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TROISIÈME DISCOURS

De l’envie.

Si l’homme est créeffibre, il doit se gouverner ;

Si l’homme a des tyrans, il les doit détrôner.

On ne le sait que trop, ces tyrans sont les vices.

Le plus cruel de tous dans ses sombres caprices,

Le plus lâche à la fois et le plus acharné, 5

Qui plonge au fond du cœur un trait empoisonné,

Ce bourreau de l’esprit, quel est-il? c’est l’envie. L’orgueil lui donna l’être au sein de la folie ;

Rien ne peut l’adoucir, rien ne peut l’éclairer ;

Quoique enfant de l’orgueil, il craint de se montrer. 10 Le mérite étranger est un poids qui l’accable :

Semblable à ce géant si connu dans la Fable1,

Triste ennemi des dieux, par les dieux écrasé,

Lançant en vain les feux dont il est embrasé ;

Il blasphème, il s’agite en sa prison profonde ; 45

Il croit pouvoir donner des secousses au monde ;

Il fait trembler l’Etna dont il est oppressé u L’Etna sur lui retombe, il en est terrassé.

J’ai vu des courtisans, ivres de fausse gloire,

Détester dans Villars l’éclat de la victoire. 20

Ils haïssaient le bras qui faisait leur appui ;

Il combattait pour eux, ils parlaient contre lui.

Ce héros eut raison quand, cherchant les batailles,

Il disait à Louis : « Je ne crains que Versailles ;

Contre vos ennemis je marche sans effroi : 25

Défendez-moi des miens, ils sont près de mon roi... »

... Lorsqu’aux jeux du théâtre, écueil de tant d’esprits,

Une affiche nouvelle entraîne tout Paris ;

Quand Dufresne 2 et Gaussin3, d’une voix attendrie,

(1) Le géant Encelade, ensèveli sous l’Etna.

(2) Quinault-Dufresne, acteur célèbre, qui créa le rôle d’Orosmane dans Zaïre.

(3) Mlle Gaussin, actrice, qui créa le rôle de Zaïre.

POÉSIES DE VOLTAIRE A CIRE Y

Font parler Orosmane, Alzire, Zénobie l, 40

Le spectateur content, qu’un beau trait vient saisir, Laisse couler' des pleurs, enfants de son plaisir ;

Rufus 2 désespéré, que ce plaisir outragé,

Pleure aussi dans un coin, mais ses pleurs sont de rage.

Château de Cirey, demeure de Mme du Châtelet, habité par Voltaire de 1733 à 1740.

Hé bien ! pauvre affligé, si ce fragile honneur, 45

Si ce bonheur d’un autre a déchiré ton cœur,

Mets du moins à profit le chagrin qui t’anime ;

Mérite un tel succès, compose, efface, lime.

Le public applaudit aux vers du Glorieux 3,

Est-ce un affront pour toi? Courage, écris, fais mieux. 50 ... Souvent, dans ses chagrins, un misérable auteur Descend au rôle affreux de calomniateur...

Pour lui tout est scandale, et tout impiété. 81

Assurer que ce globe, en sa course emporté,

(1) Héroïne de Grébillon (. Rhadamiste et Zénobie , 1717).

(2) J. -B. Rousseau, V. p. -286.

(3) Comédie de Destouches, 1732.

VOLTAIRE

S’élève à l’équateur, en tournant sur lui-même,

C’est un raffinement d’erreur et de blasphème. Malbranche 1 est spinosiste, et Locke 2, en ses écrits, 85 Du poison d’Epicure infecte les esprits ;

Pope 3 est un scélérat, de qui la plume impie Ose vanter de Dieu la clémence infinie^

Qui prétend follement, ô le mauvais chrétien !

Que Dieu nous aime tous et qu’ici tout est bien4. 90 Cent fois plus malheureux et plus infâme encore Est ce fripier d’écrits 5 que l’intérêt dévore,

Qui vend au plus offrant son encre et se's fureurs, Méprisable en son goût, détestable en ses mœurs ; Médisant qui se plaint des brocards6 qu’il essuie ; 95

Satirique ennuyeux, disant que tout l’ennuie ;

Criant que le bon goût s’est perdu dans Paris,

Et le prouvant très bien, du moins par ses écrits.

On peut à Despréaux pardonner la satire,

Il joignit l’art de plaire au malheur de médire ; 100

Le miel que cette abeille avait tiré des fleurs Pouvait de sa piqûre adoucir les douleurs ;

Mais pour un lourd frelon 7 méchamment imbécile,

Qui vit du mal qu’il fait et nuit sans être utile,

On écrase à plaisir cet insecte orgueilleux, 105

Qui fatigue l’oreille et qui choque les yeux.

(1) Malebranche (1638-1715), oratorien, célèbre philosophe, auteur de la Recherche de la Vérité et autres ouvrages remarquables. — Spinosiste, disciple de Spinosa (1632-1677), philosophe hollandais, fondateur d’un système qui supprime toute personnalité et toute liberté.

(2) Locke, v. plus haut, p. 222. — Epicure (341-270 av. J. -G.), célèbre philosophe grec, d’après lequel le souverain bien était le plaisir.

(3) Pope, v. plus haut, p. 239, n° 4.

(4) C’est la fameuse théorie de ['Optimisme, sur laquelle Voltaire reviendra souvent plus tard, en particulier dans Candide. Pope, dans son Essai sur l'homme, venait de mettre en vers la théorie de Leibnitz sur le bonheur.

(5) L’abbé Desfontaines (v. p. 288, n. 3). — Fripier. V. Lex.

(6) Brocard. V. Lex.

(7) Frelon . Voltaire, plus tard, désignera ainsi Fréron. V. plus loin> p. 743, n° 1 et p. 747; mais, à cette date (1734), Fréron n’avait que quinze ans.

POESIES DE VOLTAIRE A CIREY

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