I. — Le Mal
Cette enquête, qui réilète la réalité vivante, éclaire d'une vive lumière pour Paris la question du travail à domicile, et donne, sans
(1) Observations présentées à TAcadémie des Sciences morales et politiques dans ses séances des 20 et 26 février 1909.
EMILE CHEYSSON
lii diminuer ni la grossir, la mesure exacte des souflVances qu'entraîne ce travail et qu'on exprime communément sous le nom, un peu mélodramatique et sonore, de sweatinr/ system, « système de la sueur ».
Je ne reviendrai pas sur les tableaux qui vous ont été déjà présentés et qui ne sont d'ailleurs spéciaux ni à Paris ni à la France. On les retrouve partout, et souvent sous des formes encore plus saisissantes que chez nous. Les enquêtes faites dans toutes les grandes capitales de l'Europe et de l'Amérique révèlent la même situation de pauvres ouvrières, végétant dans des taudis infects et s'épuisant à un travail sans relâche pour un salaire de famine (1).
Il est donc certain que ce régime est un grand mal pour ceux qui en subissent le choc immédiat ; mais en outre — et c'est \i\ un point de vue qui n'a pas encore été abordé jusqu'ici, — il atteint, par une inévitable répercussion, la société tout entière.
Les objets qui se fabriquent dans des bouges, hantés par la tuberculose ou d'autres maladies contagieuses, vont ensuite répandre au loin les germes infectieux dont ils sont imprégnés.
Dans un congrès de la tuberculose tenu à New-York en 1901, le D'* Amie F. David affirmait que l(»s ouvriers tuberculeux travaillent jusqu'à la veille de leur mort.
D'après M. Gotelle, 70 0/0 des vêtements exportés de New- York seraient faits dans des logements infectés de bacilles tuberculeux. Il y a là un danger évident, et plus d'une dame élégante a dû la mort à une robe cousue dans ces conditions. La fille de Robert Peel aurait, assui'e-t-on, contracté la maladie qui l'a emportée par l'intermédiaire d'un habit d'ama/one. Un vêlement fait à Cincinnati, dans une maison de varioleux, aurait causé la mort de son acheteur. Je me borne à citer ces cas parmi tous ceux qui ont été versés à Ten- ([uête.
Ce n'est pas tout encore : en même temps que la santé publique, la sécurité générale est mise en péril par cette exploitation de la misère. Il s'élabore au fond de ces ateliers des épidémies de haines sociales, qui ne sont pas moins dangereuses que la contagion de la tuberculose ou de la fièvre typhoïde.
(1) Voir, entre autres, la vigoureuse étude de M. Tabbé Georges Mény sous le titre de : Le Travail à hou marché^ avec une préface do M. Tabbc Lomire :^Bloud et Ci*, éditeurs;.
LE TRAVAIL DES FEMMES A DOMICILE
Celte mauvaise ori»aiiisatioii du travail se venge : elle ne borne pas ses ravages aux taudis où elle tbnetionne ; elle les étend à tous les quartiers et à toutes l(*s classes. Nous sommes donc tous unis à ses victimes par une solidarité de fait, qui ne permet à personne de se désintéresser de leur sort. Que nous le voulions ou non, nous sommes obligés de regarder ce problème bien en face, au moins par un calcul égoïste de conservation personnr*lle, si nous restons insensibles aux sommations du devoir social.