‹ Œuvres complètes (volume 3)Chapitre 9 sur 91 · D'ÉTUDES HISTORIQUES · texte numérisé non relu

D'ÉTUDES HISTORIQUES

B volume renferme à peu près tout ce que j'ai écrit sur des I sujets historiques , en dehors de mes deux ouvrages , et complète ainsi l'œuvre des dix années ' durant lesquelles il m'a été donné de poursuivre sans interruption le cours de mes études. Dans cette série de morceaux disposés chronologi. quement, d'après l'ordre de la composition, on peut suivre, en quelque sorte, de progrès en progrès, les idées qui, successivement mûries et développées par un travail assidu , ont eu , pour dernière expression , VHiS" toire de la conquête de V Angleterre par les Normands, et les Lettres sur Phistoire de France, Ces tâtonnements d'un jeune homme qui cherche à se frayer des voies nouvelles, ce débrouillement d'une pensée, d'abord confuse et hasardée, et qui peu à pou s'élève par l'étude patiente des faits jusqu'à la précision scientifique, ces simples pages, ébauche première de ce qui , plus tard , a formé des volumes, des variantes sacrifiées pour quelque chose de plus complet ou de plus achevé ; tout cela , si je ne m'abuse, peut n'être pas dépourvu d'intérêt, soit pour les personnes qui , ayant approuvé le résultat final de mes travaux , seraient curieuses de connaître chaque point de la route que j'ai parcourue, soit pour celles qui se plaisent à observer comment procède l'esprit humain dans ses développements individuels.

Une chose qui , peut-être , sera remarquée , c'est que , dès le début de mes tentatives en histoire , mon attention s'est fixée, comme par instinct, sur le sujet que dans la suite j'ai traité avec le plus d'étendue. En 4847, je coopérais à la rédaction du Censeur Européen, la plus grave, et en même temps la plus aventureuse en théories , des publications libérales de cette époque. A la haine du despotisme militaire, fruit de la réaction des esprits contre le régime impérial , se joignaient en moi une profonde aversion des tyrannies révolutionnaires, et, sans aucun parti pris pour une forme quelconque de gouvernement, un certain dégoût pour les institutions anglaises, dont nous n'avions alors qu'une odieuse et ridicule singerie. Un jour que, pour étayer cette opinion sur un examen historique, je venais de relire attentivement quelques chapitres de Hume, je fus frappé d'une idée qui me parut un trait de lumière, et je m'écriai en fermant le livre : « Tout cela date ifttfie conquête; il y a une conquête là-dessous, » Sur-le-champ je conçus le projet de refaire, en la considérant de ce nouveau point de vue, l'histoire

' Dci8l7à18f7.

des révolutions d'Angleterre ; et la première partie de mon esquisse historique, le premier essai que j*eu8se jamais tenté en ce genre, parut bientôt dans le Censeur Européen.

Ce morceau, extrêmement soifimair^, conduisait le lecteur depuis Tinvasion normande au xi* siècle, jusqu'à la mort de Charles I•^ La révolution de 46iO s'y présentait sous Taspect d'une grande réaction natiohale contre l'ordre de choses établi, six siècles auparavant, par la conquête étrangère. J'aurais dû m'arrêter là ; il y avait assez de hardiesse, ou, pour mieux dire, de témérité : mais mon ardeur en politique et mon inexpérience en histoire me firent aller plus loin, et avec les mêmes formules : conguéêe et asservissement; tnaitres et st^ets^je poursuivis, en détaillant davantage le récit des événements politiques, Jusqu'à la fin du règne dç Charles II. Je voyais, dans l'élévation de Cromwell et le triomphe du parti militaire sur tous les autres partis de la révolution , une nouvelle conquête traîtreusement opérée à l'ombre du drapeau national. La restauration des Stuarts par l'armée de Monk me semblait un pacte d'alliance, à profits communs, entre les anciens et les nouveaux conquérants * . Après beaucoup de temps et de travail perdus pour obtenir ainsi des résultats factices, je m'aperçus que je faussais l'histoire, en imposant à des époques entièrement diverses des formules identiques. Je résolus de changer de route et de laisser à chaque période sa forme et sa couleur particulières ; mais je ne renonçai point à l'idée de rattacher fortement au fait de la conquête normande toute l'histoire moderne de l'Angleterre. Ce grand fait, escorté de toutes ses conséquences sociales, avait frappé mon imagination, comme un problème non résolu, plein de mystères et d'une haute importance, sous le double rapport de la politique et de l'histoire.

