LETTRE A M. CHARLES NODIER
Sur la restitatiOB des noms propres dans la période gennaniqoe de lliistoffe de France *. MONSKL-R ,
I ous aimez passionnément la belle langue française du I xvii<^ siècle, et je Taime comme vous ; vous trouvez que : cette langue, déjà altérée au siècle dernier, se dégrade I et périt dans le nôtre , et je suis de votre avis; mais je 'croîs que vous vous méprenez sur les causes d'une , décadence que nous sommes condamnés à voir sans que nos eflbrts puissent l'arrêter. En voulant sonder et guérir la plaie, vous la cherchez où elle n'est pas. Il vous semble que le mal provient de quelques particularités, nouvelles ou étranges selon vous, du vocabulaire des sciences physiques, de la philologie et de l'histoire;
' Mémoire des Gaules, préface, p. S et 4.
' Cette réponse à un article de la Revue de Paris intitulé, Diatribe du docteur Neopkobue contre les fabricateurs de mots, a paru dans le même recueil le 33 janvier 4M3.
e'est là que vous l'attaquez airec une ardeur peu réfiéehie, et vous détournez les yeux de ses véritables soufoes, qui sont le néologisme purement littéraire, je veux dire l'incorrection grammaticale, l'im* propriété des mots, l'emploi vicieux des locutions, l'abus des figuras, le mélange des tons, le défaut de naturel et de clarté dans le style. S la corruption du goût et du langage fait chea nous des progrès effirayants, ce n'est point, comme vous le supposex, la faute de TAcadémie des Sciences, ni celle de T Académie des Inscriptions, ni la mienne. Parce que j'ai restitué naïvement et consciencieuse* ment quelques noms germaniques des premiers temps de notre his* toire, il vous a plu de me prêter, dana votre fantasque et spirituelle diatribe, un rôle beaucoup trop grand pour moi* Je laisse à MM. les membres de l'Académie des Sciences le soin de défendre leurs no^ mendatures, de montrer qu'il n'y a là ni barbarie ni ânerie, et de prouver subsidiairemcnt qu'il est possible de parler en très^bon fran* çais de mètres, de centimètres, de litres et de décalitres, aussi bien que d'aunes, de pintes, de demi-pintes et de boisseaux. Quant à l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, à laquelle j'ai ri)pnneur d'appartenir, je dirai quelques mots des reproches que vous lui adressez, et, cela fait brièvement, je passerai à la discussion complète de vos chefs d'accusation contre moi.
Vous dites, Monsieur, que, depuis quarante ans, l'Académie des Inscriptions hâte la ruine de notre langue, en tranchant à tort et à travers dans Vorthographe étymologique et dans Vonomatologie de Vhistoire , et voici en quels termes vous exposez les méfaits de cette Académie : « Les orientalistes, qui en font le plus bel ornement, ont «imaginé, par exemple, que la lettre K, cette perpendiculaire ((maussade, armée de deux pointes obliques et divergentes, était (X une plus belle lettre que le C, si ^acieux dana sa jolie forme demia circulaire , et ils ont hardiment substitué la première de ces conii sonnes à l'autre , dans les mots traduits des langues excentriques (( dont ils ont le monopole < Pour que ce changement eût le moindre a prétexte possible d'utilité, ce qui ne prouverait pas qu'il fût con* (( venable de l'admettre , il faudrait que le K se prononçât en frana çais autrement que le G dur , ou qu'il ressemblât mieux , par sa a figure, à la lettre arabe qu'il représente , et cela n'est vrai ni pour « la figure ni pour le son.
« Après ou avant cette belle réforme la même
«Académie avait fait une merveilleuse découverte dont elle n'a « malheureusement pas senti la portée. C'est qu'a/, première syllabe a &alcoranj n'est autre chose qu'un article arabe qui fait double « emploi avec le nôtre, et elle en a conclu qu'il fallait écrire le Koran a pour ne pas tomber dans une répétition oiseuse. Ceci est logique « et profond , mais il n'est pas moins logique de dire qu'on ne peut a admettre un principe sans accepter ses conséquences. Alcoran « n'est pas le seul mot de notre vieux français qui ait usurpé cet a article arabe, et, si on supprime la syllabe initiale d'a/^Toran, il a faut nécessairement la supprimer dans tous les mots français où « elle s'est introduite par V ignorance de nos pères, du temps de « Gabriel Sionite, de Gaulmin, de Saumaise, de Vattier, de Galland, a de Fourmont et d'Herbelot. »
Je m'explique, Monsieur, votre aversion de la lettre ky en admettant que vous avez pour sa forme une de ces antipathies nerveuses communes chez les femmes , dont les hommes ne sont pas exempts, et contre lesquelles la raison ne peut rien ; mais je ne puis m'expli^ quer les cireurs de fait que renferme ce passage. L'emploi du k au lieu du c, dans la transcription des noms qui appartiennent à l'hts-» toire ou à la géographie de l'Orient, n'est point, comme vous IV vanoez, une innovation de notre siècle ; il y a , non pas quarante ans, mais deux cents ans et plus que cela se pratique, et ce que vous dites imaginé par l'une des classes de l'institut , se montra chez nous au berceau même des études orientales. Ce sont les hommes que vous citez justement comme les pères de ces études, qui furent les promoteurs et les propagateurs de la réforme dont vous êtes si {(ai choqué. Gabriel de Sion, Gaulmin et ceux qui, de leur temps, c'est-à-dire avant i650, écrivirent sur les langues et les peuples de l'Asie, usent à profusion de la lettre k; ils la substituent au c dur, malgré l'apparente inutilité de ce changement ; par exemple, ils orthographient: Kabely Kufa, Kain^ Maleky Mdek. Fourmont , venu un demi^siècle plus tard, écrit pareillement: Tarik, Batrik, Khatùny Armenak, Arbak, Haikak. D'Herbelot et Galland écrivent : TYrrkêêtany Khoratiany Khondemiry Khosroèi, Khalife; de plus, ces deux orientalistes, dont le dernier fut si populaire, s'étudièrent à rectifier, pour l'oreille et pour la vue, certains noms grossièrement reproduits ou devenus monstrueux dans nos langues européennes, tels que Mahomet, Tamerlan, Gengiscan; ils eurent soin d'écrire
Mohammed f Timoury Ginykiz-Kan. Enfin, c^est par l'un d'eux que le mot Coran fut dégagé en français de son articie arabe ; c'est d'Herbelot y mort en 4695 y qui donna l'exemple d'écrire le Coran au lieu de VAlcoran. Cette élimination de la syllabe al y qui vous déplaît, comme chose nouvelle y date au moins d'un siècle et demi ' ; et cependant, Monsieur, elle n'a pas encore eu, pour certains mots usuels de notre langue, les conséquences fâcheuses qui, selon vous, doivent eu résulter. Malgré la logique , moins absolue que vous ne croyez , nous disons toujours une alc&ve et un almanach.
