AU P. PORÉE
Paris, 7 janvier 1730.
Je vous envoie, mon cher Père, la nouvelle édition qu’on vient de faire de la tragédie d ’OEdipe. J’ai eu soin d’effacer, autant que je l’ai pu, les couleurs fades d’un amour déplacé, que j’avais-mêlées malgré moi aux traits mâles et terribles que ce sujet exige.
Je veux d’abord que vous sachiez, pour ma justification, que, tout jeune que j’étais quand je fis Œdipe, je le composai à peu près tel que vous le voyez aujourd’hui : j’étais plein de la lecture des anciens et de vos leçons, et je connaissais fort peu le théâtre de Paris; je travaillai à peu près comme si j’avais été à Athènes. Je consultai M. Dacier, qui était du pays ; il me conseilla de mettre un chœur dans toutes les scènes, à la manière des Grecs : c’était me conseiller de me promener dans Paris avec la robe de Platon. J’eus bien de la peine seulement à obtenir que les comédiens de Paris voulussent exécuter les chœurs qui paraissent trois ou quatre fois dans la pièce; j’en eus bien davantage à faire recevoir une tragédie presque sans amour. Les comédiennes se moquèrent de moi quand elles virent qu’il n’y avait point de rôle pour l’amoureuse. On trouva la scène de la double confidence entre Œdipe et Jocaste, tirée en partie de Sophocle, tout à fait insipide. En un mot, les acteurs, qui étaient dans ce temps-là
(1) Voltaire ne se lassait pas de revoir et de corriger ses œuvres. Au moment de donner une seconde édition d 'Œdipe, il s'empresse de se ménager la bienveillance de son ancien maître, le P. Porée, auquel il venait de recommander la Henriade.