Vers le même temps, je commençai à me préoccuper d'une autre idée historique, dont l'influence n'a pas été moins grande sur mes travaux postérieurs; c'est celle de la révolution communale. Sur la simple lecture des écrivains modernes de l'histoire de France, il me parut que l'affranchissement des communes était tout autre chose que ce qu'ils en racontaient ; que c'était une véritable révolution sociale, prélude de toutes celles qui ont élevé graduellement la condition du tiers-État, que là se trouvait le berceau de notre liberté moderne , et qu'ainsi la roture , aussi bien que la noblesse de France,, avait une histoire et des ancêtres. J'écrivais en 1847, dans un article sur la correspondance de Benjamin Franklin : « On nous parle toujours « d'imiter nos aïeux ; que ne suivons-nous donc ce conseil ? Nos aïeux , « c'étaient ces artisans qui fondèrent des communes, qui irhaginèrent la liberté « moderne. Nos aïeux n'étaient pas loin des mœurs présentes de l'Amérique; « ils ont eu la simplicité, le bon sens, le courage civil. Il ne tint pas à ces « hommes énergiques que toute l'Europe ne devînt franche, il y a six siècles ;

* Cette continuation fut publiée dans les tomes V. VIII et XI du Censeur Européen « qui parurent entre 1817 et 4Si»; je ne la donne point ici, quoique sa suppreuiqn laine une lacune d'une année (4818) dans la série de mes travaux historiques. Il est bon de faire une part à l'oubii.

PRÉFACB. i94

« si ce qu*fl9 yoifl^ient ne 9e fit point , ce fut la faute des (emp^ et non leuf « faute : la barbarie était trop vivace ; elle avait partout de$ rapines. Qup^ a elle s'attribuait seule le droit exclusif, la liberté, la richesse, rhopinepr, « pouvait-on facilement élever une autre liberté, d'autres richesses, w^ ^iftre « honneur, hors de son domaine et contre elle? Un cri fut jeté par )a c civilisation impatiente de ses entraves, et soudain l'Europe fi)t parsemée a de nations nouvelles, étrangères à tout ce qui vivait à l'eqtour, et se 8 cherchant l'une l'autre pour s'unir. Mais elles ne purent se faire un chemin « au travers de ces masses d'hommes sauvages et guerriers qui les cernaient n de toutes parts. Elles restèrent isolées ; elles périrent. Toutefois , si nos a pères n'eurent pas la fortune , le courage et la vertu ne leur manquèrent ft point*... »

