‹ uvres choisies illustréesChapitre 64 sur 240 · La place du Rœmer · texte numérisé non relu

La place du Rœmer

éclairée à son extrémité orientale par les cinq étroites fenêtres inégales qui pyramident dans le sens du pignon extérieur, entre quatre hautes murailles chargées de fresques effacées, sous une voûte en bois à nervures jadis dorées, seuls dans une espèce de pénombre qui ressemble au commencement de l'oubli, tous grossièrement peints et figurés en buste d'airain dont le piédouche porte les deux dates qui ouvrent et ferment chaque règne, les uns coiffés de lauriers comme des césars romains, les autres fleuronnés du diadème germanique, là s'entre-regardent silencieusement, chacun dans sa sombre ogive, les trois Conrad, les sept Henri, les quatre Othon, l'unique Lothaire, les quatre Frédéric, l'unique Philippe, les deux Rodolphe, l'unique Adolphe, les deux Albert, l'unique Louis, les quatre Charles, l'unique YVenceslas, l'unique Robert, l'unique Sigismond, les deux Maximilien, les trois Ferdinand, l'unique Mathias, les deux Léopold, les deux Joseph, les deux François, les quarante-cinq fantômes qui, pendant neuf siècles, de 911 à 1806, ont traversé l'histoire du monde, l'épée de saint Pierre dans une main et le globe de Charlemagne dans l'autre.

A l'extrémité opposée aux cinq fenêtres., près de la voûte, noircit et s'écaille une peinture médiocre qui représente le jugement de Salomon.

Quand les électeurs avaient enfin désigné l'empereur, le sénat de Francfort se réunissait dans cette salle ; les bourgeois, divisés en quatorze sections, selon les quatorze quartiers de la ville, se rassemblaient au dehors dans la place. Alors les cinq fenêtres du Kaisersaal s'ouvraient, faisant face au peuple. La grande fenêtre, celle du milieu, était surmontée d'un dais et restait vide. A la moyenne fenêtre de droite, ornée d'un balcon de fer noir où j'ai remarqué la route de Mayence, l'empereur apparaissait, seul, en grand costume, la couronne en tête. A sa droite il avait, réunis dans la petite fenêtre, les trois électeurs-archevêques de Mayence, de Trêves et de Cologne. Aux deux autres fenêtres, à gauche de la grande fenêtre vide, se tenaient, dans la moyenne, Bohême, Bavière et le palatin du Rhin ; dans la petite, Saxe, Brunswick et Brandebourg. Dans la place, devant la façade du Rœmer, au milieu d'un vaste carré vide entouré de gardes, il y avait un grand monceau d'avoine, une urne pleine de monnaie d'or et d'argent, une table portant un lavoir d'argent et un bocal de vermeil, et une autre table chargée d'un bœuf rôti tout entier. Au moment où paraissait l'empereur, les trompettes et les cymbales éclataient, et l'archimaréchal du saint empire, l'archichancelier, l'archiéchanson, l'architrésorier et l'architranchant entraient en cortège dans la place. Au milieu

des acclamations et des fanfares, l'archimaréchal, à cheval, montait dans le tas d'avoine jusqu'à la sangle de la selle et y remplissait une mesure d'argent ; l'archichancelier prenait le lavoir sur la table ; l'archiéchanson remplissait de vin et d'eau le bocal de vermeil ; l'architrésorier puisait des monnaies dans l'urne et les jetait au peuple à pleines mains ; l'architranchant coupait un morceau de bœuf rôti. En ce moment-là surgissait le grand référendaire de l'empire, qui proclamait à haute voix le nouveau césar et lisait la formule du serment. Quand il avait fini, le sénat dans la salle et les bourgeois dans la place répondaient gravement : Oui. Pendant la prestation du serment, le nouvel empereur, déjà formidable, ôtait la couronne et tenait le glaive.

De 1564 à 1794. cette place, aujourd'hui ignorée, cette salle, aujourd'hui déserte, ont vu neuf fois cette cérémonie majestueuse...

