uvres complètes
La belle préface de M. J. J. Ampère a appris aux lecteurs des Œuvres complètes qu'outre les travaux réunis par les soins de ses amis, M. Ozanam laissait encore un grand nombre de notes inédites. C'étaient les matériaux des livres qu'il voulait écrire et publier plus lard, les fragments inachevés de cette grande histoire de la littérature et de la civilisation aux temps barbares dont il voulait embrasser l'ensemble dans une série d'ouvrages distincts, mais unis par une même pensée. Parmi ces œuvres projetées figurait une traduction de la Divine Comédie, accompagnée d'un commentaire qui eût résumé les longues études qu'il avait consacrées à son poëte favori . Nous donnons au public le Purgatoire, la seule partie qui soit terminée. Encore ce mot ne peut-il s'appliquer qu'à la traduction ellemême, dont la fidélité, la force, l'élégance ont paru aux juges les plus compétents surpasser les nombreux essais tentés récemment pour faire; comprendre dans notre langue les vers du poëte florentin, sans leur enlever leur énergique précision et leur richesse d'images. Dans un commerce journalier et presque quotidien avec Dante, M. Ozanam avait acquis ce que j'appellerai volontiers le sens spécial de son auteur, celte intuition rapide et sûre de la traduction la plus convenable pour rendre une pensée dont il pénétrait si bien le secret.
Nous avons laissé le commentaire sous la forme de notes, tel qu'il
lut écrit pour des leçons d'explication professées à la Sor bonne. On
"i que M Ozanam avait coutume -le faire eu quelque sorte l'é-
m AVERTISSEMENT.
preuve de ses pensées dans son enseignement. 11 apportait dans sa chaire les résultats de ses savantes recherches : au contact de son auditoire toute cette érudition s'animait, revêtait cette première forme si vive et si brillante, qui a laissé dans l'esprit de ses élèves tant de chers souvenirs; puis ces mêmes pensées, méditées de nouveau dans le silence du cabinet, devenaient un livre. Ainsi se sont préparées, dans son cours ses belles Études germaniques; ainsi se préparaient dans ses leçons d'explication, sa traduction et son commentaire de Dante. Mais la traduction recevait dès l'abord sa forme définitive, tandis que le commentaire devait être soumis à une révision ultérieure. Sept années furent ainsi consacrées à l'étude et à l'interprétation de la Divine Comédie, parmi lesquelles quatre furent réservées à l'élude du Purgatoire. Une sorte de prédilection particulière attachait M. Ozanam à ces chants destinés à célébrer la réhabilitation de l'homme coupable, et tout remplis de consolations et d'espérances célestes. Aussi ces notes renferment-elles un grand nombre de passages admirablement écrits, qui ne le cèdent en rien aux œuvres auxquelles il a mis la dernière main, et qni auraient passé sans doute avec assez peu de changements dans son commentaire définitif. D'autres moins achevés contiennent cependant des vues nouvelles, ou des indications précieuses pour ceux qui s'occupent spécialement de Dante et de l'histoire de son siècle. Ce n'est qu'un mot parfois, mais un mot que l'érudit comprendra et qui pourra ouvrir à 'sa pensée de nouveaux horizons. Nous avons donc scrupuleusement respecté la disposition et la forme qu'il avait données à ces notes, et jusqu'à ce défaut de proportions, inévitable dans ces annotations de premier jet, où certaines questions prennent, par l'entraînement de l'auteur un développement considérable, tandis que d'autres sont plus rapidement indiquées1. Nous ne nous sommes permis aucune altération, et ce n'est que bien rarement que nous avons ajouté au texte quelques notes destinées à en faciliter l'intel-
1 Ce sont ces par lies moins achevées du commentaire qui ont été impri niées en petit texte.
- Ces notes sont indiquées par les initiales G. .1. //.
