‹ Œuvres complètes (volume 3)Chapitre 87 sur 91 · N* III · texte numérisé non relu

N* III

LE TIUBOT DE NOMÉNOE.

^. 'herbe d'or est fauchée ' ; il a bruiné tout à coup. — Bataille I •—

— Il bruine, disait le grand chef de femille du sommet des montagnes d'Arez;

Il bruine depuis trois semaines, de plus en plus, de plus en plus du côté du pays des Franks , Si bien que je ne puis en aucune façon voir mon fils revenir vers moi. Bon marchand , qui cours le pays , sais-tu des nouvelles de mon fils Karo?

— Peut-être, vieux père d'Arez; mais comment est-il et que faitril?

— C'est un homme de sens et de cœur; c'est lui qui est allé conduire les chariots à Rennes,

Conduire à Rennes les chariots trahies par des chevaux attelés trois par trois.

Lesquels portent sans fraude le tribut de la Breti^e, divisé entre eux.

— Si votre fils est le porteur du tribut, c'est en vain que vous l'attendrez. (,)uand on est allé peser l'argent, il manquait trois livres sur cent.

Et l'intendant a dit : — Ta tète , vassal , fera le poids.

* L'Iierbe d*or. ou le aélage, ne peut ètru, dit-on, atleinl par le fer sans que le ciei se voile et qu'il arrive un Kraiid malheur.

Et , tirant 6on épée, il a coupé la tête de votre fils.

Puis il Ta prise par les cheveux , ôt il Ta jetée dans la balance.

Le vieux chef de famille , à ces mots , pensa s'évanouir.

Il tomba rudement sur le rocher, et le visage couvert de ses cheveux blancs ;

Et la tète dans ses mains, il s'écria en gémissant : — Karo, mon tils, mon pauvre cher fils !

Le grand chef de famille chemine, suivi de toute sa parenté; Le grand chef de famille approche, il approche de la maison forte de Noménoë.

— Dites-moi, chef des portiers, le maître est-il à la maison?

— Qu'il y soit ou qu'il n'y soit pas, que Dieu le garde en bonne santé ! Comme il disait ces mots, le seigneur rentra au logis ;

Revenant de la chasse , précédé par ses grands chiens folâtres ; Il tenait son arc^à la main , et portait un sanglier sur l'épaule , Et le sang frais, tout vivant, coulait sur sa main blanche, de la gueule de ranimai.

— Bonjour ! bonjour à vous , honnêtes montagnards ; à vous d'abord , grand chef de famille ;

Qu'y a-t-il de nouveau ? que voulez-vous de moi ?

— Nous venons savoir de vous s'il est une justice, s'il est un Dieu au ciel , et un chef en Bretagne.

— Il est un Dieu au ciel , je le crois, et un chef en Bretagne, si je puis.

— Celui qui veut, celui-là peut; celui qui peut, chasse le Frank. Chasse le Frank , défend son pays, et le venge et le vengera !

11 vengera vivants et morts, et moi , et Karo mon enfant ,

Mon pauvre fils Karo décapité par le Frank excommunié ;

Décapité dans sa fleur, et dont la tète, blonde comme du mil, a été jetée dans la balance pour faire le poids !

Et le vieillard de pleurer, et ses larmes coulèrent le long de sa barbe grise ,

Et elles brillaient comme la rosée sur un lis , au lever du soleil.

Quand le seigneur vit cela , il fit un serment terrible et sanglant :

— Je le jure par la tète de ce sanglier, et par la flèche qui l'a percé ; Avant que je lave le sang de ma main droite , j'aurai lavé la plaie du pays f

Noménoë a fait ce qu'aucun chef ne fît jamais :

Il est allé au bord de la mer avec des sacs pour y ramasser desi cailloux ,

Des cailloux à offrir en tribut à l'intendant du roi chauve * .

' L'empereur Charles, surnommé le Chauve.

Noménoë a fait ce qu'aucun chef ne fit jamais :

II a ferré d'argent poli son cheval , et il l'a ferré à rebours.

Noménoë a fait ce que ne fera jamais plus aucun chef :

Il est allé payer le tribut, en personne, tout prince qu'il est.

— Ouvrez à deux battants les portes de Renues, que je fasse mon entrée dans la ville.

C'est Noménoë qui est ici avec des chariots pleins d'argent.

— Descendez, seigneur; entrez au château, et laissez vos chariots dans la remise ;

Laissez votre cheval blanc entre les mains des écuyers , et venez souper là-haut.

Venez souper, et tout d'abord laver; voilà que Ton corne pour l'eau; entendez-vous ?

— Je laverai dans un moment, seigneur, quand le tribut sera pesé. Le premier sac que l'on porta (et il était bien ficelé) ,

Le premier sac que l'on apporta, on y trouva le poids.

Le second sac qu'on apporta, on y trouva le poids de même.

Le troisième sac que l'on pesa : — Ohé ! ohé ! le poids n'y est pas ! |

Lorsque l'intendant vit cela , il étendit la main sur le sac; '

11 saisit vivement les liens, s'efTorçant de les dénouer.

— Attends, attends, seigneur intendant, je vais les couper avec mon épée. A peine il'achevait ces mots, que son épée sortait du fourreau ,

Qu'elle frappait au ras des épaules la tète du Frank courbé en deux , Qu'elle coupait chair et nerfs et de plus une des chaînes de la balance. La tète tomba dans le bassin, et ainsi le poids y fut bien. Mais voilà la ville en rumeur : — Arrête, arrête l'assassin ! Il fuit ! il fuit ! portez des torches ; courons vite après lui 1

— Portez des torches , vous ferez bien ; la nuit est noire et le chemin glacé;

Mais je crains fort que vous n'usiez vos chaussures à me poursuivre , Vos chaussures de cuir bleu doré ; quant à vos balances , vous ne les userez plus ; Vous n'userez plus vos balances d'or à peser les pierres des Bretons. — Bataille! —

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