Un ruisseau sort du lac de Toma, sur la pente orientale du Saint-Gothard ; un autre ruisseau sort d'un autre lac au pied du mont Lucmanierberg ; un troisième ruisseau suinte d'un glacier et descend à travers les rochers d'une hauteur de mille toises. A quinze lieues de leurs sources, ces ruisseaux viennent aboutir au même ravin, près Reichenau. Là, ils se mêlent. N'admirez-vous pas, mon ami, de quelle façon puissante et simple la providence produit les grandes choses ? Trois pâtres se rencontrent, c'est un peuple ; trois ruisseaux se rencontrent, c'est un fleuve.

Le peuple naît le 17 novembre 1.107, la nuit, au bord d'un lac - où trois pasteurs viennent de s'embrasser; il se lève, il atteste le grand Dieu qui fait les paysans et les césars, puis il court aux fléaux et aux fourches. Géant rustique, il prend corps à corps le souverain géant, l'empereur d'Allemagne. Il brise à Kussnacht le bailli Gessler, qui faisait adorer son chapeau ; à Sarnen, le bailli Landenberg, qui crevait les yeux aux vieillards; à Thalewyl, le bailli Wolfenschiess, qui tuait les femmes à coups de hache ; à Morgarten, le duc Léopold ; à Morat, Charles le Téméraire. Il enterre sous la colline de Buttisholz les trois mille

1. Extrait de la Lettre XXV, intitulée le Rhin comme la Lettre XIV (Voir plus haut).

2. Le lac de; Quatre-Cantons (Suisse). Victor Hugo fait allusion à la fameuse conjuration du Griitli, laquelle fut — ■ suivant la légende — l'origine de la Confédération helvétique.

anglais d'Enguerrand de Coucy. Il tient en respect à la fois les quatre formidables ennemis qui lui viennent des quatre points cardinaux : il bat à Sempach le duc d'Autriche, à Granson le duc de Bourgogne, à Chillon le duc de Savoie, à Novare le duc de Milan ; et notons en passant qu'à Novare, en 15 13, le duc de Milan était duc par le droit de l'épée et s'appelait Louis XII, roi de France. Il accroche à un clou dans ses arsenaux, au-dessus de ses habits de paysan, à côté des colliers de fer qu'on lui destinait, les splendides armures ducales des princes vaincus ; il a de grands citoyens Guillaume Tell d'abord, puis les trois libérateurs ', puis Pierre Collin et Gundoldingen, qui ont laissé leur sang sur la bannière de leur ville, et Conrad Baumgarten, et Scharnachthal, et Winkelried, qui se jetait sur les piques comme Curtius dans le gouffre - ; il lutte à Bellinzona pour l'inviolabilité du sol, et à Cappel pour l'inviolabilité de la conscience ; il perd Zwingle en 1531, mais il délivre Bonivard en 1536 ; et depuis lors il est debout. Il accomplit sa destinée, entre les quatre colosses du continent, ferme, solide, impénétrable, nœud de civilisation, asile de science, refuge de la pensée, obstacle aux envahissements injustes, point d'appui aux résistances légitimes. Depuis six cents ans, au centre de l'Europe, au milieu d'une nature sévère, sous l'œil d'une providence bienveillante, ces grands montagnards, digne? fils des grandes montagnes, graves, froids et sereins comme elles, soumis à la nécessité, jaloux de leur indépendance, en présence des monarchies absolues, des aristocraties oisives et des démocraties envieuses, vivent de la forte vie populaire, pratiquant à la fois le premier des droits, la liberté, et le premier des devoirs, le travail

Le fleuve naît entre deux murailles de granit ; il fait un pas et il rencontre, à Andeer, village romain, le souvenir de Charlemagne; à Coire, l'ancienne Curia, le souvenir de Drusus; à Feldkirch, le souvenir de Masséna ; puis, comme consacré pour les destinées qui l'attendent par ce triple baptême germanique, romain et français; laissant l'esprit indécis entre son étymologie grecque, péeiv, et son étymologie allemande rinnen, qui toutes deux signifient couler, il coule en effet, franchit la forêt et la montagne, gagne le lac de Constance, bondit à Schaffhouse, longe et contourne les arrière-croupes du Jura,

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