‹ uvres choisies illustréesChapitre 4 sur 240 · ETHEL ET ORDENER · texte numérisé non relu

ETHEL ET ORDENER

Il ne demanda pas à son Ethel comment elle avait pu pénétrer jusqu'à lui. Elle était là : pouvait-il penser à autre chose ?...

Tous deux se taisaient, parce qu'il y a des émotions qu'on ne saurait exprimer qu'en se taisant.

Cependant la jeune fille souleva enfin sa tête appuyée sur le cœur tumultueux du jeune homme.

— Ordener dit-elle je viens te sauver ; et elle prononça cette parole d'espérance avec une angoisse douloureuse.

Ordener secoua la tête en souriant.

— Me sauver, Ethel ! tu t'abuses ; la fuite est impossible.

— Hélas ! je le sais trop. Ce château est peuplé de soldats, et toutes les portes qu'il faut traverser pour arriver ici sont gardées par des archers et des geôliers qui ne dorment pas. — Elle ajouta avec effort : Mais je t'apporte un autre moyen de salut.

— Va, ton espérance est vaine. Ne te berce pas de chimères, Ethel ; dans quelques heures un coup de hache les dissiperait trop cruellement.

— Oh ! n'achève pas ! O.dener ! tu ne mourras pas. Oh ! dérobe-moi cette affreuse pensée, ou plutôt, oui, présente-la moi dans toute son horreur, pour me donner la force d'accomplir ton salut et mon sacrifice.

Il y avait dans l'accent de la jeune fille une expression indéfinissable. Ordener la regarda doucement :

— Ton sacrifice ! Que veux-tu dire?

Elle cacha son visage dans ses mains, et sanglota en disant d'une voix inarticulée : — O Dieu !

Cet abattement fut de courte durée : elle se releva ; ses yeux brillaient, sa bouche souriait. Elle était belle comme un ange qui remonte de l'enfer au ciel.

— Ecoutez, mon Ordener, votre échafaud ne s'élèvera pas. Pour que vous viviez, il suffit que vous promettiez d'épouser Ulrique d'Ahlefeld.

— ■ Ulrique d'Ahlefeld ! ce nom dans ta bouche, mon Ethel !

— Ne m'interrompez pas, poursuivit-elle avec le calme d'une martyre qui subit sa dernière torture ; je viens ici envoyée par la comtesse d'Ahlefeld. On vous promet d'obtenir votre grâce du roi, si l'on obtient en échange votre main pour la fille du grand-chancelier. Je viens ici pour vous demander le serment d'épouser Ulrique et de vivre pour elle. On m'a choisie pour messagère, parce qu'on a pensé que ma voix aurait quelque puissance.

— Ethel, dit le condamné d'une voix glacée, adieu ; en sortant de ce cachot, dites qu'on fasse venir le bourreau.

Elle se leva, resta un moment devant lui debout, pâle et tremblante; puis ses genoux fléchirent, elle tomba à genoux sur la pierre en joignant les mains.

— Que lui ai-je fait? murmura-t-elle d'une voix éteinte. Ordener, muet, fixait son regard sur la pierre.

— Seigneur, dit-elle, se traînant à genoux jusqu'à lui, vous ne répondez pas? Vous ne voulez donc plus me parler? — Il ne me reste plus qu'à mourir.

Une larme roula dans les yeux du jeune homme.

- Ethel, vous ne m'aimez plus.

— O Dieu ! s'écria la pauvre jeune fille, serrant dans ses bras les genoux du prisonnier, je ne l'aime plus ! Tu dis que je ne t'aime plus, mon Ordener. Est-il bien vrai que tu as pu dire cela ?

— Vous ne m'aimez plus, puisque vous me méprisez.

Il se repentit à l'instant même d'avoir prononcé cette parole cruelle ; car l'accent d'Ethel fut déchirant, quand elle jeta ses bras adorés autour de son cou, en criant d'une voix étouffée par les larmes :

— Pardonne-moi, mon bien-aimé Ordener, pardonne-moi comme je te pardonne. Moi ! te mépriser, grand Dieu ! n'es-tu pas mon bien, mon orgueil mon idolâtrie ? — Dis-moi, est-ce qu'il y avait dans mes paroles autre chose qu'un profond amour, qu'une brûlante admiration pour toi? Hélas ! ton langage sévère m'a fait bien du mal, quand je venais pour te sauver, mon Ordener adoré, en immolant tout mon être au tien.

