‹ uvres choisies illustréesChapitre 180 sur 240 · A GEORGE SAND · texte numérisé non relu

A GEORGE SAND

George Sand lui ayant envoyé une lettre affectueusement enthousiaste à propos de la reprise de Lucrèce Borgia au théâtre delà Porte-Saint -Martin, le 2 février 1870, Victor Hugo répondit, le 8 février :

Grâce à vous, j'ai assisté à cette représentation. A travers votre admirable style, j'ai tout vu : ce théâtre, ce drame, l'éblouissement du spectacle, cette salle éclatante, ces puissants et pathétiques acteurs soulevant les frémissements de la foule, toutes ces têtes attentives, ce peuple ému, et vous, la gloire applaudissant.

Depuis vingt ans je suis en quarantaine. Les sauveurs de la propriété ont confisqué ma propriété. Le coup d'état a séquestré mon répertoire. Mes drames pestiférés sont au lazaret ; le drapeau noir est sur moi. Il y a trois ans on a laissé sortir du bagne Hemani ; mais on l'y a fait rentrer le plu? vite qu'on a pu. le public n'ayant pas montré assez de haine pour ce brigand

m — ACTES ET PAROLES. II

Aujourd'hui c'est le tour de Lucrèce Borgia. La voilà libérée. Mais elle est bien dénoncée ; elle est bien suspecte de contagion. La laissera- t-on longtemps dehois ?

Vous venez de lui donner, vous, un laisser-passer inviolable. Vous êtes la grande femme de ce siècle, une âme noble entre toutes, une sorte de postérité vivante, et vous avez le droit de parler haut. Je vous remercie.

Votre lettre magnifique a été la bienvenue. Ma solitude est souvent fort insultée ; on dit de moi tout ce qu'on veut ; je suis un homme qui garde le silence. Se laisser calomnier est une force. J'ai cette force. D'ailleurs il est tout simple que l'empire se défende par tous les moyens. Il est ma cible, et je suis la sienne. De là, beaucoup de projectiles contre moi, qui, vu la mer à traverser, ont, il est vrai, la chance de tomber dans l'eau. Quels qu'ils soient, ils ne servent qu'à constater mon insensibilité, l'outrage m'endurcit dans ma certitude et dans ma volonté, je souris à l'injure ; mais, devant la sympathie, devant l'adhésion, devant l'amitié, devant la cordialité mâle et tendre du peuple, devant l'applaudissement d'une ville comme Paris, devant l'applaudissement d'une femme comme George Sand. moi, vieux bonhomme pensif, je sens mon cœur se fondre. C'est donc vrai que je suis un peu aimé !

En même temps que Lucrèce Borgia sort de prison, mon fils Charles va y rentrer. Telle est la vie. Acceptons-la.

Vous, de votre vie, éprouvée aussi par bien des douleurs, vous aurez fait une lumière. Vous aurez dans l'avenir l'auréole auguste de la femme qui a protégé la Femme. Votre admirable œuvre tout entière est un combat ; et ce qui est combat dans le présent est victoire dans l'avenir. Oui est avec le progrès est avec la certitude. Ce qui attendrit lorsqu'on vous lit, c'est la sublimité de votre cœur. Vous le dépensez tout entier en pensée, en philosophie, en sagesse, en raison, en enthousiasme. Aussi quel puissant écrivain vous êtes ! Je vais bientôt avoir une joie, car vous allez avoir un succès. Je sais qu'on répète une pièce de vous.

Je suis heureux toutes les fois que j'échange une parole avec vous ; ma rêverie a besoin de ces éclats de lumière que vous m'envoyez et je vous rends grâce de vous tourner de temps en temps vers moi du haut de cette cime où vous êtes, grand esprit.

Mon illustre amie, je suis à vos pieds.

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