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Chapitre CXVIII. — Idée générale du seizième siècle

Le commencement du seizième siècle, que nous avons déjà entamé, nous présente à la fois les plus grands spectacles .que le monde ait jamais fournis. Si on jette la vue sur ceux qui régnaient pour lors en Europe, leur gloire, ou leur conduite, ou les grands changements dont ils ont

(1) La plupart des changeurs et des banquiers en France, au moyen âge, étaient en effet des Lombards ou des Florentins.

(2) Dissiper. V. Lex.

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été cause, rendent leurs noms immortels. C’est à Constantinople un Sélim qui met sous la domination ottomane la Syrie et l’Égypte, dont les mahométans mameluks1 2 avaient été en possession depuis le treizième siècle. C’est après lui son fils, le grand Soliman, qui le premier des empereurs turcs marche jusqu’à Vienne, et se fait couronner roi de Perse dans Bagdad, prise par ses armes, faisant trembler à là fois l’Europe et l’Asie.

On voit en même temps vers le Nord Gustave YVasa 3, brisant dans la Suède le joug étranger, élu roi du pays dont il est le libérateur.

En Moscovie, les deux Jean Basilowitz ou Basilides 4 délivrent leur patrie du joug des Tartares, dont elle était tributaire ; princes à la vérité barbares, et chefs d'une nation plus barbare encore : mais les vengeurs de leur pays méritent d’être comptés parmi les grands princes*

En Espagne, en Allemagne, en Italie, on voit Charles- Quint 5, maître de tous ces États sous des titres différents, soutenant le fardeau de l’Europe, toujours en action et en négociation, heureux longtemps en politique et en guerre, le seul empereur puissant depuis Charlemagne, et le premier roi de toute l'Espagne depuis la conquête des Maures : opposant des barrières à l’empire ottoman, faisant des rois

(1) Sélim IaT le Féroce, régna de 1512 à 1520. Le règne de son fils Soliman le Grand (de 1520 à 1566) marque l'apogée de la puissance musulmane.

(2) Les Mameluks (ou Mamelouks), d’un mot arabe qui veut dire esclaves , nom donné à une sorte de milice formée en Égypte au treizième siècle et dont les chefs dominèrent le pays jusqu'au dix-neuvième siècle. Méhémet-Ali les fit exterminer en 1811.

(3) Gustave Wasa, qui régna de 1523 à 1560, affranchit son pays de la domination danoise.

(4) Vasili III l’ÀVeugle, régna av*ec toutes sortes de vicissitudes, de 1425 à 1462. Vasili IV, son petit-fils, régna de 1505 à 1533. Il porta le premier le titre d’autocrate.

(5) Charles-Quint, né en 1500, roi d’Espagne en 1516, empereur d’Allemagne de 1519 à 1556, mort en 1558. L’Espagne lui obéissait comme petit-fils d’Isabelle de Castille et de Ferdinand d’Aragon. Naples et la Sicile lui appartenaient au même titre. Il régnait en Autriche comme petit-fils de Maximilien. Gomme empereur, il prétendait non seulement commander en Allemagne, mais en Italie, en Provence, en Dauphiné. Comme arrière-petit-fils de Charles le Téméraire, il avait hérité les Pays-Bas, la Flandre, la Franche-Comté.

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et une multitude de princes, et se dépouillant enfin de toutes les couronnes dont il est chargé, pour aller mourir en solitaire, après avoir troublé l’Europe.

Son rival de gloire et de politique, François 1er1, roi de France , moins heureux, mais plus brave et plus aimable* partage entre Charles-Quint et lui les vœux et l’estime des nations. Vaincu et plein de gloire, il rend son royaume florissant malgré ses malheurs ; il transplante en France les beaux-arts, qui étaient en Italie au plus haut point de perfection.

Le roi d’Angleterre Henri VIH1 2, trop cruel, trop capricieux pour être mis au rang des héros, a pourtant sa place entre ces rois, et par la révolution qu’il fit dans les esprits de ses peuples, et par la balance que l’Angleterre apprit sous lui à tenir entre les souverains. Il prit pour devise un guerrier tendant son arc, avec ces mots : Qui je défends est maître ; devise que sa nation a rendue quelquefois véritable.

Le nom du pape Léon X 3 est célèbre par son esprit, par ses mœurs aimables, par les grands hommes dans les arts qui éternisent4 son siècle, et par le grand changement qui sous lui divisa l’Église.

Au commencement du même siècle, la religion et le prétexte d’épurer la loi reçue, ces deux grands instruments de l’ambition, font le même effet sur les bords de l’Afrique qu’en Allemagne, et chez les mahométans que chez les chrétiens. Un nouveau gouvernement, une race nouvelle de rois, s’établissent dans le vaste empire de Maroc 5 et de Fez, qui s’étend jusqu’aux déserts de la Ni-

(1) François Ier, né en 1494, succéda en 1515 à Louis Xlï, son cousin germain, dont il avait épousé la fille. Il mourut en 1547.