— Eh bien, répondit le jeune homme radouci en essuyant les 'pleurs d'Ethel avec des baisers, n'était-ce pas me montrer peu d'estime que de me proposer de racheter ma vie par l'abandon de mon Ethel, par un lâche oubli de mes serments, par le sacrifice de mon amour? — Il ajouta l'œil fixé sur Ethel : — De mon amour, pour lequel je verse aujourd'hui tout mon sang.

Un long gémissement précéda la réponse d'Ethel:

— Ecoute-moi encore, mon Ordener, ne m'accuse pas si vite. J'ai peut-être plus de force qu'il n'appartient d'ordinaire à une pauvre femme. — Du haut de notre donjon on voit construire, dans la place d'Armes, l'échafaud qui t'est destiné. Ordener, tu ne connais pas cette affreuse douleur de voir lentement se préparer la mort de celui qui porte avec lui notre vie ! La comtesse d'Ahlefeld, près de laquelle j'étais quand j'ai entendu prononcer ton arrêt funèbre, est venue me trouver au donjon, où j'étais rentrée avec mon père. Elle m'a demandé si je voulais te sauver, elle m'a offert cet odieux moyen; mon Ordener, il fallait détruire ma pauvre destinée, renoncer à toi, te perdre pour jamais, donner à une autre cet Ordener, toute la félicité de la délaissée Ethel, ou te livrer au supplice ; on me laissait le choix entre mon malheur et ta mort ; je n'ai pas balancé.

Il baisa avec respect la main de cet ange.

■ — Je ne balance pas non plus, Ethel. Tu ne serais pas venue m'offrir la vie avec la main d'Ulrique d'Ahlefeld si tu avais su comment il se fait que je meurs.

— Quoi? Quel mystère?...

Permets-moi d'avoir un secret pour toi, mon Ethel bien-

aimée. Je veux mourir sans que tu saches si tu me dois de la reconnaissance ou de la haine pour ma mort.

— Tu veux mourir ! Tu veux donc mourir ! O Dieu ! et cela est vrai, et l'échafaud se dresse en ce moment, et aucune puissance humaine ne peut délivrer mon Ordener qu'on va tuer ! Dis-moi, jette un regard sur ton esclave, sur ta compagne, et promets-moi, bien-aimé Ordener, de m'entendre sans colère. Es-tu bien sûr, réponds à ton Ethel comme à Dieu, que tu ne pourrais mener une vie heureuse auprès de cette femme, de cette Ulrique d'Ahlefeld? en es-tu bien sûr, Ordener? Elle est peut-être, sans doute même, belle, douce, vertueuse ; elle vaut mieux que celle pour qui tu péris. — Xe détourne pas la tête, cher ami, mon Ordener. Tu es si noble et si jeune pour monter sur un échafaud ! Eh bien ! tu irais vivre avec elle dans quelque brillante ville où tu ne penserais plus à ce funeste donjon ; tu laisserais couler paisiblement tes jours sans t'informer de moi ; j'y consens, tu me chasserais de ton cœur, même de ton souvenir, Ordener. Mais vis, laisse-moi ici seule, c'est à moi de mourir. Et, crois-moi, quand je te saurai dans les bras d'une autre, tu n'auras pas besoin de t'inquiéter de moi ; je ne souffrirai pas longtemps.

Elle s'arrêta ; sa voix se perdait dans les larmes. Cependant on lisait dans son regard désolé le désir douloureux de remporter la victoire fatale dont elle devait mourir.

Ordener lui dit :

— Ethel, ne me parle plus de cela. Qu'il ne sorte en ce mo: ment de notre bouche d'autres noms que le tien et le mien.

— Ainsi, reprit-elle, hélas ! hélas ! tu veux donc mourir?

— Il le faut. J'irai avec joie à l'échafaud pour toi ; j'irais avec horreur à l'autel pour toute autre femme. Xe m'en parle plus : tu m'affliges et tu m'offenses.

Elle pleurait en murmurant toujours : — Il va mourir, ô Dieu ! et d'une mort infâme !

Le condamné répondit avec un sourire :

— Crois-moi, Ethel, il y a moins de déshonneur dans ma mort que dans la vie telle que tu me la proposes.

(Chap. xliv.)