Voltaire, avec son admirable justesse de sens, trouva que les restitutions de la philologie orientale étaient une bonne fortune pour rhls-> toire; et, non-seulement il les adopta, mais encore il en étendit le principe à tout ce qui nous est étranger par la différence du langage, la distance des lieux ou des temps. Il lui parut que la vraie physionomie des noms d'bcHume de chaque nation et de chaque époque faisait partie de la vérité de moeurs que l'historien doit curieusement rechercher et rendre fidèlement; que la nomenclature historique ne pouvait être fixée et arrêtée comme le fonds usuel de chaque langue ; qu'elle devait, non pas se régler constamment sur les habitudes de ridiome national, mais tendre à devenir aussi exacte que possible; en un mot, que, si l'usage, aidé de l'incurie des écrivains, avait soumis à des formes vicieuses les noms d'hommes ou de pays, soit étrangers, soit anciens, il était permis de condamner l'usage et de le redresser. Tel est du moins le raisonnement que supposent les formules suivantes qu'on lit à différents chapitres de VEssai sur let mœurs et l'esprit des nations : « Le Korany que je nomme ici Yaleoran a pour me conformer à notre vicieux usage. — Zerdusty nommé « Zoroastre par les Grecs, qui ont changé tous les noms orientaux. « — Confutséy que nous appelons Confucius. — Serdan-pully que « nous nommons Sardanapale. — Salakeddiny qu'on nommait en « Europe Saladin. — Timoury que je nommerai Tamerlan pour me € conformer à l'usage. — Kenterburyy que nous nomnàons Canlor- « béri ^. B Quelquefois Voltaire se dispense de ces précautions, et il écrit simplement le nom étranger, par exemple Cristophe Colombo^ hardiesse dont personne , que je sache , ne lui a demandé compte.
■ Voyez U BiblioUièque orientale de d'Herbelot . publiée en 4607 par Galland. ' Eseai sur les mœurs, chap. tu, y, ii, cxciii, i.ti, lxxitiii, l. 3 Ibid., ehap. czlt.
DES NOMS GBBMANIQUES. «64
Exerçant ce genre de critique dans le champ même de notre histoire, il essaya sur les noms de quelques-uns de ses personnages des ree* tifications fort curieuses que je mentionnerai ci-après; elles font partie des nouveautés dont vous m'accusez d'être rinventeur, et je dois avant tout. Monsieur y faire connaître, par vos propres paroles^ la gravité de cette imputation.
Parlant des réformes introduites par les orientalistes, vous continuez comime il suit : « Toutes ces tentatives, que la typographie a « consacrées avec une funeste con^plaisance , n'étaient que pré- « somptueuses et ridicules; en voici une qui tire au sérieux : un histt torieu dont le mérite n'est certainement pas contesté s'est avisé « tout à coup, dans une de ces illuminations du génie qui n'éclairent a que les grands hommes , de renverser de fond en comble toute « l'onomatologie de l'histoire. On n'ignorait pas en France le nom a de Clovis et de ses premiers successeurs, mais personne ne se « doutait peut-être que ces augustes personnages eussent été désia gnés autrement dans le Jargon théotisqne des peuplades sauvages « qui nous les donnèrent pour maîtres. On croyait même, en général, a que les Francs ou Franks ( c'est absolument la même chose ) avaient (( parlé le latin d'Auguste ou le français de Louis XIY avec une cer- « taine élégance. L'historien académique a daigné nous tirer de cette « erreur, et tout le monde sait maintenant , grâce à lui , que le vériff table nom de Clovis est Chlodowig, qui ne s'écrivait pas Chlodowig « et qui se prononçait autrement. »
L'ironie^ je suis forcé de le dire, manque ici d'à-propos et de bon goftt ; je n'ai jamais eu le ridicule des prétentions au génie ; personne. Monsieur, n'a le droit de me railler avec ce noot. En rétablissant d'une manière conforme aux vieux radicaux germaniques les noms défigurés de quelques personnages de la première et de la seconde race, je n'ai point renversé de fond en comble toute tonomatologie de Vhistoire; car les deux premières races ne sont qu'une période de cinq siècles dans Fhistoire de France, qui elle-même n'est qu'une faible portion de l'histoire universelle. Quant aux raisons qui m'ont déterminé à entreprendre cette réforme, elles ne sont point venues de Penvie de me singulariser ; elles ont été sérieuses et réfléchies. Je commençai à m'occuper d'histoire dans un temps où deux écrivains régnaient sur la nôtre, Mably pour la théorie, et Anquetil pour le récit. Mably donne le nom de Français aux conquérants de la
M3 SUR LA RBSTITUTION
Gaule; et Ton snt de quels traite îmaoL m iiulccis AD^pietilmarcpie les figweB de 90spremier$ rois de Fr&mce. Il se peut, MMisieur^ qirakws vous eossies fait peur Youe-méme le partage de œ qu'il y a de 9»fluioique et de ce qu'il 7 a de romaia dans notm Ustoiit, que vous euBslei nettement aperçu le pimt où fmisseiit les Franes et ou les Français commencent; mais» j'atteste les souveumde tons ceux qui ont passé Tftge de trente-«inq ans, le pubGc n'en était pas là. Cet aspect vrai sous lequel, j'aime à le oroire, vous vous représentiei les choses et les hommes de nos vieux temps ne se trouvait point dans les livres où le gros du public apprend l'histoire natîonalei je me suis dévoué à la tAche de le rendre clair pour toutes les iateHigenoes, de ftire saillir la vérité historique sur tous les points» dans le fcmd et la forme, l'esprit et la lettre, la peinture des moeurs et la physionemie des noms. Et, en touchant à cette partie de ce qu'on peut nonmier le vêtement de l'histoire , j'ai été discret et modéré; je me suis ék»gné le moins possible de la tradition usuelle.
