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CHAPITRE VIII

Poésies de Voltaire à Girey.

Êpître sur la Calomnie (1733).

Épitre sur la philosophie de Newton (1736).

Le Mondain (1736).

Les Discours sur ïhomme (1738).

En 1733, Voltaire fut présenté à Mme du Châtelet, qui allait exercer sur lui pendant quinze ans une si grande influence. Née le 17 décembre 1706, Gabriell e-Émilie Le Tonnelier de Breteuil avait épousé le marquis du Châtelet en 1725. C’était une femme très intelligente et très instruite, passionnée de science et de philosophie, qui n'avait pas toutes les grâces de son sexe, mais qui possédait des qualités viriles d’énergie, de franchise, de courage. Elle devait être pour Voltaire non seulement une amie sure, mais une prudente conseillère ; elle le détourna de certains périls, le défendit quelquefois de lui-mème et l’encouragea à l’étude et au travail.

POÉSIES DE VOLTAIRE A CIRE Y

Mme du Deffand, qui la connaissait bien, a tracé de son ancienne amie un portrait peu bienveillant, mais curieux : « Représentez-vous une femme grande et sèche... une très petite tète, le visage aigu, le nez pointu, deux petits yeux vert de mer, le teint noir, rouge, échauffé, la bouche plate, les dents clairsemées et extrêmement gâtées, voilà la figure de la belle Émilie, figure dont elle est si contente qu elle n’épargne rien pour la faire valoir : frisures, pompons, pierreries, verreries, tout est à profusion... »

Les méchancetés mondaines auxquelles Mme du Châtelet était en butte, donnèrent à Voltaire l’idée de son Épitre sur la Calomnie;, qui lui fut dédiée et dont nous citons’ plus loin (p. 283), d’importants fragments.

Bientôt Voltaire, dont les Lettres Anglaises étaient brûlées par • la main du bourreau (10 juin 1734), dut s’éloigner de Paris. On informait contre lui. Il passa à Plombières et séjourna quelque temps en Lorraine. Apprenant que Je duc de Richelieu venait d’être blessé en duel, il se rendit au camp de Philipsbourg sur le Rhin. C’est là qu’il écrivit les jolis vers que l’on trouvera plus loin (p. 286), sur la vaillance et l’insouciance du soldat français. Après un court séjour, pendant lequel il fut accueilli avec grande faveur, en particulier par le prince de Conti, il gagna le château de Mme du Châtelet à Cirey en Champagne l. Là, on était à quelques lieues du Barrois, qui appartenait au duc de Lorraine et où l’on pouvait se réfugier en cas de difficultés avec les autorités françaises. Voltaire s’installa dans cette solitude, qu’égayaient souvent les plaisirs de la société et d’où il s’échappait bien des fois pour revenir à Paris, ou pour courir à Lunéville ou à Bruxelles. Surtout il se plongeait dans l’étude. Sous l’influence de la marquise, il se tournait vers les sciences, montait un laboratoire, faisait des expériences de physique et préparait un mémoire sur le feu, qu’il envoyait à l’Académie. Il traduisait et commentait Newton, alors fort peu connu en France.

Il ne renonçait pas cependant aux vers. Il avait apporté à Cirey son trop fameux poème de la Pacclle, où il se déshonorait lui-même en traînant dans la boue notre héroïne nationale. On dit qu’il avait entrepris ce sujet à la suite d’une gageure, faite dans un souper chez le duc de Richelieu, vers 1730. Quoi qu’il en soit, il de\ait passer sa Vie -à refaire et à renier cette œuvre malencontreuse, dont nous n’avons pas à nous occuper ici.

Voltaire ayant pu, grâce aut démarches de Mme du Châtelet, revenir à Paris à la fin de mars 1735, y trouva tout le monde occupé de science et de philosophie.

(1) Cirey-sur-Blaise en Champagne, près de Vassy et de Saint-Dizier. Ne pas confondre avec un autre Cirey, qui est en Lorraine, près de Sarrebourg.

