MORT DE M. DE CHATEAUBRIAND
5 juillet 1848.
Chateaubriand vient de mourir. Une des splendeurs de ce siècle s'éteint.
Il avait soixante-dix-neuf ans selon son compte ; il eût eu quatrevingts ans selon le compte de son vieil ami M. Bertin l'aîné1. Mais il avait cette faiblesse, disait M. Bertin, de vouloir être né, non en 1768 mais en 1769, parce que c'était l'année de Napoléon.
Il est mort hier 4 juillet à huit heures du matin. Il était depuis cinq ou six mois atteint d'une paralysie qui avait presque éteint le cerveau et, depuis cinq jours, d'une fluxion de poitrine qui éteignit brusquement la vie.
La nouvelle parvint par M. Ampère- à l'académie, qui décida qu'elle ne tiendrait pas de séance.
Je quittai l'assemblée nationale où l'on nommait un questeur en remplacement du général Négrier tué dans les journées de Juin, et j'allai chez M. de Chateaubriand, rue du Bac, 110.
On m'introduisit près du gendre de son neveu, M. de Preuille. J'entrai dans la chambre de Chateaubriand.
Il était couché sur son lit, petit lit de fer à rideaux blancs
1. Publiciste, qui fonda le Journal des Débats après le 18 Bru-naire, et le dirigea avec son frère Bertin de Veaux. Il était né en 1766, et mourut en 1841.
2. Jean-Jacques-Antoine Ampère, littérateur et historien, fils de l'illustre physicien André-Marie Ampère. Celui-ci était mort en 1836. L'historien, né en 1800, mourut en 1864 .
CHOSES VUES. Il
avec une couronne de fer d'assez mauvais goût. La lace était découverte ; le front, le nez, les yeux fermés apparaissaient avec cette expression de noblesse qu'il avait pendant la vie et à laquelle se mêlait la grave majesté de la mort. La bouche et le menton étaient cachés par un mouchoir de batiste. Il était coiffé d'un bonnet de coton blanc qui laissait voir les cheveuxgris sur les tempes ; une cravate blanche lui montait jusqu'aux oreilles. Son visage basané semblait plus sévère au milieu de toute cette blancheur. Sous le drap on distinguait sa poitrine affaissée et étroite et ses jambes amaigries.
Les volets des fenêtres donnant sur un jardin étaient fermés. Un peu de jour venait par la porte du salon entr'ouverte...
Aux pieds de M. de Chateaubriand, dans l'angle que faisait le lit avec le mur de la chambre, il y avait deux caisses de bois blanc posées l'une sur l'autre. La plus grande contenait, me dit-on, le manuscrit complet de ses Mémoires, divisé en quarante-huit cahiers. Sur les derniers temps, il y avait un tel désordre autour de lui qu'un de ces cahiers avait été retrouvé le matin même par M. de Preuille dans un petit coin sale et noir où l'on nettoyait les lampes...