(2) Henri VIII régna de 1509 à 1547. se sépara de l'Église catholique en 1531 et entraîna l’Angleterre dans le schisme. Il soutint presque toujours François Ier, depuis 1525 jusqu’à 1544.

(3) Léon X, fil s de Laurent de Médicis, né à Florence en 1475. Car-

dinal à treize ans, il s’attacha au pape Jules II, auquel il succéda en 1513. 11 vit éclater la révolte de' Luther. Très ami des arts, il favorisa particulièrement Raphaël et Michel-Ange. Il mourut en 1521. v

(4) Éternisent. V. Lex.

(5) Au Maroc, la dynastie des Mérinites est renversée par celle des

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gritie. Ainsi l’Asie, l’Afrique, et l’Europe, éprouvent à la fois une révolution dans les religions : car les Persans se séparent pour jamais des Turcs; et, reconnaissant le même Dieu et le même prophète, ils consomment le schisme d’Omar et d’Ali. Immédiatement après, les chrétiens se divisent aussi entre eux, et arrachent au pontife de Rome la moitié de l’Europe.

L'ancien monde est ébranlé, le nouveau monde est découvert et conquis par Charles-Quint ; le commerce s’établit entre les Indes orientales et l’Europe, par les vaisseaux et les armes du Portugal.

D’un côté, Gortez 1 soumet le puissant empire du Mexique, et les Pizarro font la conquête du Pérou, avec moins de soldats qu’il n’en faut en Europe pour assiéger une petite ville. De l’autre, Albuquerque, dans les Indes, établit la domination et le commerce du Portugal, avec presque aussi peu de forces-, malgré les rois des Indes et malgré les efforts des Musulmans en possession de ce commerce.

La nature produit alors des hommes extraordinaires presque en tous les genres, surtout en Italie.

Ce qui frappe encore dans ce siècle illustre, c’est que, malgré les guerres que l’ambition excita, et malgré les querelles de religion qui commençaient à troubler les États, ce même génie qui faisait fleurir les beaux-arts à Rome, à Naples, à Florence, à Venise, à Ferrare, et qui de là portait sa lumière dans l’Europe, adoucit d’abord les mœurs des hommes dans presque toutes les provinces de

Chérifs, qui se prétendent issus de Mahomet (1516). En Perse, la dynastie des Sophis, sous Abbas le Grand, s’affranchit du joug des Turcs (1587). Les Musulmans se divisent en Sunnites et en Chyites. Les premiers ont en vénération la mémoire d 'Omar 7*r, qui fut calife de 634 à 644, les seconds celle d 'Ali, calife de 656 à 661. Il y a peu de rapport entre ces mouvements et la réforme de Luther. On sait que Luther (1483-1546) se révolta, en 1517, contre l’autorité du pape et rejeta les principaux dogmes catholiques.

(1) Fernand Gortez (1485-1547), capitaine espagnol, conquérant du Mexique. — Fr. Pizarro (1475-1541), aventurier espagnol, conquérant du Pérou. Son frère Gonzalez l’aida et lui succéda. — Le Portugais Albuquerque (1453-1515) créa la domination de ses compatriotes dans les Indes.

ESSAI S U K LES MOEURS

l’Europe clirétienne. La galanterie de la cour de François 1er opéra en partie ce grand changement. 11 y eut entre Charles-Quint et lui une émulation de gloire, d’esprit, de chevalerie, de courtoisie, au milieu meme de leurs plus furieuses dissensions ; el cette émulation qui se communiqua à tous les courtisans, donna à ce siècle un air de grandeur et de politesse1 inconnu jusqu’alors. Cette 'politesse brillait même au milieu des crimes; c’était une robe d’or et de soie ensanglantée.

L’opulence y contribua, et cette opulence, devenue plus générale, était en partie (par une étrange révolution) la suite de la perte funeste de Constantinople : car bientôt après, tout le commerce des Ottomans fut fait par les chrétiens, qui leur vendaient jusqu’aux épiceries des Indes, en les allant chercher sur leurs vaisseaux dans Alexandrie, et les portant ensuite dans les mers du Levant. Les Vénitiens surtout firent ce commerce, non seulement jusqu’à la conquèlh de l’Egypte par le sultan Sélim, mais jusqu’au temps où les Portugais devinrent les négociants des Indes.

L’industrie fut partout excitée2. Marseille fit un grand commerce. Lyon eut de belles manufactures. Les villes des Pays-Bas furent plus florissantes encore que sous la maison de Bourgogne. Les dames appelées à la cour de François Ier ei/ firent le centre de la magnificence, comme de la politesse. Les mœurs étaient plus dures à Londres, où régnait un roi capricieux et féroce; mais Londres commençait déjà à s’enrichir par le commerce.