« Les vers ne sont plus guère à la mode à Paris, écrit-il àCideville (16 avril). Tout le monde commence à faire le géomètreetle physicien, ou se mêle de raisonner. Le sentiment, l’imagination et les grâces sont bannis... Çe n’est pas que je sois fâché que la philosophie soit culthée, mais je ne voudrais pas qu’elle devînt un tyran qui exclut tout le reste 4. »

Il ne prolongea pas son séjour à Paris. Mme du Châtelet

écrivait à ce propos au duc de Richelieu : a Le peu de séjour qu’il y a fait a pensé lui être funeste et vous ne pouvez pas imaginer le bruit et le chemin qu’a fait cette Pucelle. Je ne puis allier dans ma tête tant d’esprit, tant de raison dans tout le reste et tant d’aveuglement dans ce qui peut le perdre sans retour... » ^

L’entrain et le succès avec lesquels les élèves du collège d’Harcourt jouèrent la Mort de César purent distraire un moment Voltaire de ses ennuis, mais ses démêlés avec l’abbé Desfontaines 1 2, l’exaspéraient. Le public, amusé tour à tour et choqué de cette bruyante querelle, en suivait le cours sans prendre

(1) Il ajoutait : « Elle n’est en France qu’une mode qui succède à une autre et qui passera à son tour; mais aucun art, aucune science ne doit être de mode. Il faut qu’ils se tiennent tous par la main, il faut qu’on les cultive en tous temps. »

(2) V. plus loin, p. 288, n. 3

• POÉSIES DE VOLTAIRE A CIREY

parti, en attendant d’autres démêlés avec l’éditeur Jore et avec J. -B. Rousseau.

Malgré le succès complet d ’Alzire, aux mois de janvier, février et mars 1736, Voltaire voyait se fermer devant lui les portes de l'Académie. Il se consola de cet échec dans la société de Mme du Châtelet et dans la philosophie. Il prenait alors un malicieux plaisir à exalter Newton au détriment de Descartes. 11 composait son Essai sar la philosophie de Newton et adressait à Mme du Châtelet sur le même sujet une épitre, dont nous donnons plus loin (p. 287) un fragment. Mais l'Essai et VÉpître n’étaient pas destinés à frapper autant l’attention que le badinage espiègle intitulé le Mondain.

Voltaire y raillait avec malice les moralistes qui regrettent toujours le bon vieux temps et s’applaudissait sans vergogne de vivre en son siècle au milieu du bien-être, du luxe et des plaisirs. Quelques traits irrévérencieux firent taxer cette pièce de badinage impie.

La Défense du Mondain, satire encore plus âcre, n’apaisa pas les mécontents. Le garde des sceaux, M. Chauvelin, fut saisi de l affaire. L’auteur, averti qu'il avait tout à craindre, dut encore une fois s’enfuir.

Le prince royal de Prusse lui offrait une retraite près de lui. Mme du Châtelet craignit les dangers d’un séjour en Prusse. Voltaire partit pour la Hollande, où l’on préparait, à Amsterdam, une édition complète de ses œuvres.

« Je fais par une nécessité cruelle, écrivait-il, ce que Descartes faisait par goût et par raison ; je fuis les hommes, parce qu’ils sont méchants. » (Lettre à Thiériot).

Mais il revenait bientôt à Cirey où, tout en travaillant à son mémoire sur le feu — et aussi tout en ajoutant de nouveaux chants au Poème de la Pucelle — il écrivait ses Discours sur Vhomme , dont nous donnons plus loin (p. 292). un aperçu et des extraits et qui sont l’expression en vers de sa philosophie à cette époque.

EXTRAITS

ÉpÎTRE a Mme LA MARQUISE DU ClIATELET.

Sur la Calomnie.

... La médisance est la fille immortelle .

De l’amour-propre et de l’oisiveté.

Ce monstre ailé paraît mâle et femelle, 15

Toujours parlant, et toujours écouté.

VOLTAIRE

Amusement et fléau de ce monde,

Elle y préside, et sa vertu féconde Du plus stupide échauffe les propos ;

Rebut du sage, elle est l’esprit des sots. 20

En ricanant, cette maigre Furie Va de sa langue épandre les venins Sur tous états ; mais trois sortes d’humains,

Plus que le reste, aliments de l’envie,

Sont exposés à sa dent de harpie : 25

Les beaux esprits, les belles et les grands Sont de ses traits les objets différents. '

Quiconque en France avec éclat attire L’œil du public, est sûr de la satire ;

Un bon couplet, chez ce peuple falot *, 30

De tout mérite est l’infaillible lot.

Tous les peuples, ajoute Voltaire, ont connu la satire.

La terre est son empire Mais, croyez-moi, son trône est à Paris.

