‹ uvres choisies illustréesChapitre 163 sur 240 · ŒUVRES DE LA VIEILLESSE · texte numérisé non relu

ŒUVRES DE LA VIEILLESSE

Ce roman, le dernier qu'ait écrit Victor Hugo, est divisé en trois parties : en Mer, à Paris, en Vendée.

Victor Hugo le commença, et le finit aussi, à Guernesey (décembre 1872juin 1873).

L'action va de la fin de mai 1793 au mois d'août. Très habilement conduite, pleine d'intérêt,, et de l'intérêt le plus pathétique, elle a le grand mérite, en outre, d'évoquer impartialement la guerre civile extraordinaire que fut la lutte de la Vendée contre la Convention. Nulle part, dans cette œuvre d'un républicain, la Vendée n'est outragée ou rapetissée ; elle serait plutôt embellie. Quant à la Révolution, elle est célébrée, certes ; mais l'espèce d'exaltation mystique avec laquelle le poète s'en fait l'avocat, le peintre et le philosophe, est, en revanche, la moins sectaire, la plus généreusement fraternelle...

Et la passion de Hugo pour l'antithèse ne lui a rien inspiré d'étrange, ici. Hlle s'est contentée de le très bien servir; et même délicieusement, dans certains épisodes : ainsi, dans le chapitre intitulé le Massacre de saint Barthélémy, adorable preuve, on le verra, du profond amour du maître pour les enfants.

D'autre part, avouons-le : il y a dans ce puissant ouvrage une scène considérable qui nous parait fâcheuse. C'est une conversation de Robespierre avec Danton et Marat. Elle a le tort : i° de rappeler une scène fameuse de la Charlotte Corday de Ponsard ; 20 de ressembler, par instants, contre la volonté de l'-auteur, à une caricature.

Enfin, on doit le reconnaître (mais non pas, selon nous, pour blâmer Victor Hugo, dont c'était bien le droit de créer des personnages symboliques) : les deux chefs, le militaire et le civil, qui, chacun à sa manière, personnifient la Révolution, le ci-devant noble Gauvain et le ci-devant prêtre Cimourdain, sont moins des hommes que des symboles.

QUA TliE VTNG T- TREIZE '.< l5 LES RUES DE PARIS DANS CE TEMPS-LA

On vivait en public ; on mangeait sur des tables dressées devant les portes ; les femmes assises sur les perrons des églises faisaient de la charpie en chantant la Marseillaise ; le parc Monceaux et le Luxembourg étaient des champs de manœuvre ; il y avait dans tous les carrefours des armureries en plein travail, on fabriquait des fusils sous les yeux des passants qui battaient des mains ; on n'entendait que ce mot dans toutes les bouches : Patience. Nous sommes en révolution. On souriait héroïquement. On allait au spectacle comme à Athènes pendant la guerre du Péloponèse ; on voyait affichés au coin des rues : Le siège de Thionville. — La mère de famille sauvée des flammes. — Le club des sans-souci . — L'aînée des papesses Jeanne. — Les philosophes soldats. — L'art d'aimer au village. — Les allemands étaient aux portes ; le bruit courait que le roi de Prusse avait fait retenir des loges à l'Opéra. Tout était effrayant et personne n'était effrayé. La ténébreuse loi des suspects1, qui est le crime de Merlin de Douai-', faisait la guillotine visible au-dessus de toutes les têtes. Un procureur, nommé Séran, dénoncé, attendait qu'on vînt l'arrêter, en robe de chambre et en pantoufles, et en jouant de la flûte à sa fenêtre. Personne ne semblait avoir le temps. Tout le monde se hâtait. Pas un chapeau qui n'eût une cocarde. Les femmes disaient : Nous sommes jolies sous le bonnet rouge. Paris semblait plein d'un déménagement. Les marchands de bric-à-brac étaient encombrés de couronnes, de mitres, de sceptres en bois doré et de fleurs de lys, défroques des maisons royales. C'était la démolition de la monarchie qui passait...

Rue Saint- Jacques, des paveurs, pieds nus, arrêtaient la brouette d'un colporteur qui offrait des chaussures à vendre, se cotisaient, et achetaient quinze paires de souliers qu'ils envoyaient à la Convention pour nos soldats. Les bustes de Franklin, de Rousseau, de Brutus, et il faut ajouter de Marat, abondaient .. Peu de grandes boutiques étaient ouvertes; des merceries et des bimbeloteries roulantes circulaient traînées par des femmes, éclairées par des chandelles, les suifs fondant sur les marchandises ; des boutiques en plein vent étaient tenues par des ex-religieuses en perruque blonde ; telle ravaudeuse, raccommodant des bas dans une échoppe, était une comtesse ; telle couturière était une marquise ; madame de Boumers habitait un

i. Loi votée par la Convention le 17 septembre 1793.

2. Alors membre de la Convention; devint sous l'Empire conseiller d'État, comte

1 ■>' ' tC. (1754-I838).

tOC, QUATREVINGT-TREIZE

grenier d'où elle voyait son hôtol. Des crieurs couraient, offrant les « papiers-nouvelles ». On appelait écrouelleux ceux qui cachaient leur menton dans leur cravate. Les chanteurs ambulants pullulaient. La foule huait Pitou, le chansonnier royaliste, vaillant d'ailleurs, car il fut emprisonné vingt-deux fois, et fut traduit devant le tribunal révolutionnaire pour s'être frappé le bas des reins en prqnonçant le mot civisme ; voyant sa tête en danger, il s'écria : Mais c'est le contraire de ma tête qui est coupable ! ce qui fit rire les iuges et le sauva...

