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L’AFFAIRE CALAS

On ne saurait guère exagérer l’importance de l’affaire Calas dans la carrière de Voltaire. Jusque-là, il n’était qu’un homme de lettres, le plus spirituel de tous et le plus personnel : dès lors, il apparaît comme le défenseur des opprimés, le vengeur de l’innocence, le redresseur des abus. Jusque-là, il avait vécu préoccupé surtout de ses intérêts et de sa gloire : dès lors, il est salué comme le champion de l’humanité. Jusque-là, il était sans doute universellement connu : dès lors, il va devenir populaire.

Résidant aux portes de Genève, il était à portée pour recueillir les rumeurs de l’opinion protestante. Celle-ci avait lieu de s’émouvoir des rigueurs du Parlement de Toulouse envers les réformés.

A la date du 2 mars 1762, Voltaire écrivait à ses amis d’Argental. « Le monde est bien fou, mes chers anges ; pour le Parlement de Toulouse, il juge : il vient de condamner un ministre de mes 'unis à être pendu, trois gentilshommes à être décapités et cinq ou six bourgeois aux galères, le tout pour avoir chanté des chansons de David. Ce Parlement de Toulouse n’aime pas les mauvais vers. »

Sous l’ironie perce l’amertume. On sent que Voltaire est averti et guette une occasion d’intervenir.

VOL T Al RE

Le 9 mars de la même année, le même Parlement faisait mourir par le supplice de la roue un protestant de Toulouse, Jean Galas, accusé d’avoir tué son fils qui allait se convertir au catholicisme.

Voltaire fut bien vite informé de cette sinistre affaire. Dans Ujiie première lettre 4, il incrimine le fanatisme huguenot ; mais presque aussitôt il suspecte autre chose et se demande si le fanatisme ne serait pas plutôt du côté des juges 1 2. Il cherche des renseignements auprès du cardinal de Bernis, qui avait un frère à Toulouse, auprès du maréchal de Richelieu, qui fait prendre des informations : tous deux lui déconseillent de se mêler de cette affaire. Néanmoins, prévenu par les dires de protestants nouvellement arrivés à Genève, il continue à s'inquiéter des Galas. Bientôt, il apprend que l’un des fils de la victime, Donat Galas s’est enfui de Nîmes, où il était en apprentissage, et réfugié à Genève. Il le fait venir et l’interroge. Puis un autre fils de Galas, Pierre Galas, parvenu à s’échapper, arrive aux Délices : Voltaire le soumet à une enquête, qui dure plusieurs mois.

Sa conviction faite, il se met en campagne. Il fait assiéger les ministres par les personnes qu’il sait avoir le plus d’influence sur leur esprit. Il fait marcher le duc de Richelieu, le duc de Villars, la duchesse d’Enville, etc. Il s’agissait de bien disposer les puissances à une révision du procès.

Pour cela il fallait que la famille Galas en appelât du jugement du Parlement de Toulouse au Parlement de Paris et au grand Conseil. Voltaire eut de ce côté des efforts à faire pour décider à une telle démarche la veuve de Galas.

Celle-ci, brisée par son malheur, n'avait plus qu’une pensée, c’était qu’on lui rendit ses filles, qui, pour être soustraites à l’influence de leur famille, avaient été placées séparément dans deux couvents. Elle craignait qu’un geste imprudent ne l’exposât à ne plus les revoir. Il fallut triompher de ses résistances, en lui représentant que la réhabilitation de son mari entraînerait forcément la mise en liberté de ses filles. Elle se laissa convaincre et consentit à se rendre à Paris, où elle se trouva entourée de nombreuses sympathies : Voltaire y pourvut. Elle était sans argent, ses biens étant sous séquestre : on lui avança l’argent nécessaire, on lui suscita des défenseurs, les avocats Mariette, Loyseau de Mauléon et surtout Elie de Beaumont 3.

La première difficulté fut d’arracher au Parlement de Toulouse un extrait de sa procédure : il s’y refusait ouvertement. Il fallut l’y contraindre. «

(1) Lettre au conseiller Le Bault, 22 mars 1762.

(2) Lettre à d’Alembert, huit jours plus tard.

(3) Loyseau de Mauléon (1728-1771), Elie de Beaumont (1732-1786) célèbres avocats au Parlement de Paris.

L AFFALEE CALAS

Voltaire se multipliait, stimulant les avocats, retenant Mme Calas, quand elle se hâtait trop de réclamer ses filles, la pressant, quand elle se laissait abattre, prêtant sa plume aux frères Calas, suggérant e Donat la Lettre à la veuve dame Calas sa mère, et son Mémoire pour son père , sa mère et son frère; à Pierre sa Déclaration. Surtout il s’adressait au public et à l’opinion dans une brochure de vingt et une pages (Histoire d'Elisabeth Canning et des Calas), exposé rapide et dramatique de l’affaire. L’épisode d’Elisabeth Canning préparait le lecteur aux incroyables faits qu’il allait lire.