Pour colorer ce tableau de l'âge d'or des libertés communales, mou imagination appliquait aux villes de France ce que j'avais lu des répubUques italiennes du moyen âge : il me semblait qu^en cherchant bien dans i^otre histoire, qu'en remuant les chroniques et les archives, nous devions trouver quelque chose d'analogue à ce que les historiens du xiii* siècle racontent dpç communes de Milan, de Pise ou de Florence. C'est ainsi que vinrent en pioi les premiers regrets de ce que la France manquait d'une histoire vraiment nationale, et la première velléité de me tourner vers les études à l'aide desquelles je pourrais retrouver quelques traits perdus de cette histoire. 6n 4848, j'écrivais ce qui suit : «c Quel est celui de nous qui n'a pas entendu « parler d'une classe d'hommes qui, dans le temps où des barbares inop- « daient l'EurQpe , conservait , pour l'humanité, les arts et les mœurs de a l'industrie? Outragés, dépouillés, chaque jour, par leurs vainqqeurs e^ « leurs maîtres, ils ont subsisté péniblement, ne rapportant de leurs t^ava^x « que la conscience de faire bien , et de garder en dépôt la civilisation pouf « leurs enfanta et pour le monde. Ces sauveurs de nos arts, c'étaient i^p^ « pères : nous sommes les fils de ces serfs, de ces tributaires, de ceç « bourgeois, que des conquérants dévoraient à merci; nous leur devons « tout ce que nous sommes. A leurs noms se rattachent des souvenirs de c vertu et de gloire ; mais ces souvenirs briHent peu, parce que l'histoire qui c devait les transmettre était aux gages des ennemis de nos pères. Nous a n'y trouverions point le dévouement frénétique du guerrier sauvage qui « s'inunole pour son chef et cherche la mort en la donnant, mais la passion « de l'indépendance personnelle , mais le courage de l'homme civilisé, qui « se défend et n'attaque point, mais la persévérance dans le bien qui « triomphe de tout. Voilà notre patrimoine d'honneur national ; voilà ce que « nos enfants devraient lire sous nos yeux. Mais, esclaves affranchis d'hier, « notre mémoire ne nous a rappelé longtemps que les familles et les actioq^ tf de nos maîtres ; il n'y a pas trente ans que nous nous avisâmes que no^ « pères étaient la nation. Nous avons tout admiré, tout appris, hors ce < qu'ils ont été et ce qu'ils ont fait. Nous sommes patriotes, et i&ous laissons

* Censeur Européen , t. lY, p. lOft.

« dans rbubli ceux qui, durant quatorze siècles, ont cultivé le sol de la « patrie , souvent dévasté par d'autres mains : les Gaules éuient avant la « France*... »

Comme l'indiquent les derniers mots et d'autres passages de ce fragment, le problème de la conquête normande m'avait conduit, par la puissance de l'analogie, à m'occuper du grand problème des invasions germaniques et du démembrement de l'empire romain. Mon attention , absorbée jusque-là par des théories d'ordre social , des questions de gouvernement et d'économie politique, se porta avec curiosité vers l'immense désordre qui, dans le vi« siècle, avait succéda, pour une grande partie de l'Europe , à la civilisation romaine. Je crus apercevoir, dans ce bouleversement si éloigné de nous, la racine de quelques-uns des maux de la société moderne : il me sembla que, malgré la distance des temps, quelque chose de la conquête des Barbares pesait encore sur notre pays , et que , des souffrances du présent, on pouvait remonter, de degré en degré, jusqu'à l'intrusion d'une race étrangère au sein de la Gaule, et à sa domination violente sur la race indigène. Afin de me confirmer dans cette vue qui allait m'ouvrir, à ce que je pensais, un arsenal d'armes nouvelles pour la polémique où j'étais engagé contre les principes et les tendances du gouvernement , je me mis à étudier et à extraire tout ce qu'il y avait d'écrit, ex professa ^ sur l'ancienne monarchie française et sur les institutions du moyen âge, depuis.les recherches de Pasquier, de Fauchet, et des autres savants du xvr siècle, jusqu'à l'ouvrage de Mably et à celui de M. de Montlosier, le plus récent qu'il y eût alors sur cette matière*. Toute l'année 4819 fiit employée à ce travail; je n'oubliai rien , ni les jurisconsultes, ni les feudistes, ni les commentateurs du droit coutumier. Cette longue et fatigante rcMie se termina par une lecture qui fut pour moi un véritable délassement , celle du Glossaire de Ducange*. J'étudiai à fond, dans cet admirable li\Te, la langue politique du moyen âge ; et , pour remonter jusqu'aux racines de cette langue semiromaine , semi-barbare , je fis, à l'aide de ce que je savais d'allemand et d'anglais moderne, des études sur les anciens idiomes germaniques et Scandinaves.

J'avais parcouru le cercle entier des ouvrages de seconde main , j'étais sur la voie des sources de l'histoire moderne ; mais je ne me faisais pas encore une idée bien nette de ce que j'allais y puiser en les abordant. Toujours préoccupé d'idées politiques et du triomphe de la cause à laquelle j'avais dévoué ma plume , si je songeais à devenir historien , c'était à la manière des. écrivains de l'école philosophique, pour abstraire du récit un corps de preuves et d'arguments systématiques, pour démontrer sommairement , et non pour raconter avec détail. Toutefois , en groupant les faits dans ma pensée , pour en former des séries plus ou moins logiques, je me

< Censenr Européen , (. VII, p. 350.