Mais il ne mourra pas !... Il épouse Éthel dans le cachot même, et, près de périr, il est sauvé par la découverte providentielle des preuves du complot. C'est Musdcemon qui meurt, pendu par son frère le bourreau. Le comte d'Ahlefeld est frappé, lui, dans son orgueil d'épou:c et son amour de père...

Nous avons dit dans la Notice biographique placée en tête de cette Anthologie, que Bug-Jargal fut d'abord un conte, publié dans\e Conservateur littéraire, revue bimensuelle fondée et dirigée (1819-1821) par Victor Hugo et par son frère aîné, Abel. Ce conte ou plutôt cette nouvelle — qu'on peut lire dans Victor Hugo raconté par un témoin de sa vie, — l'auteur eut l'idée, en 1825, d'en faire un roman, lequel parut au commencement de 1 Î26. L'action se passe — dans les deux récits, bien entendu, — en 1791, à Saint-Domingue, au moment de la révolte des esclaves; mais dans le roman se trouvaient deux personnages nouveaux, le nain Habibrah et Marie, la fiancée puis la femme du capitaine français qui raconte toute l'histoire IQltg-Jargal est un récit fait au bivouac, en 1793 ou 1794). Et sans doute Marie ne joue dans les événements aucun rôle; mais elle rend plus intéressant le capitaine lui-même, frappé dans son amour le jour de son mariage ; et elle rend plus héroïque et plus touchante encore la grandeur d'âme du nègre Bug-Jargal, qui, violemment épris de la jeune fille, et aussi de la jeune femme, ne s'en dévoue pas moins, jusqu'à la mort (comme dans le premier récit), pour l'officier français. Quant au bouffon et sorcier Habibrah, assurément c'est un monstre, frère de Han d'Islande, mais non pas, comme on a eu le tort de le prétendre, « plus hideux», à moins que le mot ne s'applique uniquement au physique du personnage. Par son caractère, et même par son intelligence, il est vingt fois plus curieux que Han. Etudié, agrandi, ne deviendra-t-il pas un jour le Triboulet du Roi s'amuse (1832)?

Nous le voyons d'abord, avant la révolte des esclaves, dans son rôle de bouffon, auprès de l'oncle de l'officier, lequel oncle est un colon très riche dont huit cents nègres cultivent les immenses domaines :

Ce nain hideux était gros, court, ventru., et se mouvait avec une rapidité singulière sur deux jambes grêles et fluettes, qui, lorsqu'il s'asseyait, se repliaient sous lui comme les bras d'une araignée. Sa tête énorme, lourdement enfoncée entre ses épaules. hérissée d'une laine rousse et crépue, était accompagnée de deux oreilles si larges, que ses camarades avaient coutume de dire qu'Habibrah s'en servait pour essuyer ses yeux quand il pleurait. Son visage était toujours une grimace, et n'était jamais la même ; bizarre mobilité de traits, qui du moins donnait à sa laideur l'avantage de la variété. Mon oncle l'aimait à cause de sa difformité et de sa gaieté inaltérable. Habibrah était son favori. Tandis que les autres esclaves étaient rudement accablés de travail, Habibrah n'avait d'autre soin que de porter derrière le maître un large éventail de plumes d'oiseaux de paradis, pour chasser les moustiques et les bigailles Mon oncle le faisait man-

ger à ses pieds sur une natte de jonc, et lui donnait toujours sur sa propre assiette quelque reste de son mets de prédilection. Aussi Habibrah se montrait-il reconnaissant de tant de bontés ; il n'usait de ses privilèges de bouffon, de son droit de tout faire et de tout dire, que pour divertir son maître par mille folles paroles entremêlées de contorsions, et au moindre signe de mon oncle il accourait avec l'agilité d'un singe et la soumission d'un chien.

Je n'aimais pas cet esclave. Il avait quelque chose de trop rampant dans sa servilité... D'ailleurs le nain n'usait pas en bon frère du crédit que ses bassesses lui eivaient donné sur le patron commun. Jamais il n'avait demandé une grâce à un maître qui infligeait si souvent des châtiments ; et on l'entendit même, un jour qu'il se croyait seul avec mon oncle, l'exhorter à redoubler de sévérité envers ses infortunés camarades. Les autres esclaves cependant, qui auraient dû le voir avec défiance et jalousie, ne paraissaient pas le haïr. Il leur inspirait une sorte de crainte respectueuse qui ne ressemblait point à de l'inimitié ; et quand ils le voyaient passer au milieu de leurs cases avec son grand bonnet pointu orné de sonnettes, sur lequel on avait tracé des figures bizarres en encre rouge, ils se disaient entre eux à voix basse : C'est un obi! (un sorcier).