Dans beaucoup de noms qui demeuraient sufisamment gennani-* ques y je n'ai pas changé une seule lettre ; j'ai écrit Dagobert , Théodebert, Fredegonde, Radegonde, Theodebaid, Berthoald. Dans beaucoup d'antres, j'ai, pour tout changement, intercalé la lettre A. C3ilod(Hnir, Cblothilde, Sif^ebert, Ingoberghe. Dans d'autres, j'ai seulement changé le e en A, ou le v en w, ou le eh en A, a6n d'y rétablir le caractère et la prononciation tndesques : Theoderik, Karloman, Marcowefe, Audowère, Hildebert, ffiiderik, Hilpeiik, Theo> dehilde. Quant aux noms que j'ai soumis à des reetifieatioas d'un antre genre, ils restent tous reoonnaissables pour quiconque Ml a lus aiOeurs, tels sont : Ghlother, Merowig, BrunehiMe, Gonthrama, Berdiramn. La plus conridérabie de mes innov^ions a été d'écrire CSilodowig au Heu de Clovis. C'est elle que vous déauBees le plus hautement , et cependant, vous devet Tavouer, elle n'a dérouté per* sonne. Cette orthographe, parfaitement légitime, répond, d'un cAté^ à la transcription latine donnée par Grégoire de Tburs, et de l'autre^ à la transcripticm germanique faite sous la seconde race; die a la «louble avantage de différer peu de ki ferme qui nous est famSière, et de figurer d'ime manière exacte la prononciation originale. Vous contestez ce dernier point beaucoup trop légèrement ; flûtes un effort. Monsieur, articulez CMMowig en aspirant la première syllabe , ni plus ni nimns que pour un mot grec commençant par les mêmes
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ktties, et je tous assure qne le nom sera prononcé par voos de tefie sorte que, si votre Clovis pouvait l'entendre, il répondrait.
Ce qne j'ai fait pour certains noms propres , je Kai Fait dans le même dessein pour certaines dénominations ethnographiques des premiers temps de noire histoire ; j'ai écrit les Franks et non pas les Francs ; les Burçonâes et non pas les Bourguignons ; vous ne parlez point, Monsieur, de la dernière de ces innovations , et votre sUence parait m'absoudre; mais vous vous raillez de l'autre commfe d'une bizarrerie sans dqet. Les Francs ou les Franks , dites-vous , c'est absolument la même chose ; |e l'accorde en général, mais je soutiens que Thistoire de France doit inscrire dans son vocabulaire l'ime et l'autre de ces deux formes , et affecter chacune d'elles à un usage diiérent. Frank est le mot tudesque , le nom national des conquérants de la Gaule, articulé suivant leur idiome; Franc est lé mol français , le terme qui , dans notre vieille langue , exprimait là qualité d'homme libre, puissant , considérable -, d'un côté, il y a une signification ethnographique, de Tautre une signification sociale correspondant à deux époques bien distinctes de notre histoire ; c'est cette diversité de sens que j'ai marquée d'un signe matériel par la diflEéreoce d'orthographe. Tel a été pour moi le principal motif de l'introduction du mot Frank , et à ce motif s'est joint lé désir d'éviter le féminin /ran^if^, dont Femplot à la suite du mot langue, quand il s'agit de nos antiquités nationales , peut causer une étrange confusion. Gela peut-être vous semblera subtil , mais l'on ne saurait mettre assez de scrupule et de soin à prévenh» l'équivoque, source de tant de méprises et de si fausses -impressions en histoire. Ooyez-Ie , Monsieur, en me servant beaucoup de la lettre A, je n'ai point eu pour cette lettre^ que vous détestez, un amour de caprice. Je voulais Tendre aux noms Franks leur son original ou du moins celui que leur donnait jadis la transcription latine ; j'ai dû remplacer par lin k, devant l'e et l't, notre c , qui , devant ces deux ettres, a un son faible que n'avait pas le c latin. Hors des cas où cette substitution était strictement nécessaire, je l'ai maintenu comme signe de germanisme et pour donner la même orthographe à des radicaux identiques, différemment placés dans la composition des noms propres, par exemple dans le nom de femme Rikhilde et dans le nom d'homme Hilderik.
Aux raisons directes que vous aHéguez pour la conservation lltté-
raie des noms propres tels qu'ils sont écrits dans les livres où, vous et moi y nous avons pris nos premières notions d'histoire , vous joigaezy Monsieur, un argument indirect , qu'on pourrait nommer comminatoire. Vous annoncez que la fleur de nos historiens français périra, que des ouvrages vénérés ou aimés du public seront mis à néant, si la réfcnrme pour laquelle je prêche d'exemple est jugée utile; vous dites: a Eh mon Dieu! j'en conviendrai bien volontiers! a le temps et Tusage ont dû introduire dans l'orthographe et dans « la prononciation primitives des noms propres d'étranges altéra* « tions; mais l'usage et le temps sont les arbitres souverains du lan-^- « gage. Et puis, il faut être conséquent : si cette méthode est bonne a à quelque chose pour l'histoire de France, le mal n'est pas absolu; « nous n'y perdrons guère que Joinville et Froissard, Coounines et a Monstrelet, Mézeray, Daniel et Voltaire » Rassurez-^vous, Monsieur, pour Joinville, Froissard, Commines et Monstrelet; nous ne perdrions pas une syllabe de leurs précieuses histoires; car elles ne contiennent pas un seul nom de la première ni de la seconde race. Nous ne perdrions point Mézeray, et cela par deux raisons; d'abord, parce que l'histoire des deux premières races n'est pas toute l'histoire de France, et en second lieu parce que Mézeray a essayé pour son compte certaines restitutions de noms germaniques; il écrit Mérovée, et, à la marge, conmie nom plus correct, Meravec; Clovis et, à la marge , Clodovec. Je n'ai rien à dire sur Daniel, si ce n'est qu^on le regretterait peu ; quant à Voltaire , voici ce que lui-même répond : «Le roi Hilderic fut déposé par ordre du pape Etienne... a Le royaume de Pépin ou Pipin s'étendait de la Bavière aux Pyré « « nées et aux Alpes ; Karl , son fils, que nous respectons sous le nom «de Charlemagne, recueillit cette succession tout entière... Pépin « avait partagé en mourant ses États entre ses deux enfants, Kariman
« ou Carloman et Karl Hludovic que nous appelons Louis b
Ces phrases et formules sont extraites des chapitres xiii , xv et xxxii de l'Essai sur les mosurs et l'esprit des nations; pourquoi, avant de mettre ici le nom de Voltaire , n'avez-vous pas consulté ce livre?