Là, tous les soirs, la troupe vagabonde oo

D’un peuple oisif, appelé le beau monde,

Va promener de réduit en réduit L’inquiétude et l’ennui qui la suit;

Là, sont enfouie antiques mijaurées1 2,

Jeunes oisons et bégueules3 titrées 60

Disant des riens d’un ton de perroquet,

Lorgnant des sols et trichant au piquet;

Blondins4 y sont, beaucoup plus femmes qu’elles, Profondément remplis de bagatelles,

D’un air hautain, d’une bruyante voix 65

Chantant, dansant, minaudant à la fois.

Si, par hasard, quelque personne honnête,

D’un sens plus droit et d’un goût plus heureux,

(1) Falot. V. Lex.

(2) Mijaurée. V. Lex.

(3) Bégueule. V. Lex.

(4) V. Notes gramm., p. 982, I, 2°.

POÉSIES DE VOLTAIRE A CIREY

Des bons écrits ayant meublé sa tète,

Leur fait l’alTront de penser à leurs yeux, Tout aussitôt leur brillante cohue, D’étonnement et de colère émue,

Bruyant essaim de frelons envieux,

Pique et poursuit cette abeille charmante Qpi leur apporte hélas ! trop imprudente, Ce miel si pur et si peu fait pour eux.

Lorsque Louis, qui, d’un esprit si ferme, Brava la mort comme ses ennemis,

De ses grandeurs ayant subi le terme,

Vers sa chapelle allait à Saint-Denys,

J’ai vu son peuple, aux nouveautés en proie, Ivre de vin, de folie et de joie,

De cent couplets égayant le convoi,

Jusqu’au tombeau maudire encor son roi.

Vous avez tous connu, comme je pense,

Ce bon régent qui gâta tout en France :

Il était né pour la société,

Pour les beaux arts et pour la volupté,

Grand, mais facile, ingénieux, affable,

Peu scrupuleux, mais de crime incapable.

Et cependant, ô mensonge ! ô noirceur!

Nous avons vu la ville et les provinces,

Au plus aimable, au plus clément des princes Donner les noms... Quelle absurde fureur ! Chacun les lit ces archives d’horreur,

Ces vers impurs, appelés Philippiques 1,

De l’imposture effroyables chroniques ;

Et nul Français n’est assez généreux Pour s’élever, pour déposer contre eux.

Ce vieux rimeur2, couvert d'ignominies, Organe impur de tant de calomnies,

(1) Libelle diffamatoire en vers contre le duc d’Orléans, composé par Lagrange-Chancel .

(2) J. -B. Rousseau (V. p. 45j n. i). La vivacité de^cette sortie est une

VOLTAIRE

Cet ennemi du public outragé, 140

Puni sans cesse et jamais corrigé,

Ce vil Rufus, que jadis votre père A, par pitié, tiré de la misère,

Et qui bientôt, serpent envenimé,

Piqua le sein qui Pavait ranimé; 145

Lui qui mêlant la rage h l’impudence 1,

Devant Thémis accusa l’innocence ;

L’affreux Rufus, loin de cacher en paix Des jours tissus de honte et de forfaits,

Vient rallumer, aux marais de Bruxelles, 150

D’un feu mourant les pâles étincelles,

Et contre moi croit rejeter l’affront De l’infamie écrite sur son front.

Mais que feront tous l$s traits satiriques

Que d’un bras faible il décoche aujourd’hui, 155

Et ces ramas de larcins marotiques,

Moitié français et moitié germaniques,

Pétris d’erreur, et de haine, et d’ennui?

Quel est le but, l’effet, la récompense,

De ces recueils d’impure médisance? 160

Le malheureux, délaissé çles humains,

Meurt des poisons qu’ont préparés ses mains.

Épj’tre a M.

Du camp de Philipsboiirg, le 3 juillet 1734.

C’est ici que l’on dort sans lit,

Et qu’on prend ses repas par terre.

Je vois et j’entends P atmosphère Qui s’embrase et qui retentit

des raisons pour lesquelles Mme du Châtelet retarda plusieurs années la publication de cette épître.

(1) Il accusa M. Saurin, fameux géomètre, d’avoir fait des couplets infâmes, dont lui, Rousseau, était l’auteur et fut condamné pour cette calomnie au bannissement perpétuel. (Note de Voltaire.)

POÉSIES DE VOLTAIRE A O IRE Y 287

De cent décharges de tonnerre ;

Et, dans ces horreurs de la guerre, Le Français chante, boit et rit.