Bientôt suivirent les mémoires des trois avocats. C’était un vaste procès ouvert devant le public. Il se termina par un premier arrêt rendu en Conseil en faveur de Calas (janvier 1763).

Voltaire profita de l’émotion générale pour publier son petit Traité de la Toléraxce. « On ne peut empêcher, à la vérité, que Jean Calas ne soit roué; mais on peut rendre les juges exécrables et c’est ce que je leur souhaite l. » Il s’agissait surtout de discréditer l’intolérancp. Ce petit livre eut un grand retentissement 2.Nous en donnons plus loin (p. 759) d’importants fragments.

Cependant la'Tâmpagne entreprise par Voltaire se développait. Le Conseil d’Etat ordonna que le Parlement de Toulouse lui envoyât les pièces du procès (7 mars 1763). C’était la révision du procès 3 qui commençait. Elle fut longue. Il fallut plus d’une année pour forcer le Parlement de Toulouse à faire parvenir à Paris toute la procédure, puis pour l’examiner et pour en faire le rapport.

Enfin l’arrêt de Toulouse fut cassé (le 4 juin 1764). On dut instruire l’affaire à nouveau. Ce fut la chambre des requêtes de l’hôtel qui fut chargée de ce soin. Cette chambre était une cour souveraine composée de maîtres des requêtes appelés à juger les procès entre les officiers de la cour et les causes qui leur étaient renvoyées par le roi. Ces magistrats étaient ceux-là mêmes qui avaient jugé les préliminaires de la révision et qui étaient parfaitement instruits de l’affaire.

La nouvelle procédure demanda neuf mois. Il fallut que les accusés vinssent se constituer prisonniers à la Conciergerie, où ils furent entourés d’une vive sympathie. Une gravure bien connue, due à Carmontelle, a popularisé la vision de cette famille en deuil attendant derrière les grilles la réhabilitation de son chef (V. p. 767). Enfin, le 9 mars 1765, trois ans jour pour jour, après la condamnation de Jean Calas, sa réhabilitation fut prononcée à l’unanimité des juges, qui étaient au nombre de quarante.

(1) Lettre à Damilaville, 24 janvier 1763.

(2) L’auteur en reniait la paternité, comme toujours. L’ouvrage, qui ne pouvait être revêtu de l’approbation officielle, ne fut pas mis en vente. Il ne s’en répandit que plus vite.

(3) Y. page 772, la lettre du 12 mars 1763.

VOLTAIRE

C’était en même temps la condamnation du Parlement de Toulouse. Celui-ci ne désarma pas. Il avait annoncé l’intention de publier sa procédure pour se justifier ; il ne le fit pas ; mais devant son attitude hostile les Calas durent renoncer à se faire dédommager. Voltaire lui-même déconseilla toute démarche en ce sens. Le chancelier Maupeou fit remettre à la famille une note l’invitant à se tenir tranquille. Les maîtres des requêtes écrivirent au roi pour le prier de réparer par ses libéralités la ruine de cette malheureuse famille. Le roi fit délivrer trente six mille livres à la mère et aux enfants.

Fragment d’une lettre de Voltaire sur l’affaire Calas.

A M. Fyot de la Marche a.

A Ferney, 25 mars (1762) 1 2 3.

... Il vient de se passer au Parlement de Toulouse une scène qui fait dresser les cheveux à la tête ; 3 on l’ignore peut-être à Paris; mais si on en est informé, je défie Pa- - ris, tout frivole, tout opéra-comique qu’il est, de n’être pas pénétré d’horreur. Il n’est pas vraisemblable que vous n’ayez appris qu’un vieux huguenot de Toulouse, nommé Calas, père de cinq enfants, ayant averti la justice que son fils aîné, garçon très rftélancolique, s’était pendu, a été accusé de l’avoir pendu lui-même en haine du papisme, pour lequel ce malheureux avait, dit-on, quelque penchant secret. Enfin, le père a^été roué, et le pendu, tout huguenot qu’il était, a été regardé comme un martyr, et le Parlement a assisté pieds nus à des processions en l'honneur du nouveau saint. Trois juges ont protesté contre l’arrêt ; le père a pris Dieu à témoin de son innocence en expirant, a cité ses juges au jugement de Dieu, et pleuré son fils sur la roue. Il y a deux de ses enfants dans mon voisinage qui remplissent le pays de leurs cris ;

(1) Ancien président à la Chambre des comptes de Bourgogne, prèsi- * dent de l’Académie de Dijon. Voltaire le connaissait depuis près de

soixante ans.

(2) Calas, condamné le 9 mars, fut exécuté le 10.

(3) A la tête. Y. Notes gramm., p. 988, VIII, 2.

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