On jouait aux cartes sur la borne des carrefours ; les jeux de cartes étaient, eux aussi, en pleine révolution, les rois étaient remplacés par les génies, les dames par les libertés, les valets par les égalités, et les as par les lois. On labourait les jardins publics ; la charrue travaillait aux Tuileries. A tout cela était mêlée, surtout dans les partis vaincus, on ne sait quelle hautaine lassitude de vivre ; un homme écrivait à Fouquier-Tinville : « Ayez la bonté de me délivrer de la vie. Voici mon adresse ». Champcenetz ' était arrêté pour s'être écrié en plein Palais-Royal : « A quand la révolution de Turquie ? Je voudrais voir la république à la Porte ». Partout des journaux. Des garçons perruquiers crêpaient en public des perruques de femmes, pendant que le patron lisait à haute voix le Moniteur ; d'autres commentaient au milieu des groupes, avec force gestes, le journal Entendonsnous, de Dubois-Crancé '-', ou la Trompette du père Bellerose. Quelquefois les barbiers étaient en même temps charcutiers, et l'on voyait des jambons et des andouilles pendre à côté d'une poupée coiffée de cheveux d'or. Des marchands vendaient sur la voie publique « des vins d'émigrés » ; un marchand affichait des vins de cinquante-deux espèces ; d'autres brocantaient des pendules en lyre et des sofas à la duchesse ; un perruquier avait pour enseigne ceci : « Je rase le clergé, je peigne la noblesse, j'accommode le tiers-état »... Le pain manquait, le charbon manquait, le savon manquait ; on voyait passer des bandes de vaches laitières arrivant des provinces... Une affiche de la Commune assignait à chaque bouche une livre de viande par décade. On faisait queue aux portes des marchands ; une de ces queues est restée légendaire, elle allait de la porte d'un épicier de la rue du Petit- Carreau jusqu'au milieu de la rue Montorgueil. Faire queue, cela s'appelait « tenir la ficelle », à cause d'une longue corde que prenaient dans leur main, l'un derrière l'autre, ceux qui étaient à la file. Les femmes dans cette misère étaient vaillantes et

i. Spirituel écrivain, journaliste (1760-1794).

2. Général et homme politique français (1747-1814). On lui doit les mesures qui assurèrent la cohésion des armées républicaines.

douces. Elles passaient les nuits à attendre leur tour d'entrer chez le boulanger. Les expédients réussissaient à la révolution; elle soulevait cette vaste détresse avec deux moyens périlleux, l'assignat ' et le maximum - ; l'assignat était le levier, le maximum était le point d'appui. Cet empirisme sauva la France... Du reste, très peu de vols. Un dénûment farouche, une probité stoïque. Les va-nu-pieds et les meurt-de-faim passaient, les yeux gravement baissés devant les devantures des bijoutiers du Palais- Égalité "'. Dans une visite domiciliaire que fit la section Antoine chez Beaumarchais, une femme cueillit dans le jardin une fleur : le peuple la souffleta. Le bois coûtait quatre cents francs argent, la corde ; on voyait dans les rues des gens scier leur bois de lit ; l'hiver, les fontaines étaient gelées : l'eau coûtait vingt sous la voie ; tout le monde se faisait porteur d'eau. Le louis d'or valait trois mille neuf cent cinquante francs. Une course en fiacre coûtait six cents francs. Après une journée de fiacre, on entendait ce dialogue : — Cocher, combien vous dois-je? — Six millelivres. Une marchande d'herbe vendait pour vingt mille francs par jour. Un mendiant disait : Par charité, secourez-moi ! il me manque deux cent trente livres pour payer mes souliers. A l'entrée des ponts, on voyait des colosses sculptés et peints par David '... Ces colosses figuraient le Fédéralisme et la Coalition terrassés. Aucune défaillance dans ce peuple. La sombre joie d'en avoir fini avec les trônes. Les volontaires affluaient, offrant leurs poitrines. Chaque rue donnait un bataillon. Les drapeaux des districts allaient et venaient, chacun avec sa devise. Sur le drapeau du district des Capucins on lisait : Nul ne nous fera la barbe. Sur un autre : Plus de noblesse, que dans le cœur. Sur tous les murs, des affiches, grandes, petites, blanches, jaunes, vertes, rouges, imprimées, manuscrites, où on lisait ce cri : Vive la république ! Les petits enfants bégayaient Ça ira !

Ces petits enfants, c'était l'immense avenir.

Plus tard, à la ville tragique succéda la ville cynique ; les rues de Paris ont eu deux aspects révolutionnaires très distincts, avant et après le g thermidor ■; le Paris de Saint-Just fit place au Paris de Tallien ; et. ce sont là les continuelles antithèses de Dieu immédiatement après le Sinaï la Courtille apparut...

II* partie. livre I, chap. i.

i. Papier -monnaie dont la valeur était assignée sur les biens nationaux.

2. Prix au-dessus duquel la loi interdisait de vendre certaines denn

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