En général , Monsieur , la thèse que vous soutenez avec tant de confiance est le produit, non de vos lectures, mais de votre seule imagination* Vous supposez que , du moment où le français fut une langue écrite , toute la série des noms mentionnés dans l'histoire de France reçut une forme fixe^ dérivant de l'essence même de notre
idiome national et obligatoire pour tout historien français. Or , rien de semblable n'eut lieu pour les noms des personnages antérieurs à la complète formation de la langue, c'est-à-dire au xi*" siècle; ces noms y que les documents latins avaient seuls conservés , restèrent sans forme authentique dans la .langue vulgaire , et par conséquent livrés au hasard et aux caprices de la traduction. De là, pour presque tous , des variantes hétérogènes et une indécision de forme dont les traces ont persisté jusqu'à nos jours; si les noms des rois mérovin^ giens paraissent fixés présentement, les noms des reines, et , à plus forte raison , ceux des autres personnages ne le sont pas; pour ces derniers il n'y a encore ni tradition ni loi*. Les clercs qui, an xm* siècle , entreprirent pour la première fois, d'après les sources, une compilation française de l'histoire de France en usèrent trèslibrement , comme je l'ai dit, à l'égard de tous les noms propres de la période franke. Ils se mirent à les franciser sans règle et comme la fimtaisie leur en venait; tantôt ils les calquèrent lettre pour lettre sur le latin, sauf la désinence, tantôt ils les donnèrent contractés suivant les habitudes et les formes de la langue romane; et parfois ils employèrent les deux procédés alternativement dans le mén^e cas. Il est curieux de suivre, de siècle en siècle et d'historien à historien, les révolutions de cette bizarre onomatologie.
Les manuscrits des grandes chroniques de France j dites de Saint- Denis , n^arquent ce qu'on peut nommer le point de départ; on y voit pour les noms franks des variantes sans nombre dues à l'emploi arbitraire de la transcription d'après le latin et de la version en roman. On trouve , par exemple : Clodovées^ Clodouvées et une fois seulement C/oom5'; — TheoderiCy Theodoric, Thederic,eiy une fois, Tierrij et cette fois (chose à noter), il s'agit de Theoderik, roi des Ostrogolhs; — Cherebert, Haribert et Karibert; — Brunchilde,
' La femme du roi Chlodomir est appelée par Hézeray Gundochie et Condiochs; par Cordemoy, Gondiuque; par Iléoaait, Gondiucque; par M. de Sismondi, Gondioque, Vnt des femmes de Chloter 1«' est nommée par Hézeray Ghinsln0 oa Chinténe; par Cordemoy, Chuttêéne^ par Hénault et Velly, Chonsène} par M. de Sismondi , Chemsène. Une des femme* de Haribert est appelée par Hézeray et Cordemoy Méroflêde; par Vclly etUénault, Mirefltur; une autre femme du même ro! est nommée par Hézeray et Cordemoy Theodegitde; par Veliy et Hénuult, TheudeftHde; par Anquetil, Thêodechiêildei par M. de Sismondi, Theudechilde, Une femme de Hllperik l«r est appelée par Hézeray Oalsuinte et GaUonte^ par Cordemoy, Galasonte; par Velly et AnqueUII Galnùride; par H. de Sismondi, Galtwlnihe.
' Les chroniques en vei*H du xii^ et du xiii" siècle donnent à ce nom les formes suivantes : ClodovauSt ClodoiSy Ciovlez et Cloévis.
Bruneheiêt et Brunehoult; — Naniilde et Nantheut; — Karie et Charles ;^^ Lolkaire et Lohier; — Charlemaim et Kwrùkimaine pour Carlonian;— ^Aa^e«, Kalles et Kattomaine pour Ghariemagne. ËDfin » il y a des noms qu'on a de la peine à reeoimaHre sous leur forme française depuis longtemps inusitée, comme BamtkenUj Riekeui et Maheut^ pour Bathilde, Rikhildeet Mathilde* Les mêmes vari«Kes et d'autres encore se montrent dans l'édition prineeps des chroniques de Saint-Denis, imprimée en i<^76; on y trouve Clodovesj Clo^ iœs et CloviSf — Crotilde et Clotildêj — Theodorie , neoâariek et Thierry y — Bruneehildeei Brunekemty — TkeodOmêt et Thiebaut. Ce fut Nicole Gilles, auteur des Annafes et Croniques de France y l'historien populaire de la fin xv« siècle à celle du siècle suivant*, qui, le premier, adopta sans variante le nom de Glovts. Il fixa l'usage pour ce nom et pour quelques autres; mais, sous sa plume, la confusion des formes s'augmenta encore par des noms presque imaginaires, tels que Sordorée femme de Hilperik, Ingebarée femme de Haribert, Cheutilde femme de Theodebert II, et par des noms de dialecte local, oomme Bauldour et Rixani pour Bathilde et aikhilde.