En Allemagne) les villes d’Augsbourg et de Nuremberg, répandant les richesses de l’Asie qu’elles tiraient de Venise, se ressentaient déjà de leur correspondance 3 avec les Italiens. On voyait dans Augsbourg de belles maisons dont les murs étaient ornés de peintures à fresque à la manière vénitienne. En un mot, l’Europe voyait naître de beaux jours, mais ils furent troublés par les tempêtes

(1) Politesse. Y. Lex.

(2) Excitée. Y. Lex.

(3) Correspondance. Y . Lex

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que la rivalité entre Charles-Quint et François Ier excita ; et les querelles de religion, qui déjà commençaient à naître, souillèrent la fin de ce siècle : elles la rendirent affreuse, et y portèrent enfin une espèce de barbarie que les Hérules, les Vandales et les lluns n’avaient jamais connue.

Chapitre GXXÏ. — Usages des quinzième et seizième siècles, et de l'état des beaux-arts.

On voit qu’en Europe il n’y avait guère de souverains absolus. Les empereurs, avant Charles-Quint, n’avaient osé prétendre au despotisme. Les papes étaient beaucoup plus maîtres à Rome qu’auparavant, mais moins dans l’Église. Les couronnes de Hongrie et de Bohème étaient encore électives, ainsi que toutes celles du Nord ; et l’élection suppose nécessairement un contrat entre le roi et la nation. Les rois d’Angleterre ne pouvaient ni faire des lois ni en abuser sans le concours du parlement. Isabelle en Castille avait respecté les privilèges des Cortès, qui sont les États du» royaume. Ferdinand le Catholique n’avait pu en Aragon détruire l’autorité du justicier, qui se croyait en droit de juger les rois. La France seule, depuis Louis XI, s’était tournée en état purement monarchique, gouvernement heureux lorsqu’un roi tel que Louis XII répare, par son amour pour son peuple, toutes les fautes qu’il commit avec les étrangers,' mais gouvernement le pire de tous sous un roi faible ou méchant.

La police1 générale de l’Europe s’était perfectionnée, en ce que les guerres particulières des seigneurs féodaux n’étaient plus permises nulle part par les lois ; mais il restait l’usage des duels.

Les décrets des papes, toujours sages, et de plus toujours utiles à la chrétienté dans ce qui ne concernait pas leurs intérêts personnels, anathématisaient ces combats ; mais plusieurs évêques les permettaient. Les parlements

(1) Police. V. Lex.

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de France les ordonnaient quelquefois; témoin celui de Legris et de Carrouge sous Charles YI. Il se fit beaucoup de duels depuis assez juridiquement. Le même abus était aussi appuyé en Allemagne, en Italie et en Espagne, par des formes regardées comme essentielles. On ne manquait pas surtout de se confesser et de communier avant de se préparer au meurtre L Le bon chevalier Bayard faisait toujours dire une messe lorsqu’il allait se battre en duel. Les combattants choisissaient un parrain, qui prenait soin de leur donner des armes égales, et surtout de voir s’ils n avaient point sur eux quelques enchantements ; car rien n’était plus crédule qu’un chevalier.

On vit quelquefois de ces chevaliers partir de leurs pays pour aller chercher un duel dans un autre, sans autre raison que l’envie de se signaler (1414). On a vu que le duc Jean de Bourbon fît déclarer « qu’il irait en Angleterre avec seize chevaliers combattre à outrance pour éviter l’oisiveté, et pour mériter la grâce de la très belle dont il est serviteur ».

Les tournois, quoique encore condamnés par les papes, étaient partout en usage. On les appelait toujours ludi Gallici , parce que Geoflïoi de Preuilli en avait rédigé les lois au onzième siècle. Il y avait eu plus de cent chevaliers tués dans ces jeux, et ils n’en étaient que plus en vogue. C’est ce qui a été détaillé au chapitre des Tournois.

L’art de la guerre, l’ordonnance des armées, les armes offensives et défensives, étaient tout autres encore qu’aujour d’hui.

L’empereur Maximilien avait mis en usage les armes de la phalange macédonienne, qui étaient des piques de dixhuit pieds : les Suisses s’en servirent dans les guerres du Milanais ; mais ils les quittèrent pour l’espadon à deux mains.

Les arquebuses étaient devenues une arme offensive indispensable contre ces remparts d’acier dont chaque gen-

(1) C'est que, comme Voltaire le reconnaît lui-même au chapitre C , ces duels étaient des formes de l’ancien jugement de Dieu

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darme était couvert. Il n’y avait guère de casque et de ciîi rasse à l’épreuve de ces arquebuses. La gendarmerie, qu’on appelait la bataille , combattait à pied comme à cheval : celle de France, au quinzième siècle, était la plus estimée.

L’infanterie allemande et l’espagnole étaient réputées Les meilleures. Le cri d’armes était aboli presque partout. Il y a eu des modes dans la guerre comme dans les habillements.