Bellonè va réduire en cendres 1 Les courtines2 de Philipsbourg,

Par cinquante mille Alexandres Payés à quatre sous par jour :

Je les vois prodiguant leur vie, Chercher ces combats meurtriers, Couverts de fange et de lauriers,

Et pleins d’honneur et de folie;

Je vois briller au milieu d’eux Ce fantôme nommé la Gloire,

A l’œil superbe, au front poudreux, Portant au cou cravate noire 3, Ayant sa trompette en sa main, Sonnant la charge et la victoire,

Et chantant quelques airs à boire Dont ils répètent le refrain4.

A Madame la marquise du Châtelet

Sur la philosophie de Newton.

Tu m’appelles à toi, vaste et puissant génie,

Minerve de la France, immortelle Émilie :

Je m’éveille à ta voix, je marche à ta clarté,

Sur les pas des Vertus et de la Vérité.

Je quitte Melpomène et les jeux du théâtre, 5

Ces combats, ces lauriers, dont je fus idolâtre ;

(1) Lors de la guerre que soutint la France en 1734, en faveur de Stanislas Leczinski, roi de Pologne,- une arnrëe française mit le siège devant Philipsbourg. Le maréchal de Berwick tut tué devant la place.

(2) Courtine. V. Lex.

(3) Comme un trompette de chevaudégers.

(4) Joli hommage de Voltaire au soldat français du dix-huitième siècle»

VOLTAIRE

De ces triomphes vains mon cœur n’est plus touché i.

Que le jaloux Rufus2, à la terre attaché,

Traîne au bord du tombeau la fureur insensée D’enfermer dans un vers une fausse pensée ; 10

Qu’il arme contre moi ses languissantes mains,

Ces traits qu’il destinait au reste des humains,

Que quatre fois par mois un ignorant Zoïle3 Elève, en frémissant, une voix imbécile :

Je n’entends point leurs cris, que la haine a formés ; 15

Je ne vois point leurs pas dans la fange imprimés.

Le charme tout-puissant de la philosophie Élève un esprit sage au-dessus de l’envie.

Tranquille au haut des deux que Newton s’est soumis,

Il ignore en effet s’il a des ennemis. 20

Je ne les connais plus. Déjà de la carrière L’auguste Vérité vient m’ouvrir la barrière;

Déjà ces tourbillons 4, l’un par l’autre pressés,

Se mouvant sans espace, et sa n$. règle entassés,

Ces fantômes savants à mes yeux cüsparaissent. 25

Un jour plus pur me luit ; les mouvements renaissent. L’espace, qui de Dieu contient l’immensité,

Voit rouler dans son sein l'univers limité,

Cet univers si vaste à notre faible vue,

Et qui n’est qu’un atome, un point dans l’étendue. 30 Dieu parle, et le chaos se dissipe à sa voix :

Vers un centre commun tout gravite 5 à la fois.

Ce ressort si puissant6, l’ame de la nature,

Était enseveli dans une nuit obscure;

Le compas de Newton, mesurant l'univers, 35

(1) Protestation qu'il ne faut pas prendre au sérieux chez l’auteur d Alzire.

(2) J. -B. Rousseau. (Y. p. 283, l’Epitre sur la Calomnié )

(3) L’abbé Guyot-Desfontaines (1685-1745), publiciste et critique non sans talent. Voltaire était intervenu en sa faveur, alors qu’il était sous le coup d’une grave accusation (1725). Cependant l’abbé Desfontaines critiqua avec malice les écrits de son bienfaiteur, ce qui donna lieu à une polémique des plus vives entre eux.

(4) Allusion aux tpurbillons de Descartes.

(5) Graviter. V. Lex.

(6) La loi de l’attraction

M“e du Châtelet.

D'après le portrait peint par Mlle Loir, gravé par Langlois (1786).

Voltaire.

VOLTAIRE

Lève enfin çe grand voile, et les deux sont ouverts.

Il déploie à mes yeux par une main savante,

De l’astre des saisons la robe étincelante :

L’émeraude, l’azur, le pourpre1, le rubis

Sont l’immortel tissu dont brillent ses habits. 40

Chacun de ses rayons, dans sa substance pure,

Porte en soi les couleurs dont se peint la nature ,

Et confondus ensemble, ils éclairent nos yeux ;

Ils animent le monde, ils emplissent les cieux...

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