I Lorsque l'érudition du xnr siècle se tourna vers l'étude des chroniques et des autres documents du moyen âge , les noms des épo* ques antérieures à Texistenee du fi*ançais furent coneid^^és comme un problème dont il fallait chercher la solution. Jean du Tillet et Claude Fauobet, les pères de la science de nos antiquités natîo- Bàlas^, &ent, chacun pour sa part, d'une façon, phis ou moins heureuse, les restitutions suivantes : aPharamond ou Waramuê^y « — Merovée ou plus proprement Ëterwieh, — Luitwiek , par cor- « ruption de langue , converti en Clodovée , puis Clovis et Loys , « — Lodomire ou Clodomire, ou proprement £tttïf»6îar,— Gunthran a ou Guntchramy — Brunnichilde ou Brunehaut, — Karle^ par et corruption adouci en Charles, b Fauchet et du Tillet introduisent dans leurs transcriptions le w germanique ; ils orthographient WtO^ trogothe^ Wisigarde, Walderade; pour Nanthilde et Bathilde, ils s'en tiennent invariablement à la forme correcte. Dans ce mouvement de recherches et de restitutions onomatologiques , les auteurs d'histoire narrative ne restèrent pas en arrière des purs érudita.
I Voyez plus haut, p. 515.-3 Voyez plui haut, p. sas et 8ST.
Nicolas Vignter * éorit Theoderic H TkeoiriCy jamais Itiianry. François de Belleforest' donne une fois la doable forme Thêoébric on Thierrf^ et eelâ fait, il écrit toujours Theodoric, Ui germanise, d'après du Tîllet, dans les corrélatifs Ostric et WeitriCf 0$tregatk$ et WeHro^ths. Avant d'être parvenu au démembrement définitif de l'empire de Charlema{;ne ^ il n'use point des mots France et Français ; il ne dit pas rot 4e Frianee^ mais rei de la Gaule.
Au commencement du xvii* siècle, on voit l'historien ScipkNi Dupleix* s'enquérir pMeillèment de la forme primitive et de l'éty?molo^e des noms fraoks, et, si les restitutions qu'il tente sont peit hardies et peu nombreuses ^ elles servent au moins d'avertisaemeni et de direction pour le lecteur. Dupleix met en regard du nom de Clovis deux variantes originales , Ludovic et ludutn; pour d'aulres noms, il présente de même plusieurs formes : Hilderie ou Chiléeric^ -* Uaribert ou Ckereberi. Il préfère à la transcription d'usage l'orthographe des textes ou de certains textes originaux^ il écrit Brumt^ ehildêf Sigibert^ Gelminihe, Gomthrany etc. Mézeray, qui vint après Dupieix , et qui le fit oublier , essaie d*interpréter le nom de Pharamond et de le rectifier en écrivant Waramond; il corrige Merqvée par Merovec, et Clovis par Clodovee et Ludwiuj employant ici avec un vrai discernement le w signe étranger à l'alphabet firan* çais. Après Mézeray, cessent malheureusement chez les écrivains d'histoire de France ces senipules de transcription et d'interprétation* Daniel , Velly et Anquetil, n'ont aucun souci de prémunir le lecteur contre l'illusion que produit l'identité de formes enbre les noms donnés aux personnages de la première ou de la seconde race , et des noms français modernes , aucun soin de donner, même en pa^ saut et une fois pour tontes, quelque spécimen des formes originales. Leur unique précantion est de séparer l'une de l'autre les deux formes Théodorie et Thierry ^ et d'appliquer, au rebours des chro-niques de Saint-Denis, la première aux rois des Gotha, la seconde aux rois mérovingiens, par cette raison lumineuse que le nom ger-> flfiaiiique est fait pour les rois étrangers , et le nom français ponr les rois de France.
On pourrait s'en tenir à ce principe éminemment national et aux transcriptions d'Anquetil et deTelly, si les livres de ces historiens
* Voyez plus haut, p. .545 — * Voyez phis haut, p. 5*6. — ' Voyez plus haul, p. 554.
réunissaient tons les noms des personnages qui figurent dans les documents de la période franke , ou s'il était facile de trouver à chacun de ces noms son dérivé dans notre langue; mais il n'en est rien ni sur un p<Hnt ni sur Tautre, Aucune histoire de France ne donne les aimales complètes des temps mérovingiens et candîngiens ' ; la plus volumineuse de toutes ne rappelle pas la dixième partie des noms insérés dans les chroniques et les diplômes. Or , chaque jour Térudition et le talent vont chercher, dans ces sources de notre vieille histoire , des questions à résoudre, des mœurs à peindre, des faits à raconter, et, par là, une fouie de noms tirés de l'oubli s'élèvent au rang de noms historiques. Que fera de ces noms récrivain jaloux de se conformer à Tusage? Us n'ont encore passé dans aucun livre français ; il n'y a pas d'usage pour eux. Votre théorie , Monsieur , est ici enMéfaut. Direz- vous que , dans le silence des livres, il faut recourir au peuple, ce souverain auteur du langage, et chercher, dans nos listes électorales et nos almanachs d'adresses, à chaque nouveau nom germanique , son dérivé par corruption? Ce serait sans doute un louable travail , mais , outre que la bizarrerie de ses résultats pourrait vous effirayer vous-même, ils n'auraient pas toujours chance de succès ; car il y a beaucoup de noms germains qui n'ont point passé dans le français du moyen âge, et dont la crudité native se refuse à ce genre d'assimilation. Par exemple, on trouve dans Grégoire de Tours l'histoire d'un seigneur frank que l'écrivain latin appelle Rauchingus; comment traiter ce nom à la française? On hésite à forger celui de Rauchingus^ et, pour se tirer d'embarras, on transcrit, lettre pour lettre, jusqu'à la désinence latine inclusivement. Les noms germaniques ainsi terminés en us peuvent se relever par centaines dans de savants ouvrages contemporains ^ ; et, chose fftcheuse, plus un livre sera érudit, plus il touchera aux points obscurs et inexplorés, plus il contiendra de pareils noms. Jugez, Monsieur, si mes tentatives de restitution tudesque sont Tunique obstacle à cette conformité harmonique , à cette analogie , à cette euphonie française que vous rêvez pour tous les noms
I Le mot carlovingien ^ usité ai^ourd'huf , est un moDStrueux barbarisme, contre lequel Je proleste au nom de toutes les lois du langage; Méitny écrivait : rais corhens^ dynastie carlienne^ ce qui râlait cent fois mieux.
