‹ uvres choisies illustréesChapitre 71 sur 240 · LA CATHEDRALE DE STRASBOURG · texte numérisé non relu

LA CATHEDRALE DE STRASBOURG

Hier j'ai visité l'église. Le Munster (la cathédrale) est véritablement une merveille. Les portails de l'église sont beaux, particulièrement le portail roman ; il y a sur la façade de très superbes figures à cheval, la rosace est noble et bien coupée, toute la face de l'église est un poème savamment composé. Mais le véritable triomphe de cette cathédrale c'est la flèche. C'est une vraie tiare de pierre avec sa couronne et sa croix. C'est le prodige du gigantesque et du délicat. J'ai vu Chartres, j'ai vu Anvers, il me fallait Strasbourg.

L'église n'a pas été terminée :;. L'abside, misérablement tronquée, a été arrangée au goût du cardinal de Rohan, cet imbécile, l'homme du collier s. Elle est hideuse. Le vitrail qu'on y a adapté a un dessin de tapis courant ; c'est ignoble. Les autres vitraux

i. Architecte italien à qui l'on devait la construction de l'ancien hôtel de ville de Paris (xvie siècle).

2. Chacun sait que le célèbre peintre, sculpteur et architecte italien Primatice fut appelé en France par François Ier. et qu'il contribua à la décoration des châteaux de Fontainebleau et de Chambord.

3. Ou Cesare Ciserano, architecte, peintre, graveur et miniaturiste italien, élève du Bramante et de Léonard de Vinci. — Ce fut lui qui termina l'intérieur du Dôme de Milan.

4. Extrait de la Lettre XXX, intitulée Strasbourg, comme la Lettre XXIX .

5. Elle fut commencée en 1277, plus d'un sièrle par conséquent après Notre-Dame de Paris. — Les dernières parties de la flèche datent du milieu du xv siècle.

6. L'Affaire du Collier, dont le retentissement fut considérable à la fin de l'ancien régime (1784-1786), finit par l'exil du cardinal et par la condamnation de la comtesse de la Motte (l'intrigante dont ce Rohan avait été la dupe) aux peines du fouet, de la flétrissure, du fer rouge, et de l'incarcération à la Salpêtrière.

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sont beaux, excepté quelques verrières refaites, notamment celle de la grande rose. Toute l'église est honteusement badigeonnée ; quelques parties de sculpture ont été restaurées avec quelque goût. Cette cathédrale a été touchée par toutes les mains. La chaire est un petit édifice du quinzième siècle, gothique fleuri, d'un dessin et d'un style ravissants. Malheureusement on l'a dorée d'une façon stupide. Les fonts baptismaux sont de la même époque et supérieurement restaurés. C'est un vase entouré d'une broussaille de sculpture la plus merveilleuse du monde. A côté, dans une chapelle sombre, il y a deux tombeaux. L'un, celui d'un évêque du temps de Louis V, est cette pensée redoutable que l'art gothique a exprimée sous toutes les formes : un lit sous lequel est un tombeau, le sommeil superposé à la mort, l'homme au cadavre, la mort à l'éternité. Le sépulcre a deux étages. L'évêque, dans ses habits pontificaux et mitre en tête, est couché dans son lit, sous un dais ; il dort. Au-dessous dans l'ombre, sous les pieds du lit, on entrevoit une énorme pierre dans laquelle sont scellés deux énormes anneaux de fer ; c'est le couvercle du tombeau. On n'en voit pas davantage. Les architectes du seizième siècle montraient le cadavre (vous vous souvenez des tombeaux de Brou1); ceux du quatorzième le cachaient, c'est encore plus effrayant. Rien de plus sinistre que ces deux anneaux...

Le tombeau dont je viens de vous parler est dans le bras gauche de la croix, il y a une chapelle qu'un échafaudage m'a empêché de voir. A côté de cette chapelle court une balustrade du quinzième siècle appliquée sur le mur. Une figure peinte et sculptée s'appuie sur cette balustrade et semble admirer un pilier entouré de statues superposées qui est vis-à-vis d'elle et qui est d'un effet merveilleux. La tradition veut que cette figure représente le premier architecte du Munster, Erwyn de Steinbach...