Quant au gouvernement des États, je vois des cardinaux à la tête de presque tous les royaumes. C’est en Espagne un Ximénès 4, s,ous 'Isabelle, qui après la mort de sa reine est régent du royaume; qui, toujours vêtu en cordelier, m^| son faste à fouler sous ses sandales le faste espagnol ; qui lève une armée à ses propres dépens, la conduit en Afrique, et prend Oran; qui enfin est absolu, jusqu’à ce que le jeune Charles-Quint le renvoie à son évêché de Tolède, et le fasse mourir de douleur.

On voit Louis XII gouverné par le cardinal d’Amboise 1 2, François Ier a pour ministre le cardinal Duprat ; Henri VIII est pendant vingt ans soumis au cardinal Wolsey 3 4, fils d’un bouclier, homme aussi fastueux que d’Amboise, qui comme lui voulut être pape, et qui n’y réussit pas mieux. Charles-Quint prit pour son ministre en Espagne son précepteur le cardinal Adrien 4, que depuis il fit pape ; et le

(1) Ximénès de Gisneros (1436-1517) entra chez les Franciscains à cinquante ans et avait cinquante-neuf ans quand il fut nommé archevêque de Tolède. C’est dans les vingt ou vingt-deux dernières années de sa vie qu’il remplit les grandes- fonctions dont parle Voltaire.

(2) Georges d’Amboise (1460-1510) s’était attaché à la fortune de Louis XII avant que ce prince ne fût monté sur le trône. Pendant douze ans, il fut premier ministre et, par son administration, contribua à la popularité du roi. — Duprat (1463-1535), chancelier de François Ier, prit une gra'nde part au Concordat de 1515. Il avait été marié ; étant devenu veuf, il entra dans les ordres et fut fait cardinal en 1517.

(3) Wolsey (1471-1530) n’était pas fils d'un boucher, mais d'un riche bourgeois. Henri VIII s’appuya constamment sur lui, non seulement dans les alfaires ecclésiastiques, mais dans toute sa politique. Wolsey joua le plus grand rôle dans les relations d’Henri VIII avec François Pr et Charles-Quint. A la fin de sa vie, il fut disgracié par le crédit d'Anne de Boleyn.

(4) Adrien Boyers, né à Utrecht en 1459, mort en 1523, fut élevé à la papauté en 1523 sous le nom d’Adrien V.

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cardinal Granvelle 1 gouverna ensuite la Flandre. Le cardinal Martinusius 2 fut maître en Hongriesous Ferdinand, frère de Charles-Quint.

Si tant d’ecclésiastiques ont régi des États tous militaires, ce n’est pas seulement parce que les rois se fiaient plus aisément à un prêtre qu’ils ne craignaient point, qu’à un général d’armée qu’ils redoutaient ; c’est encore parce que ces hommes d’Église étaient souvent plus instruits, plus propres aux affaires, que les généraux et les courtisans.

Ce ne fut que dans ce siècle que les cardinaux, sujets des rois, commençërent à prendre le pas sur les chanceliers. Ils le disputaient aux électeurs, et le cédaient en France et en Angleterre aux chanceliers de ces royaumes ; et c’est encore une des contradictions que les usages de l’orgueil avaient introduites dans la république chrétienne. Les registres du parlement d’Angleterre font foi que le chancelier Warham précéda le cardinal Wolsey jusqu’à l'année 1516 3.

Le terme de Majesté commençait à être affecté par les rois. Leurs rangs étaient réglés à Rome. L’empereur avait sans contredit les premiers honneurs. Après lui venait le roi de France sans aucune concurrence ; la Castille, l’Aragon, le Portugal, la Sicile, alternaient avec l’Angleterre : puis venaient l’Écosse, la Hongrie, la Navarre, Chypre, la Bohême et la Pologne. Le Danemark et la Suède étaient les derniers. Ces préséances causèrent depuis de violents démêlés. Presque tous les rois ont voulu être égaux; mais aucun n’a jamais contesté le premier rang aux

(1) Granvelle (1517-1586), né en Franche-Comté, évêque d’Arras, garde des sceaux et négociateur habile au service de Charles-Quint. Il fut plus tard l’homme de confiance de Philippe II.

(2) Georges Martinuzzi (Martinusius), né en Croatie en 1482, assassiné en 1551, cardinal et homme d’État qui joua son rôle a l'époque troublée où Ferdinand d’Autriche, frère de Charles-Quint, et les Zapoly se disputaient le trône de Hongrie. Il finit par être poignardé par ordre de Ferdinand.

(3) C’est précisément à cette date que Wolsey fut créé cardinal. — Précéder. V. Lex.

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empereurs; ils 1 l’ont conservé en perdant leur puissance.

Tous les usages de la vie civile différaient des nôtres ; le pourpoint et le petit manteau étaient devenus l’habit de toutes les cours. Les hommes de robe portaient partout la robe longue et étroite ; les marchands, une petite robe qui descendait à la moitié des jambes.

Il n’y avait sous François Ier que deux coches dans Paris, l’un pour la reine, l’autre pour Diane de Poitiers : hommes et femmes allaient à cheval.