3 En voici quelques-uns quo je prends au liasard : Buccelinus , Chrodinus, Gailenus. Wandelinus, Drociuirus,Sunnegi8clu8,Kberulfus, Wiomadus, Sicharius, Rocoolenu», Berthefridus f Gorbus, Vulflus.
d'hommes ou de femmes qui appartiennent k notre histoire. Considérée dans sou état actuel , en dehors de ce que j^i proposé , Tonomatologie franke est un chaos de noms disparates ^ germains purs 9 germano-latins, français, semi^-français, formés à des époques diverses, corrompus à différents degrés. Le seul remède à cette confusion toujours croissante est d'aller droit au vrai par une réforme systématique; d& poser une règle de transcription qui, appliquée jusqu'au x* siècle à tous les noms d'origine franke , laisse passer ceux qui sont de bon aloi , transforme les uns , corrige les autres , impose à tous le cachet originel. Chercher cette méthode et l'établir dans sa vraie et juste mesure , voilà , Monsieur , ce que j'ai fait.
Et en cela, je le répète, je n'ai point brisé des règles constamment observées et faisant loi dans notre histoire, je n'ai point innové en dépit de la tradition nationale et du concert unanime de tous les historiens français. Un tel concert n'existait pas. J'ai trouvé nos historiens partagés en deux bandes, l'une curieuse du vrai dans la forme aussi bien que dans le fond de l'histoire, et voulant que la vérité ftïi partout, jusque dans les noms propres, l'autre s'endormant là-> dessus et recevant sans contrôle les types transmis par quelque devancier immédiat. Je me suis rallié aux premiers et séparé des seconds. J'ai suivi ceux qui , par des innovations aujourd'hui légitimées pour vousHOdéme , ont remis les noms germains Theodebald , Mathilde et BathildCy à la plfice des noms français Thiébauty Màkeut et Bautheut ou Baudour. J'ai été de la brigade des érudits du xvi* siècle, de celle du vieux Fauchet, du bon Mézeray, de Voltaire enfin, cet esprit si éveillé sur toutes les choses de science et de goût. Venu après eux, j'aT creusé plus avant qu'eux dans le même sillon, j'ai voulu accomplir les changements qu'ils avaient préparés de loin , j'ai repris, d'ensemble et d'une façon rationnelle, leurs essais rares et isolés. Voilà pour la question de science et de méthode ; quant à la question de goût, telle que vous la posez, je n'y vois qu'une pauvre chicane. Vous m'accusez (je cite vos paroles) de bigarrer mon style d'horribles noms ostrogoths qui ne peuvent être rendus ni par nos signes dans l'écriture , ni par nos articulations familières dans la prononciation. Quoi, Monsieur, vous refusez à l'historien, qui en fait de noms n'a pas le choix libre, ce que de nos jours tout le monde accorde au poète et au romancier! Qui s'avise de reprochera M. de Chateaubriand son Chactas, fils d'Outalissi, fils de Miscou, et à
d'autres nnoîiis illastres» mats dûfit, j'en mis sftr, vous ne contesterez ni }e talent ni le suoeèa , leurs Sbogar , Triiby et autres noms d'um inélodte fort peu Ivançaise? A-4-on nendu le style de l'écrivain soKdatre de rétrangeté de ces nomsY Point du font; on les articule de son mieux, et, s'ils sont rades à la bouohe, on ne trouve pas pour cela moins attrayants les récits où ils flgnrent. Je ?oos demande, Monsieur, la même ^Aoe pour Merowig et Chiodowig.
Je pouirais terminer là cette réponse, j'ai nus de mon eélé assez de preuves et de raisons; mais je ne veux pas paniMre éluder le noândre de vos arguments. Vous m'en adresseï un tout personnel qui intéresse, non plus ce que vous appelez ^ritneUement l'état dvil de rbistoire , mais mon propre état civil; vous dites : a Je reviens « au docte historien dont je parlais tout à Hietne , pour lui proposer « un dilemme qui mérite quelque attentioa* Les révolutions du lan» < gage sont un fait acquis. Paat^il revenir sur ce fait, ou ftiut-41 le « reconnaître? Suivant la scriutioo que M. Tkierry voudra bien donner « à cette question modeste, nons saurons k qnoi nous en tenir. Le roi « Thierry continuera de s'appder Thierry comme par le passé, on « bien M. Thierry, Thistoriograi^ , s'appellera Théodoric. D n'y a « pas de milieu ; c'est ce que la vieille logique désignait sous le nom a de Vargument ée PopUiMs. b Avant de répondre à ce dilemme , je vous arrête sur un mot, sur Tépithète d'historiographe dont il voos plaît de me qualifier. Ouvrez le dictionnaire de l'Académie au mot BùtorioffrapÀey vous y lirez : Celui qui 9$t nommé par un brevH eu prince pour écrire Vkistoére du temps. Or, je n'ai ni commission ni brevet de ce genre, et vous confondez ici (à plaisir, je suppose) le sens des mots historiographe et historien. Que dira de vous. MonmixCj l'Académie française qae vous accusez d'une tolérance complice pour les violations du langage ? Voilà une de ces fantaisies ou de ces n^igences d'écrivain , qui sont pour les langues ce qu^est l'insecte au cœur de l'arbre ; voilà quelque chose de plus dangereux qae toutes les innovations possibles en fait de nomenclature historique, et vous êtes sous le poids de vos propres anathèmes. Cela dit, je sors de votre cercle de Popilius par une réponse d'enfant, digne.de l'objection; la voici 1 Quoi qu'il advienne de Torthographe des noms écrits dans notre histoire» le mien est, et sera toujours, le nom sous lequel je suis inscrit dans les registres de ma ville natale, c^i que j'ai reça de mon père , qui l'avait reçu du sien , c'est-à-dire Thierry, lettre
pour lette. Quant au fils alnë du roi CModow%> »é en Gaule ^ de parents germains , quatre siècles avant la naissance d'une natkui et d'une langue françaises, quel nom doit lui donner Thistoire, suprême registe de Télat civil? le nom que lui donoèieat ses patents, si die le retrouve. Comme eux, elle Tappell^a Theoderik, œ qm, dans leur langue, signifiait jMitom/ parmi hpeupie K
Contre cette fidélité naïve que le plus sinople bon sens recommanda à quiconque note on rédige comme archiviste ou kistorien , vous alléguez, pour dernière raison, Tautorité des deux grands pei^>les de qui nous vient la traditic» de oos arts et de nos lumières. « Les « Grecs et les Latins, dites^ooe, nos modèlesea toutes choses, avaient « bien eu aussi quelques légères communications avec les barbarei a qu'ils soumirent à leur religion et à leurs lois; mais, profendément a respectueux pour le goût, pour l'euphonie et pour la syntaxe, ils « n'accueillirent l'onomatologie rude et grossière des peuples vaincus (Qt que sous la condition de la soumettre aux règles et aux fiexions de «leur admirable langage. » Entendons -nous. Monsieur, sv ces mots : réglée et flexions* Voulea-vous dire que les Grecs et les Latins déclinaient les noms étrangers , comme ceux de leur propre langue, au moyen d'une terminaison qui variait suivant le genre, le nombre et le cas? Je vous l'accorde; mais cela ne prouve absolument rien. Voulez-vous dire qu'en grec et en latin les homs étrangers à ces deux langues n'étaient point écrits tels que l'oreille les avait perçus; que l'usage était de les altérer d'une façon systématiquet Je le nie« Dans l'antiquité comme à présent, l'oreille faisait de son mieux pour pereevoir les nc^s étrangers, la bouche pour les rendre, la mwi pour les écrire ; mais toutes les trois sont faillibles , la dernière peut manquer de signes convenables ; de là vinrent, chei les anciens, d'excessives altérations des noms barbares , qu'il est d'autant plas ridicule de louer, qu'elles furent involontaires. Jane disputerai point ce qui regarde les Grecs; quant aux Romains, nos maîtres immé-
I lies noms gernwins étalent formés de deux mots dont la réunion offrait un sens de bon augure. Le poêle Fortunat, s*adrec8ant au ro! Hilperik, rappelle, pour le flatter» qve ton nom veut dire ftri péur U HD^»r%.
