pas. Ces yeux disparus resplendissaient. Cette captive des ténèbres blanchissait le milieu sombre où elle était...

Ursus, maniaque de noms latins, l'avait baptisée Dca '. Il avait un peu consulté son loup; il lui avait dit: Tu représentes l'homme, je représente la bête; nous sommes le monde d'en bas ; cette petite représentera le monde d'en haut. Tant de faiblesse, c'est la toute-puissance... — Le loup n'avait pas fait d'objection...

Dea assistait Gwynplaine dans ses exercices.

Si la misère humaine pouvait être résumée, elle l'eût été par Gwynplaine et Dea. Ils semblaient être nés chacun dans un compartiment du sépulcre ; Gwynplaine dans l'horrible, Dea dans le noir. Leurs existences étaient faites avec des ténèbres d'espèce différente prises dans les deux côtés formidables de la nuit. Ces ténèbres, Dea les avait en elle et Gwynplaine les avait sur lui. Il y avait du fantôme dans Dea et du spectre dans Gwynplaine. Dea était dans le lugubre, et Gwynplaine dans le pire. Il y avait pour Gwynplaine voyant, une possibilité poignante qui n'existait pas pour Dea aveugle, se comparer aux autres hommes. Or, dans une situation comme celle de Gwynplaine, en admettant qu'il cherchât à s'en rendre compte, se comparer, c'était ne plus se comprendre. Avoir, comme Dea. un regard vide d'où le monde est absent, c'est une suprême détresse, moindre pourtant que celle-ci : être sa propre énigme; sentir aussi quelque chose d'absent qui est soi-même ; voir l'univers et ne pas se voir. Dea avait un voile, la nuit, et Gwynplaine avait un masque, sa face... Certes, c'étaient là deux désespérés. Le fond de la calamité possible était touché. Ils y étaient, lui comme elle. Un observateur qui les eût vus eût senti sa rêverie s'achever en une incommensurable pitié. Que ne devaient-ils pas souffrir? Un décret de malheur pesait visiblement sur ces deux créatures humaines, et jamais la fatalité, autour de deux êtres qui n'avaient rien fait, n'avait mieux arrangé la destinée en torture et la vie en enfer.

Ils étaient dans un paradis.

Ils s'aimaient.

Gwynplaine adorait Dea. Dea idolâtrait Gwynplaine.

— Tu es si beau ! lui disait-elle.

Oculos non habet, et videt '.

...Dans l'idéal, la bonté, c'est le soleil; et Gwynplaine éblouissait Dea.

Pour la foule, qui a trop de têtes pour avoir une pensée et trop d'yeux pour avoir un regard, pour la foule qui, surface ellemême, s'arrête aux surfaces, Gwynplaine était un clown, un bateleur, un saltimbanque, un grotesque, un peu plus et un peu moins qu'une bête. La foule ne connaissait que le visage.

Pour Dea, Gwynplaine était le sauveur qui l'avait ramassée dans la tombe et emportée dehors, le consolateur qui lui faisait la vie possible, le libérateur dont elle sentait la main dans ia sienne en ce labyrinthe qui est la cécité. Gwynplaine était le frère, l'ami, le guide, le soutien, le semblable d'en haut, l'époux ailé et rayonnant, et là où la multitude voyait le monstre, elle voyait l'archange.

C'est que Dea aveugle, apercevait l'âme.

Page 1