FANTINE
Nous sommes maintenant à Paris, et en 1817. Le livre III de la première partie commence par une amusante peinture de cette année « que Louis XVIII, avec un certain aplomb qui ne manquait pas de fierté, qualifiait la vingt-deuxième de son règne... ». Puis l'auteur nous fait connaître un « quatuor » d'étudiants, du reste ■ insignifiants », et la jeune ouvrière qui donne son nom à la première partie du roman, Fantine, la mère de Cosette, la belle Fantine, de cœur si pur! et qui sera si malheureuse...
Éclatante de face, délicate de profil, les yeux d'un bleu profond, les paupières grasses, les pieds cambrés et .petits, les poignets et les chevilles admirablement emboîtés, la peau blanche laissant voirçà et là les arborescences azurées des veines, la joue puérile et fraîche, le cou robuste des Junons éginétiques1, la nuque forte et souple, les épaules modelées comme par Coustou1', ayant au centre une voluptueuse fossette visible à travers la mousseline ; une gaîté glacée de rêverie ; sculpturale et exquise; telle était Fantine; et l'on devinait sous ces chiffons et ces rubans une statue, et dans cette statue une âme.
Fantine était belle, sans trop le savoir. Les rares songeurs,
1. Éginétiques se dit des monuments et des sculptures antiques de l'île d'Égine (îie de l'ancienne Grèce, en face diî port d'Athènes), et, par extension, de- monuments de la même époque (ve et vie siècles av. J -C.) et du même style.
2. Les deux plus célèbres des trois statuaires français de ce nom sont les deux frères Nicolas et Guillaume le premier né en 1658 et mort en 1733, le second né en 1677 et mort en 1746; le troisième est le fils du précédent.
prêtres mystérieux du beau, qui confrontent silencieusement toute chose à la perfection, eussent entrevu en cette petite ouvrière, à travers la transparence de la grâce parisienne, l'antique euphonie sacrée. Cette fille de l'ombre avait de la race. Elle était belle sous les deux espèces, qui sont le style et le rythme. Le style est la forme de l'idéal ; le rythme en est le mouvement.
Nous avons dit que Fantine était la joie ; Fantine était aussi» la pudeur.
Pour un observateur qui l'eût étudiée attentivement, ce qui se dégageait d'elle à travers toute cette ivresse de l'âge,... c'était une invincible expression de retenue et de modestie. Elle restait un peu étonnée. Ce chaste étonnement-là est la nuance qui sépare Psyché de Vénus. Fantine avait les longs doigts blancs et fins de la vestale qui remue les cendres du feu sacré avec une épingle d'or... Son visage, au repos, était souverainement virginal ; une sorte de dignité sérieuse et presque austère l'envahissait soudainement à de certaines heures, et rien n'était singulier et troublant comme de voir la gaîté s'y éteindre si vite et le recueillement y succéder sans transition à l'épanouissement. Cette gravité subite, parfois sévèrement accentuée, ressemblait au dédain d'une déesse. Son front, son nez et son menton offraient cet équilibre de ligne, très distinct de l'équilibre de proportion, et d'où résulte l'harmonie du visage ; dans l'intervalle si caractéristique qui sépare la base du nez de la lèvre supérieure, elle avait ce pli imperceptible et charmant, signe mystérieux de la chasteté qui rendit Barberousse amoureux d'une Diane trouvée dans les fouilles d'Icône1...
Ire partie. livre III. chap. m. intitulé Quatre à quatre.)