Gbilperice poteiii, si interpres barbarus extet,
Adjutor forlis, hoc quoque nomen habes.
Non fuit in vanum sic te vocilare parentes, Preiasium hoc totum laudis et omen erat.
(Kortunali Piclav. episc. carmin., lib. x, apud script, rer. galUe. et franoie., t. Il, p. IM.)
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diats , pour ne parier que de ce qulls firent à Tégard des noms ger* DianiqaeSy je soutiens qu'ils eurent l'intention sérieuse de reproduire exactement ces noms par récriture , et qu'ils y réussirent presque toujours. Chez les historiens latins, ces noms sont parfaitement articulés; ils laissent voir distinctement les racines tudesques, ils ne sont autres que le mot barbare lui-même y augmenté d'une syllabe finale pour marquer le genre et la déclinaison : Ariovist-usy Inguiomer-usj Arbogast-esy Haldegast-^^ Mataric-us, Badagaisus, Marcomer-es j Hildemund-uSj Uartomundr^M^ etc. Qu'on retranche la terminaison latine, et le nom original se montre intact. Nous, dont la langue ne décline point les mots par leurs désinences, nous n'avons pas besoin d'ajouter une seule lettre aux noms germaniques; mais nous pouvons nous attacher à les reproduire aussi nettement qu'un Romain les écrivait quand il avait bien entendu, et je ne demande pas autre chose.
En invoquant l'exemple des Grecs et des Latins, vous assimilez, je le vois , aux flexions grammaticales de la déclinaison antique les syncopes successives qu'ont subies les noms propres en passant, de la langue latine ou de la prononciation romaine, dans la langue ro* mane du Nord , et, de celle-ci, dans le français moderne. Ce que vous voulez faire entendre , c'est que l'écrivain français doit obéir, dans ses transcriptions de noms historiques , aux lois qui ont fait sortir, par une corruption gradneller, le roman du latin et le français du roman ; qu'entre diverses foraies d'un même noni , il doit toujours choisir la plus française, celle qu'a élaborée et fixée l'usage populaire. Mais ce principe, que vous posez comme linguiste spéculatif, en avez* vous, comme littérateur, prévu et adopté les conséquences? Certes, •il n'y a pas de noms propres en qui le travail de contraction qui a mis le sceau à notre idiome se fasse mieux voir que dans les noms de quatre saints de la période mérovingienne , saint Ouen , saint Cloud, saint Dié et saint Yrier; s'ensuit-il, selon vous, que l'historien qui raconte les faits du vi* et du vii"" siècfe soit tenu d'avoir dans ses récits des personnages mélodieusement nommés, Ouon, Cloud, Dié, Yrier, et non pas Audowin, Chlodoald, Deodatus, Aridius? Ici, Monsieur, la question s'élargit; elle embrasse, non-seulement la restauration des noms germaniques , mais encore la conservation des noms latins rians la période historique où ces deux classes de noms subsistèrent collatéralement. Or, ce que j'ai fait pour l'une, je l'ai
DES NOMS GEilMANIQUES, 673
aussi fait pour l'autre^ et par des raisons identiques. Je n*ai point altéré les noms latins d'après les habitudes de notre langue , je n'ai point appelé Gilles , l'évêquede Reims^ i£gidius; si vous étesconsé* quenty vous m'en blâmerez. Mais, cette fois, vous ne me taxerez pas de complaisance pour la barbarie ; il.faudra que vous m'accusiez d'un respect hors de saison pour l'euphonie et pour le goût*
Mon crime est double^ et, si je suis absous d'un côté, je le serai de Pauu:>e. Y a-t^I dans notre langue des règles obligatoires pour la reproduction des noms latins? S'il n'y eu a pas, si Ton est parfaitement libre de les donner intacts avec leur désinence, ou de les tron-> quer à la française, il faudra bien que le même genre de liberté soit reconnu pour les noms germaniques. Je remonte à l'époque où l'Académie française reçut, comme vous le dites, Monsieur, le mandat de conserver et de fixer la langue ; alors Corneille écrivait les noms suivants : Romule, Procuie, Rutile, Icile, Pompone, Métel^ Cosse, Tite» Brute , Gassie , Décie. Regrettez-vous que l'Académie n'ait pas sanctionné pour toujours ces noms devant lesquels , maintenant, vous reculeriez vous-même, si l'on vous parlait d'en user? Elle ne l'a pas fait; elle n'a pris aucun parti entre la forme tronquée et la forme pure ; elle a laissé à l'historien et au poète leur libre arbitre à cet égard. Elle a sagement jugé que les noms propres , à moins qu'ils ne fussent formés d'un substantif ou d'un adjectif de la langue nationale, étaient hors des lois de cette langue ; qu'ils reie* vaient, non de ses habitudes particulières , mais des seules conve* nances du goût et de la vérité historique. Lequel est le plus français d'écrire Claude ou Claudius ? Racine va répondre :
Ne pariOQS plus ici de Claude et d'Agrippiue... ClaudiuB à son Ûls les avait destinés... Claude même laasé de ma plainte éternelle... Cependant Claudius pencliait vers son déclin... Silanus, sur qui Claude avait jeté les yeux... La oour de Ciaudius en esclaves fertile ■...