(Chap. iv.)

Mais le voici après la révolte ! Il est « chapelain dans la petite armée du principal chef de l'insurrection, Jean Biassou : et, au capitaine Léopold d'Auverney — pour le nommer enfin — qui a été fait prisonnier, il déclare que son premier soin, la nuit où brûlèrent les plantations, fut de poignarder son maître endormi. Et c'est ici qu'il évoque en nous l'image de Triboulet criant ses effravantes rancœurs d'infirme et de bouffon.

— ... Crois-tu donc que pour être mulâtre, nain et difforme, je ne sois pas homme? Ah ! j'ai une âme. et une âme plus profonde et plus forte que celle dont je vais délivrer ton corps de jeune fille ! J'ai été donné à ton oncle comme un sapajou. Je servais à ses plaisirs, j'amusais ses mépris. Il m'aimait, dis-tu ; j'avais une place dans son cœur ; oui, entre sa guenon et son perroquet. Je m'en suis choisi une autre avec mon poignard !

Je frémissais.

— Oui, continua le nain, c'est moi ! c'est bien moi ! regardemoi en face; Léopold d'Auverney ! Tu as assez ri de moi, tu peux frémir maintenant. Ah ! tu me rappelles la honteuse prédilection de ton oncle pour celui qu'il nommait son bouffon !

Quelle prédilection, bon Gin ' ! Si j'entrais dans vos salons, mille rires dédaigneux m'accueillaient ; ma taille, mes difformités, mes traits, mon costume dérisoire, jusqu'aux infirmités déplorables de ma nature, tout en moi prêtait aux railleries de ton exécrable oncle et de ses exécrables amis. Et moi, je ne pouvais pas même me taire : il fallait, o rabia-\ il fallait mêler mon rire aux rires que j'excitais! Réponds, crois-tu que de pareilles humiliations soient un titre à la reconnaissance d'une créature humaine? Crois-tu qu'elles ne vaillent pas les misères des autres esclaves, les travaux sans relâche, les ardeurs du soleil, les carcans de fer et le fouet des commandeurs? Crois-tu qu'elles ne suffisent pas pour faire germer dans un cœur d'homme une haine ardente, implacable, éternelle, comme le stigmate d'infamie qui flétrit ma poitrine? Oh ! pour avoir souffert si longtemps, que ma vengeance a été courte ! Que n'ai-je pu faire endurer à mon odieux tyran tous les tourments qui renaissaient pour moi à tous les moments de tous les jours ! Que n'a-t-il pu avant de mourir connaître l'amertume de l'orgueil blessé et sentir quelles traces brûlantes laissent les larmes de honte et de rage sur un visage condamné à un rire perpétuel ! Hélas ! il est bien dur d'avoir tant attendu l'heure de punir, et d'en finir d'un coup de poignard ! Encore s'il avait pu savoir quelle main le frappait ! Mais j'étais impatient d'entendre son dernier râle; j'ai enfoncé trop vite le couteau ; il est mort sans m'avoir reconnu, et ma fureur a trompé ma vengeance ! Cette fois, du moins, elle sera plus complète. Tu me vois bien, n'est-ce pas? Il est vrai que tu dois avoir peine à me reconnaître dans le nouveau jour qui me montre à toi. Tu ne m'avais jamais vu que sous un air rieur et joyeux ; maintenant que rien n'interdit à mon âme d'être dans mes yeux, je ne dois plus me ressembler. Tu ne connaissais que mon masque ; voici mon visage !

Il était horrible.

(Chap lji.)

Uu reste, c'est lui, et non pas d'Auverney, qui va mourir. — Bug-Jargal. vénéré de tous les nègres, parce que son père était roi en Afrique, et parce qu'il est, lui, d'une taille, d'une force et d'une bravoure, comme d'une bonté, exceptionnelles, Bug-Jargal est accouru, a ordonné à l'escouade amenée par l'« obi » de délier le prisonnier, ce qu'elle a fait ; mais, aussitôt après, il a disparu, donnant rendez-vous à d'Auverney dans la vallée ; et alors s'engage entre le capitaine et Habibrah un combat terrible où celui-ci finit par succomber. C'est la scène la plus dramatique du roman.

Bon Dieu ; O rage ! »

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