ON VIENT POUR M'ARRETER
Le 3 décembre 1851, au petit jour, Victor Hugo ne put résister à la tentation de se rendre chez lui.
En me voyant traverser la cour, le portier me regarda d'un air stupéfait. Je sonnai. Mon domestique Isidore vint m'ouvrir
et jeta un grand cri : — Ah ! c'est vous ! Monsieur! On est venu cette nuit pour vous arrêter.
J'entrai dans la chambre de ma femme, elle était couchée, mais ne dormait pas, et me conta la chose.
Elle s'était couchée à onze heures. Vers minuit et demi, à travers cette espèce de demi-sommeil qui ressemble à l'insomnie, elle entendit des voix d'hommes. Il lui sembla qu'Isidore parlait à quelqu'un dans l'antichambre Elle n'y prit d'abord pas garde et essaya de s'endormir, mais le bruit de la voix continua. Elle se leva sur son séant, et sonna.
Isidore arriva. Elle lui demanda :
— ■ Est-ce qu'il y a là quelqu'un?
— Oui, Madame.
— Qui est-ce?
— C'est quelqu'un qui désire parler à Monsieur.
— Monsieur est sorti.
— C'est ce que j'ai dit, Madame.
— Eh bien ? Ce monsieur ne s'en va pas ?
— Non, Madame. Il dit qu'il a absolument besoin de parler à M. Victor Hugo et qu'il l'attendra.
Isidore s'était arrêté sur le seuil de la chambre à coucher. Pendant qu'il parlait, un homme gras, frais, vêtu d'un paletot sous lequel on voyait un habit noir, apparut à la porte derrière lui.
Mme Victor Hugo aperçut cet homme qui écoutait en silence.
— C'est vous, monsieur, qui désirez parler à M. Victor Hugo?
— Oui, madame.
— ■ Il est sorti.
— J'aurai l'honneur de l'attendre, madame. — - Il m rentrera pas.
— Il faut pourtant que je lui parle.
— Monsieur, si c'est quelque chose qu'il soit utile de lui dire, vous pouvez me le confier à moi en toute sécurité, je le lui rapporterai fidèlement.
— Madame, c'est à lui-même qu'il faut que je parle.
— Mais de quoi s'agit-il donc? Est-ce des affaires politiques? L'homme ne répondit pas.
— • A ce propos, reprit ma femme, que se passe-t-il ?
— Je crois, madame, que tout est terminé.
— Dans quel sens?
— Dans le sens du président.
Ma femme regarda cet homme fixement et lui dit :
— Monsieur, vous venez pour arrêter mon mari.
— C'est vrai, madame, répondit l'homme en entr'ouvrant
HISTOIRE VI X CRIME i i'.i
son paletot, qui laissa voir une ceinture de commissaire de police.
Il ajouta après un silence : — Je suis commissaire de police et je suis porteur d'un mandat pour arrêter M. Victor Hugo. Je dois faire perquisition et fouiller la maison.
— Votre nom, monsieur? lui dit Mme Victor Hugo.
— Je m'appelle Hivert.
— Vous connaissez la Constitution ?
— Oui, madame.
— Vous savez que les représentants du peuple sont inviolables !
— Oui, madame.
— C'est bien, monsieur, dit-elle froidement. Vous savez que vous commettez un crime. Les jours comme celui-ci ont un lendemain. Allez, faites.
Le sieur Hivert essaya quelques paroles d'explication ou pour mieux dire de justification; il bégaya le mot conscience, il balbutia le mot honneur. Mme Victor Hugo, calme jusque-là, ne put s'empêcher de l'interrompre avec quelque rudesse.
— Faites votre métier, monsieur, et ne raisonnez pas ; vo.us savez que tout fonctionnaire qui porte la main sur un représentant du peuple commet une forfaiture. Vous savez que devant les représentants le président n'est qu'un fonctionnaire comme les autres, le premier chargé d'exécuter leurs ordres. Vous osez venir arrêter un représentant chez lui comme un malfaiteur ! Il y a en effet, ici, un malfaiteur qu'il faudrait arrêter, c'est vous.
Le sieur Hivert baissa la tête et sortit de la chambre, et, par la porte restée entre-bâillée, ma femme vit défiler derrière le commissaire bien nourri, bien vêtu et chauve, sept ou huit pauvres diables efflanqués, portant des redingotes sales qui leur tombaient jusqu'aux pieds et d'affreux vieux chapeaux rabattus sur les yeux ; loUps conduits par le chien. Ils visitèrent l'appartement, ouvrirent çà et là quelques armoires, et s'en allèrent, l'air triste, me dit Isidore.
Le commissaire Hivert surtout avait la tête basse ; il la releva pourtant à un certain moment. Isidore, indigné de voir ces hommes chercher ainsi son maître dans tous les coins, se risqua à les narguer. Il ouvrit un tiroir, et dit : — Regardez donc s'il ne serait pas là ! — Le commissaire de police eut dans l'œil un éclair furieux, et cria : — - Valet, prenez garde à vous ! - Le valet, c'était lui.
Ces hommes partis, il fut constaté que plusieurs de mes papiers manquaient. Des fragments de manuscrits avaient été volés, entre autres une pièce datée de juillet 1848 et dirigée
contre la dictature militaire de Cavaignac, et où il y avait ces vers, écrits à propos de la censure, des conseils de guerre, des suppressions de journaux et en particulier de l'incarcération d'un grand journaliste, Emile de Girardin :
...O honte, un lansquenet Gauche, et parodiant César dont il hérite, Gouverne les esprits du fond de sa guérite '
Ces manuscrits sont perdus.
La police pouvait revenir d'un moment à l'autre — elle revint en effet quelques minutes après mon départ, — j'embrassai ma femme, je ne voulus pas réveiller ma fille ' qui venait de s'endormir, et je redescendis. Quelques voisins effrayés m'attendaient dans la cour; je leur criai en riant : Pas encore pris ! . . .
•Tome I, deuxième journée : la Lutte, ch. i.)