Les richesses étaient tellement augmentées que Henri VIII, roi d’Angleterre, promit en 1519 une dot de trois cent trente-trois mille écus d’or à sa fille Marie, qui devait épouser le fils aîné de François Ier : on n’en avait jamais donné une si forte.

L’entrevue de François Ier et de Henri fut longtemps célèbre par sa magnificence. Leur camp fut appelé le camp du drap d'or : mais cet appareil passager et cet effort de luxe ne supposait pas cette magnificence générale et ces commodités d’usage si supérieures à la pompe d’un jour, et qui sont aujourd’hui si communes. L’industrie n’avait point changé en palais somptueux les cabanes de bois et de plâtre qui formaient les rues de Paris. Londres était encore plus mal bâtie 2, et la vie y était plus dure. Les plus grands seigneurs menaient à cheval leurs femmes en croupe à la campagne : c’était ainsi que voyageaient toutes les princesses, couvertes d’une cape de toile cirée dans les saisons pluvieuses; on n’allait point autrement au palais des rois. Cet usage se conserva jusqu’au milieu du dix-septième siècle. La magnificence de Gharles-Quint, de François Ier, de Henri VIII, de Léon X, n’était que pour les jours d’éclat et de solennité : aujourd’hui les spectacles journaliers, la foule des chars dorés, les milliers de fanaux qui éclairent pendant la nuit les grandes villes, forment un plus beau spectacle et annoncent plus d’abon-

(1) Iis fies empereurs) ont conservé le premier rang, tout en perdant leur puissance.

(2) Bâtie. V. Notes gramin., p. 983, II, 1.

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dance que les plus brillantes cérémonies des monarques du seizième siècle.

On commençait dès le temps de Louis XII à substituer aux fourrures précieuses les étoffes d’or et d’argent qui se fabriquaient en Italie : il n’y en avait point encore à Lyon. L’orfèvrerie était grossière. Louis XII l’ayant défendue dans son royaume par une loi somptuaire indiscrète, les Français firent venir leur argenterie de Venise. Les orfèvres de France furent réduits à la pauvreté et Louis XII révoqua sagement la loi.

François 1er, devenu économe sur la fin de sa vie, défendit les étoffes d’or et de soie. Henri III renouvela cette défense ; mais si ces lois avaient été observées, les manufactures de Lyon étaient perdues. Ce qui détermina à faire ces lois, c’est qu’on tirait la soie de l’étranger. On ne permit sous Henri II les habits de soie qu’aux évêques. Les princes et les princesses eurent la prérogative d’avoir des habits rouges, soit en soie, soit en laine (1563). Enfin, il n’y eut que les princes et les évêques qui eurent le droit de porter des souliers de soie.

Toutes ces lois somptuaires ne prouvent autre chose, sinon que le gouvernement n’avait pas toujours de grandes vues, et qu’il parut plus aisé aux ministres de proscrire l’industrie que de l’encourager L

Les mûriers n’étaient encore cultivés qu’en Italie et en Espagne : l’or trait 1 2 ne se fabriquait qu’à Venise et à Mi-

(1) « Toute loi somptuaire est injuste en elle-même. C’est pour le maintien de leurs droits que les hommes se sont réunis en société et non pour donner aux autres celui d’attenter à la liberté que doit avoir chaque individu de s’habiller, de se nourrir, de se loger à sa fantaisie, en un mot. de faire de sa propriété l’usage qu’il veut en faire, pourvu que cet usage ne blesse le droit de personne.

... « Le seul moyen permis d’attaquer le luxe par les lois, et en'mêrae temps le seul qui soit vraiment efficace, est de chercher à établir la plus grande égalité entre les fortunes, par le partage égal des successions, la destruction ou la restriction du droit de tester, la iiberté de toute espèce de commerce et d’industrie; et ces lois sont précisément celles qu’indépendamment du désir d’abolir le luxe, la justice, la raison et la nature conseilleraient à tout législateur éclairé » (Êd. de Iiehl).

(2) L'or trait : l’or tiré à Ja filière, le fil d’or.

lan. Cependant les modes des Français se communiquaient déjà aux cours d’Allemagne, à l’Angleterre et à la Lombardie. Les historiens italiens se plaignent que depuis le passage de Charles Y11I on affectait chez eux de s’habiller à la française et de faire venir de France tout ce qui servait à la parure.

Le pape Jules II fut le premier qui laissa croître sa barbe, pour inspirer par cette singularité un nouveau respect aux' peuples. François Ier, Cliarles-Quint, et tous les autres rois suivirent cet exemple, adopté à l’instant par leurs courtisans. Mais les gens de robe, toujours attachés à l’ancien usage, quel qu’il soit, continuaient de se faire raser, tandis que les jeunes guerriers affectaient la marque de la gravité et de la vieillesse. C’est une petite observation, mais elle entre dans l’histoire des usages.