Ces vers contiennent une leçon de liberté onomatologique ; ils montrent, par l'exemple de notre plus grand maître en fait de style et de goût, que le nom d'usage et le nom restauré peuvent, aussi bien l'un que l'autre, 6gurer dans une phrase française. Littéralement
' Voyex Brilannicus, acte I, scènes f et S; acte II, seène 8; acte IV, scène i. — J'ai compté dix fois le premier de ces noms et sept fols le second.
5W SUR LA MSTITUTION
piirtanl, roption eal hidifféreDie) hisloriqHenMBt ptriaot, elle ne Test pas. En bistoirey la forme native, étrangère, barbare, si l'on veut, oelle qui étonne le lecteur et le transporte loin de son tempe , a me ▼alear que n'a pas l'autre. En frappant la vue , elle prévient l'esprit; elie nous met en garde contre le penchant que noNS avons à nous figurer tout d'après nous-mêmes , nos habitudes et nos inceurs. Le nonei ikraneisé de Grégoire de Tours en dit moins sur ce personnage que ses noms romains Georgius Florentins Gregorius; le nom de Clovia , analogue à celui d'Amadis , forme un véritable contre-sens avec les images rudes et sanglantes de la barbarie germaine.
Vous avei bean dire , Monsieur, la nomenclature usuelle pour les prerai^rB temps de Tbistoire de Fmee porte à l'esprit je ne sais quoi de louche, qu'il est bon de secooer, ici par un changement de nom, 14 par vn changement d'ortbograpbe. J'en trouve chex vous-même une preuve que je vous signale en finissant. Vous avez tu quelque pari que le roi Ghilpéric (j'orthographie comose vous ) eut la fantaisie d'ajouter quatre lettres à l'alphabet , qu'il ordonna que les enfimts fussent enseignés de cette manière, et que les livres fussent grattés à la pierre ponce et écrits de nouveau^ ; votre mémoire a brouillé ce trait avec d'autres lectures, et vous avez écHt sérieusement les lignes que voici : « Nous ne sommes plus , hélas ! au temps où Ghilpéric, < et Auguste, et Denys de Syracuse, confessaient , avec une wÀàt a simplicité , qae les rois eux-mêmes ne sauraient, dans leur toute* a puissance, donner ie droit de cité à un mot repoussé par l'usage, a Ge qu'il y a ici de plus étrange, ce n'est pas l'eiTeur de fait, l'inexac^ titude matérielle , c'est l'association de ces trois noms que vous glo* rifiez ensemble : Ghilpéric, Auguste et Denys. Ou je me trompe fort, ou si, comme moi, vous écriviez Hilperik, vous n'auriez pas composé une pareille triade. Le k^ cette lettre insolite que vous dépeignez si bien, celte perpendiculaire maussade, armée de deux pointes obliques et divergentes, se serait dressé à vos yeux comme une enseigne de barbarie, et vous aurait averti de réfléchir.un peu avant de prêter au mari de Fredegonde le mérite d^une modestie de bon goût et d'une noble simplicité.
' addidit autem et Htteras tlttertB nofitrift, Id esta, sicut Grftcl halient, it, thb, Tui, quorum characteres subscripsimus. Hi sunt û« <r, z, a. Et misit epistolaa in universas civiUl^s regui sui, uit sie pueri doeerentur ae libri antiquiluB 8arifili« planaU pumice, rescriberentur. (Greg. Turoo. llist. Franc, 4ib. ▼, cap. xlt.)
Dans vos plaisanteries, quelquefois piquantes y sur le système métrique et sur la nomenclature des sciences naturelles j vous n'avez nommé personne ; vous auriez pu, sans me nommer, soutenir la même thèse en ce qui regarde l'histoire. Vous ne Tavez pas fait ; vous avez préféré, sur ce point, la satire personnelle au simple combat des idées« Traduit par vous devant le tribunal des railleurs littéraires , attaqué d'une manière directe, j'ai répondu directement. J'aurais peut-être négligé ce droit de légitime défense , si votre diatribe ne m'eût donné l'occasion de rétablir dans ses véritables termes une question embrouillée à plaisir, mais tellement claire par elle-même, qu'il suffit de la bien poser pour qu'elle soit résolue. Je devais au public, notre juge à tous, de lui exposer avec détail les raisons d'une méthode qui , en beaucoup de points, choque l'habitude , qu'on ne trouble jamais impunément; vous m'y avez contraint. Monsieur, et c'est un bon office dont je vous sais gré. J'ai dit tout ce que j'avais à dire , le débat est clos de mon côté ; si, du vôtre, il ne l'était pas, vous parleriez seul, je n'ajouterai plus un mot. Mes heures de travail sont rares et courtes, je les dois à quelque chose de plus grave et de plus utile qu'une joute d'esprit , difficile d'ailleurs pour moi autant qu'elle est facile pour vous.
Recevez, Monsieur, l'assurance de ma haute considération.
CRAIfTS POPULAIRES SUR LSS DEUX CHEFS BRETOlfS MORVAN, SUR50inR LEZ-BRBIZ' ET NOMBNOE.
(Rxlriilfl de Toarrage intitulé : â«rsas-âreli» ekamiM pcptilaife* i/« la Bretagne, recueiltii et publiés avec une traduction nrançaise, dea ancumenli et dca noli«, par M Tli. Henart de la Yillemarqué , 8« édition. 1. 1 , p. «63 et aulv.)
tEZ-BRBIZ, ciaqnièoe cliant.