AVERTISSEMENT. vu
En conservant la forme primitive de ce commentaire, en y maintenant tout ce qni rappelle la communication intime et familière du professeur et de l'auditoire, il est une chose que nous avons cru devoir également laisser subsister, et qui rend à ces leçons éparses leur physionomie et leur intérêt. Ce sont les souvenirs contemporains de ces cours, professés de 1847 à 1850, les allusions aux événements qni préoccupaient alors tous les esprits. Sans doute nous sommes de ceux qui pensent qu'en des temps plus calmes la chaire du professeur doit être un sanctuaire fermé à tous les bruits du dehors; peut-être même en ferions-nous une règle invariable et absolue. Toutefois, dans ces moments d'agitation où se décident les destinées des peuples, à Paris surtout, où l'opinion sagement éclairée peut exercer une si décisive influence, l'homme de bien en possession de la parole pouvait-il hésiter à faire entendre à la jeunesse de salutaires conseils? Chez M. Ozanam, le professeur n'était point séparé du chrétien aident, du libéral sincère, du serviteur infatigable de la vérité et de la justice. Dante, avec ses allusions perpétuelles à la vie orageuse des républiques italiennes, à la papauté, à l'empire, aux prétentions de monarchie universelle des césars germains, semblait redevenir contemporain de ces jours où l'Italie crut recouvrer son indépendance et sa gloire à la voix d'un généreux pontife, mais où bientôt aussi, trop faible contre ses ennemis du dehors, et ingrate envers celui qui avait fait lever sur sa patrie l'aurore d'une liberté nouvelle, elle vit à Novare la défaite de son armée et dans les murs de Rome la plus odieuse des révoltes. L'écho de toutes ces souffrances se fait entendre dans les notes éloquentes ajoutées à ces chants du Purgatoire, si pleins, eux aussi, des souvenirs de la défaite des meilleures causes, ou de la punition méritée des faiblesses des hommes et des crimes des partis. Mais, moins amer que le poëte, qui flagelle parfois ses ennemis avec une rudesse égale à celle des plus véhémentes strophes de son Enfer , le commentateur n'a que des paroles de conciliation et d'espérance. M. Ozanam était de ceux qui croyaient à l'avenir, qui, peu inquiets d'être, comme Dante, souvent seuls de leur parti, ne doutaient pas du triomphe de la justice même aux plus mauvais jouis, ni surtout.
vih AVERTISSEMENT.
de Ja possibilité d'une réconciliation féconde de la religion et de la
liberté dans nos sociétés modernes.
Aujourd'hui que les événements ont mêlé à ces nobles espérances de si cruelles inquiétudes, nous voudrions moins que jamais déguiser la pensée de notre maître, et faire taire cette voix qui semble encore, avec sa fermeté chrétienne à la fois si douce et si forte, revivre pour protester contre les ingratitudes, les injustices, les spoliations par lesquelles l'ambition a compromis la cause sacrée de l'indépendance. Cette publication trouve même dans cette affirmation généreuse d'une doctrine aujourd'hui méconnue, mais non vaincue, une actualité que nous n'avons pas cherchée, mais que nous acceptons. M. Ozauam apparaîtra dans quelques passages de ce livre tel qu'il se montrerait aujourd'hui : fds soumis de l'Église, serviteur dévoué du souverain pontife, défenseur jaloux de tout ce qui peut assurer sa dignité et son indépendance, ami de la liberté malgré les excès des partis, conseiller rigide et austère de cette Italie dont il partageait les espérances, dont il reconnaissait les droits, sans se dissimuler ni les faiblesses, ni les vices du caractère italien. Qu'importe donc que la Révolution paraisse un instant menacer l'Église ! L'Église est immortelle, la papauté impérissable, et dans le fond de L'âme humaine, qui, elle aussi, ne change point, au-dessus des instincts révolutionnaires par moments déchaînés, subsiste l'amour inaltérable de la liberté. Les nations ne sauront pas plus se passer de foi que d'indépendance. Quelque longue que soit l'épreuve, le jour où il plaira à la miséricorde divine de la terminer, on verra ces deux éléments s'unir pour le bonheur des peuples, et une doctrine peut être patiente quand elle est sûre d'avoir raison.
Puisse maintenant la bien faible part que nous avons prise à celte publication être acceptée comme un nouvel hommage rendu à une chère mémoire, comme un témoignage de notre reconnaissance pour le maître que nous avons aimé !
G. A. IIELNKICH.