Ce qui est bien plus digne de l’attention de la postérité, ce qui doit l’emporter sur toutes ces coutumes introduites par de caprice, sur toutes ces lois abolies par le temps, sur les querelles des rois qui passent avec eux, c’est la gloire des arts, qui ne passera jamais. Cette gloire a été, pendant tout le seizième siècle, le partage de la seule Italie 1. Rien 11e rappelle davantage l’idée de l’ancienne Grèce : car, si les arts fleurirent en Grèce au milieu des guerres étrangères et civiles, ils eurent en Italie le même sort ; et presque tout y fut porté à la perfection, tandis que les armées de Cliarles-Quint saccagèrent Rome 2, que Barberousse3 ravagea les côtes et que les dissensions des princes et des républiques troublèrent l’intérieur du pays.

L Italie eut, dans Guichardin, son Thucydide 4, ou plu-

(1) Exagération qu’on ne peut laisser passer sans protester, car, pour nous en tenir à la France et à la seule architecture, comment admettre que tant de châteaux élevés sous Louis XII et sous François Ier sur les bords de la Loire, de la Seine et un peu partout dans notre pays, ne fournissent pas la preuve d'un art très original et exquis?

(2) Sous la conduite du connétable de Bourbon, en 1527.

(3) Barberousse (1476-1546J, gouverneur d’Alger et amiral au service de Soliman II, ravagea les côtes d’Italie, notamment en 1539.

(4) Ces comparaisons entre la littérature italienne du seizième siècle et la littérature grecque sont empreintes d’une très sensible légèreté. Ce qui n'empêche pas l 'Histoire d'Italie , par Guichahuin, d’être upe

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tôt son Xénophon; car il commanda quelquefois dans les guerres qu’il écrivit. Il n’y eut, en aucune province d’Italie, d’orateurs comme les Démosthène, les Périclès, les Eschine. Le gouvernement ne comportait presque nulle part cette espèce de mérite. Celui du théâtre, quoique très inférieur à ce que fut depuis la scène française, pouvait être comparé à la scène grecque qu’elle faisait revivre : il y a de la vérité, du naturel et du bon comique dans les comédies de l’Àrioste 1 ; et la seule Mandragore de Machiavel 2 vaut peut-être mieux que toutes les pièces d’Aristophane. Machiavel, d’ailleurs, était un excellent historien, avec lequel un bel esprit, tel qu’Aristophane, ne peut entrer en aucune sorte de comparaison. Le cardinal Bibbiena3 avait fait revivre la comédie grecque ; et Trissino, archevêque de Bénévent 4, la tragédie, dès le commencement du seizième siècle. Ruccelaï 5 suivit bientôt l’archevêque Trissino. On traduisit à Venise les meilleures pièces de Plaute : et on les traduisit en vers, comme elles doivent l’être, puisque c’est en vers que Plaute les écrivit; elles furent jouées avec succès sur les théâtres de Venise, et dans les couvents où l’on Cultivait les lettres.

Les Italiens, en imitant les tragiques grecs et les comiques latins, ne les égalèrent pas ; mais ils firent de la

œuvre de mérite supérieur. Guichardin, né à Florence en 1482, mourut en 1540.

(1) L’Àrioste (1474-1533) est surtout célèbre par son épopée libre et fantaisiste, le Roland furieux. (V. p. 591. n. 3, p. 616 et p. 675).

(2) Machiavel (1469-1527), Florentin comme Guichardin, homme politique comme lui, écrivit des ouvrages remarquables, dont le plus connu est le Prince, où il expose les maximes d’une politique sans scrupules. 11 a donné une Histoire de Florence. Les comédies qu’il a laissées sont loin d’être comparables à celles d’Aristophane.

(3) Bibbiena (1470-1520), secrétaire et ami de Léon X, qui lui confia plusieurs missions importantes. Ses comédies, comme celles de Machiavel, se ressentent de la licence de son temps.

(4) Erreur de fait. Trissino (1478-1550) fut employé par les papes dans la diplomatie, mais il ne fut ni archevêque, ni prêtre : il se maria deux fois. Sa Sofonisba (1515) est la première tragédie régulière qui ait été faite.

(5) Jean Rhccell.vï (1475-1525), ami de Léon X, auteur des tragédies de Rosmonde et d 'Oreste.

Voltaire.

VOLTAIRE

pastorale un genre nouveau dans lequel ils n’avaient point de guides, et où personne ne les a surpassés. V Aminta du Tasse 1 2 3 4, et le Pastor Fido du Guarini 2, sont encore le charme de tous ceux qui entendent l’italien.