Je n'ai pu voir l'horloge astronomique qui est dans la nef et qui est un charmant petit édifice du seizième siècle.

L'église vue, je suis monté sur le clocher. Vous connaissez mon goût pour le voyage perpendiculaire. Je n'aurais eu garde de manquer la plus haute flèche du monde '-. Le Munster de Strasbourg a près de cinq cents pieds de haut. Il est de la famille des clochers accostés d'escaliers à jours, C'est une chose admirable de circuler dans cette monstrueuse masse de pierre toute

i. Dans le hameau de Brou, tout près de Bourg (Ain), se trouve une magnifique église gothique: Notre-Dame de Brou, élevée de 1506 à 1536 par Marguerite d'Autriche.

2. La hauteur de cette flèche a été dépassée par celle de la flèche de la cathédrale de Cologne, et même, légèrement, par celle de la flèche de la cathédrale de Rouen.

pénétrée d'air et de lumière, évidée comme un joujou de Dieppe, lanterne aussi bien que pyramide, qui vibre et qui palpite à tous les souffles du vent. Je suis monté jusqu'au haut des escaliers verticaux. J'ai rencontré en montant un visiteur qui descendait tout pâle et tout tremblant, à demi porté par son guide. Il n'y a pourtant aucun danger. Le danger pourrait commencer au point où je me suis arrêté, à la naissance de la flèche proprement dite. Quatre escaliers à jour, en spirale, correspondant aux quatre tourelles verticales, enroulés dans un enchevêtrement délicat de pierre amenuisée et ouvragée, s'appuient sur la flèche, dont ils suivent l'angle, et rampent jusqu'à ce qu'on appelle la couronne, à environ trente pieds de distance de la lanterne surmontée d'une croix qui fait le sommet du clocher. Les marches de ces escaliers sont très hautes et très étroites, et vont se rétrécissant à mesure qu'on monte. Si bien qu'en haut elles ont à peine la saillie du talon. Il faut gravir ainsi une centaine de pieds, et l'on est à quatre cents pieds du pavé. Point de garde-fous, ou si peu, qu'il n'est pas la peine d'en parler. L'entrée de cet escalier est fermée par une grille en fer. On n'ouvre cette grille que sur une permission spéciale du maire de Strasbourg, et l'on ne peut monter qu'accompagné de deux ouvriers couvreurs, qui vous nouent autour du corps une corde dont ils attachent le bout de distance en distance, à mesure que vous montez, aux barres de fer qui relient les meneaux. Il y a huit jours, trois femmes, trois allemandes, une mère et ses deux filles, ont fait cette ascension. Du reste personne, excepté les couvreurs qui ont à restaurer le clocher, ne monte jusqu'à la lanterne. Là il n'y a plus d'escalier, mais de simples barres de fer disposées en échelons.

D'où j'étais la vue est admirable. On a Strasbourg sous ses pieds, vieille ville à pignons dentelés et à grands toits chargés de lucarnes, coupée de tours et d'églises, aussi pittoresque qu'aucune ville de Flandre. L'Ill et le Rhin, deux jolies rivières, égaient ce sombre amas d'édifices de leurs flaques d'eau claires et vertes. Tout autour des murailles s'étend à perte de vue une immense campagne pleine d'arbres et semée de villages. Le Rhin, qui s'approche à une lieue de la ville, court dans cette campagne en se tordant sur lui-même. En faisant le tour du clocher on voit trois chaînes de montagnes, les croupes de la Forêt-Noire au nord, les Vosges à l'ouest, au midi les Alpes. On est si haut, que le paysage n'est plus un paysage ; c'est, comme ce que je voyais sur la montagne de Heidelberg, une carte de géographie, mais une carte de géographie vivante, avec des brumes, des fumées, des ombres et des lueurs, des

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