Presque toutes les nations polies de l’Europe sentirent alors le besoin de l’art théâtral, qui rassemble les citoyens, adoucit les mœurs, et conduit à la morale par le plaisir. Les Espagnols approchèrent un peu des Italiens ; mais iis ne purent parvenir à faire aucun ouvrage régulier. Il y eut un théâtre en Angleterre, mais il était encore plus sauvage. Shakespeare 3 donna de la réputation à ce théâtre sur la lin du seizième siècle. Son génie perça au milieu de la barbarie,, comme Lope de Véga 4 en Espagne. G’est dommage qu’il y ait beaucoup plus de barbarie encore que de génie dans les ouvrages de Shakespeare. Pourquoi des scènes entières du Pastor Fido sont-elles sues par cœur aujourd’hui à Stockliolmret à Pétersbodrg ? et pourquoi aucune pièce de Shakespeare n’a-t-elle pu passer la mer ? G’est que le bon est recherché de toutes les nations. Un peuple qui aurait des tragédies, des tableaux, une musique uniquement de son goût, et réprouvés de tous les autres peuples policés, ne pourra5 jamais se flatter justement d’avoir le bon goût en partage.

Les Italiens réussirent surtout dans les grands poèmes de longue Haleine; genre d’autant plus difficile que l’uniformité de la rime et des stances, à laquelle ils s’asseyvirent, semblait devoir étouffer 'le génie.

Si l’on veut mettre sans préjugé dans la balance V Odyssée d’Homère avec le Roland de l’Arioste, l’italien l’emporte à tous égards, tous deux ayant le même défaut ,

(1) Le Tasse (ToRqüato Tasso) (1544-1595), un des plus célèbres poètes italiens, auteur de la Jérusalem délivrée, h' Aminta est un drame pastoral.

(2) Guarini (1537-1612). Le Pastor fido est une tragi-comédie pastorale en cinq actes et en vers.

(3) Shakespeare (1564-1616), non seulement le plus grand poète anglais, mais un des plus puissants génies qu'ait produits l'humanité- On s’étonne de le voir sacrifié au Tasse et à Guarini.

(4) Lope de Véga, grand poète espagnol (1562-1635).

(5) Ne pourra. V. Notes gramm., p. 986, V. ni, 5.

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l’intempérance de l’imagination, et le romanesque incroyable. L’Arioste a racheté ce défaut par des allégories si vraies, par des satires si fines, par une connaissance si approfondie du cœur humain, par les grâces du comique, qui succèdent sans cesse à des traits terribles, enfin par des beautés si innombrables en tout genre, qu’il a trouvé le secret de faire un monstre admirable,

A l’égard de Y Iliade, que chaque lecteur se demande à lui-même ce qu’il penserait s’il lisait, pour la première fois, ce poème et celui du Tasse, en ignorant les noms des auteurs, et les temps où ces ouvrages furent composés, en ne prenant enfin pour juge que son plaisir1 2. Pourrait-il ne pas donner en tous sens la préférence au Tasse ? Ne trouverait-il pas dans l’italien plus de conduite, d’intérêt, de variété, de justesse, de grâces et de cette mollesse ? qui relève le sublime ? Encore quelques siècles et l’on n’en fera peut-être pas de comparaison3.

11 paraît indubitable que la peinture fut portée -dans ce seizième siècle à une perfection que les Grecs ne connurent jamais, puisque non seulement ils n’avaient pas cette variété de couleurs que les Italiens employèrent, mais qu’ils ignoraient l’art de la perspective et du clair obscur.

La sculpture, art plus facile et plus borné, fut celui où les Grecs excellèrent et la gloire des Italiens est d’avoir approché de leurs modèles. Ils les ont surpassés dans l’architecture; et de l’aveu de toutes les nations, rien n’a jamais été comparable au temple principal de Rome moderne4, le plus beau, le plus vaste, le plus hardi qui jamais ait été dans l’univers.

(1) Est-il juste de donner le premier rang en tout genre à l’ouvrage

le plus agréable ? Si cette règle est applicable à la comédie, peut-être même à la tragédie, peut-on l’étendre à la poésie épique, à l’éloquence, à l’histoire ? .

(2) Mollesse, sans doute dans le £ens de tendresse voluptueuse.

(3) Non, eh effet, on n’en fait plus la comparaison, mais ce n’est pas pour la raison que croit l’auteur.

(4) L’église Saint-Pierre de Rome,commencée'par Bramante, achevée par Michel-Ange, qui construisit la coupole.

VOLT Al HE

La musique ne fut bien cultivée qu’après ce seizième siècle; mais les plus fortes présomptions font penser qu’elle est très supérieure à celle des Grecs, qui n’ont laissé aucun monument par lequel on put soupçonner qu’ils chantassent en parties.

La gravure en estampes, inventée à Florence au milieu du quinzième siècle, était un art tout nouveau qui était alors dans la perfection. Les Allemands jouissaient de la gloire d’avoir inventé l’imprimerie, à peu près dans le temps que la gravure fut connue; et par ce seul service ils multiplièrent les connaissances humaines. Il n’est pas vrai, comme le disent les auteurs anglais de Y Histoire universelle, que Fauste1 fut condamné au feu par le Parlement de Paris comme sorcier; mais il est vrai que ses facteurs, qui vinrent vendre à Paris les premiers livres imprimés, furent accusés de magie : cette accusation n’eut aucune suite. C’est seulement une triste preuve de la grossière ignorance dans laquelle on était plongé, et que l’art même de l’imprimerie ne put dissiper de longtemps (1474). Le Parlement fit saisir tous les livres qu’un des facteurs de Mayence avait apportés, c’est ce que nous avons vu à l’article de Louis XL

11 n’eut pas fait cette démarche dans un temps plus éclairé : mais tel est le sort des compagnies les plus sages, qui n’ont d’autres règles que leurs anciens usages et leurs formalités; tout ce qui est nouveau les effarouche. Ils s’opposent2 à tous les arts naissants, à toutes les vérités contraires aux erreurs de leur enfance, à tout ce qui n’est pas dans l’ancien goût et dans l’ancienne forme. C’est par cet esprit que ce même Parlement a résisté si longtemps à la réforme du calendrier, qu’il a défendu

(1) Voltaire veut sans doute désigner Jean Fust, orfèvre de Mayence, associé de Gutenberg et partageant avec lui l’honneur d’avoir inventé l’imprimerie. Fust vint à Paris en 1466; on croit qu’il y mourut de la peste. Quelques-uns ont pensé que le fameux Faust de la légende n’était autre que Jean Fust, dont la vie aurait été défigurée par les contes populaires.

(2) Ils s'opposent, c’est-à-dire : les membres des compagnies les plus sages s’opposent...

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d’enseigner d’autre doctrine que celle d’Aristote, qu’il a proscrit l’émétique, qu’il a fallu plusieurs lettres de jussion4 pour lui faire enregistrer les lettres de pairie d’un Montmorency, qu’il s’est refusé quelque temps à rétablissement de l’Académie française et qu’il s’est enfin opposé de nos jours à l’inoculation de la petite vérole et au débit de Y Encyclopédie.

Comme aucun membre d’une Compagnie 11e répond des délibérations du corps, les avis les moins raisonnables passent quelquefois sans contradiction : c’est pourquoi Je duc de Sully dit dans ses Mémoires « que si la sagesse descendait sur la terre, elle aimerait mieux se loger dans une seule tète que dans celles d’une compagnie. »

Louis XI, qui ne pouvait être méchant quand il ne s’agissait pas de ses intérêts, et dont la raison était supérieure quand elle n’éjtait pas aveuglée par ses passions, ôta la connaissance de cette affaire au Parlement; il ne souffrit pas que la France fût à jamais déshonorée par la proscription de l’imprimerie, et fît payer aux artistes de Mayence le prix de leurs livres...

La philosophie, toujours gênée, ne put, dans le seizième siècle, faire autant de progrès que les beaux-arts.

Les disputes de religion qui agitèrent les esprits en Allemagne, dans le Nord, en France, en Angleterre, retardèrent les progrès de la raison... Les beaux-arts continuèrent à fleurir en Italie, parce que la contagion des controverses ne pénétra guère dans ce pays; et il arriva que lorsqu’on s’égorgeait en Allemagne, en France, en Angleterre, pour des choses qu’on n’entendait point, l’Italie, tranquille depuis le saccagement étonnant de Home par l’armée de Charles-Quint, cultiva les arts plus que jamais. Les guerres de religion étalaient ailleurs des ruines; mais à Home et dans plusieurs autres villes italiennes l’architecture était signalée par des prodiges. Dix papes de suite contribuèrent, presque sans aucune interruption, à l’achèvement de la basilique de Saint-Pierre, et

(1) Jussion. V. Lex,

VOLTAIRE

encouragèrent les autres arts : on ne voyait rien de semblable dans le reste de l’Europe, Enfin la gloire du génie appartint alors à la seule Italie, ainsi qu’elle avait été le partage de la Grèce.

Une centaine d’artistes en tout genre a formé ce beau siècle que les Italiens appellent le Seicento L Plusieurs de ces grands hommes ont été malheureux et persécutés; la postérité les venge ; leur siècle, comme tous les autres, produisit des crimes et des calamités; mais il a sur les autres siècles la supériorité que ces rares génies lui ont donnée, C’est ce qui arriva dans Page qui produisit les Sophocle et les Démosthène, dans celui qui fit naître les Cicéron et les Virgile. Ces hommes, qui sont les précepteurs de tous les temps, n’ont pas empêché qu’Alexandre n’ait tué Clitus, et qu’Auguste n’ait signé les proscriptions. Racine, Corneille, et La Fontaine, n’ont certainement pu empêcher que Louis XIV n’ait commis de très grandes fautes. Les crimes et les malheurs ont été de tous les. temps, et il n’y a que quatre siècles pour les beaux-arts 1 2. Il faut être fou pour dire que ces arts ont nui aux mœurs 3 ; ils sont nés malgré la méchanceté des hommes, et ils ont adouci jusqu’aux mœurs des tyrans.

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