3 Les Essais sur l'histoire de France, par H. Guizot, cet ouvrage d'une érudition si complète et d'une portée de vue sf supérieure, n'ont paru qu'en I8SS. 3 Glossarlum ad Scriptores modi» et inQniK latinitalis. (10 vol. ia-fol.)

piquai d'an scrupule que n'avaient pas eu mes devanciers , et dont j'avais manqué moi-même dans mes premiers essais sur l'histoire d'Angleterre. Je m'imposai la loi de ne point brouiller les couleurs et les formules , de laisser à chaque époque son originalité, en un mot, de respecter sévèrement l'ordre chronologique dans la physionomie morale de l'histoire^ comme dans la succession des événements. Sous l'influence de cette disposition, je changeai de style et de manière ; mon ancienne roideur s'assouplit, ma narration devint plus continue ; parfois même elle se colora de quelques nuances locales et individuelles. Les signes de ce changement peuvent se remarquer dans mes articles de 1849, sur la restauration de 4660 et sur la révolution de 4688. Ces morceaux, avçc les trois qui précèdent et les six premiers de la seconde partie , portent l'empreinte de mes nouvelles études et celle des opinions politiques que je professais alors de toute la conviction de mon ^me : c'était, comme je l'ai déjà dit, l'aversion du régime militaire, jointe à la haine des prétentions aristocratiques et des hypocrisies de la. restauration , sans aucune tendance précisément révolutionnaire. J'aspirais avec enthousiasme vers un avenir, je ne savais trop lequel , vers une liberté dont la formule, si je lui en donnais une, était celle-ci : Gouvernement quelconque^ avec la plus grande somme possible de garanties individuelles, et le moins possible d'action administrative. Je me passionnais pour un certain idéal de dévouement patriotique, de pureté incorruptible, de stoïcisme sans morgue et sans rudesse, que je voyais représenté, dans le passé, par Algemon Sidney, et dans le présent par M. de Lafayette.

Le premier usage que je fis de mes études sur les anciennes langues du Nord et sur les institutions du moyen âge fut de rentrer, avec leur aide, dans l'histoire d'Angleterre, et de m'y enfoncer plus avant. Jusque-là je n'avais guère fait que promener, pour ainsi dire , ma vue sur les événements postérieurs à la conquête normande : cette fois je remontai beaucoup plus haut, et je me mis à étudier la période anglo-saxonne , travail que me facilita singulièrement l'ouvrage, si plein de science , du respectable Sharon- Tumer. La prodigieuse quantité de détails que renferme cet ouvrage , sur les moeurs et l'état social des conquérants germains de la Grande - Bretagne et sur les Bretons indigènes, les nombreuses citations de poésies originales, soit des bardes celtiques, soit des scatdes septentrionaux, m'attachèrent par un genre d'intérêt que je n'avais pas encore éprouvé dans mes recherches. L'ordre de considérations générales et purement politiques, où je m'étais renfermé jusqu'alors, me sembla pour la première fois trop aride et trop borné. Je me sentis une forte tendance à descendre de l'abstrait au concret, à envisager sous toutes ses faces la vie nationale, et à prendre pour point de départ, dans la solution du problème de l'antagonisme des différentes classes d'hommes au sein de la même société, l'étude des races primitives dans leur diversité originelle. Je tournai donc mon attention vers l'histoire spéciale de chacune des branches de la population actuelle des îles britanniques.

Je commençai par l'histoire d'irlatide, dont je ne savais alors que ce qu en

294 PpÉFACE.

rapportent les écrivains de celle d'Angleterre, c'est-à-dire très-peu de chose. A mesure que les faits particuliers de cette histoire se déroulaient ^evânt mes yeux , une lumière inattendue venait éclairer le grand problème à la solution duquel allaient aboutir toutes mes recherches, le problème de la conquête au moyen âge et de ses résultats sociaux. En effet, l'empreinte de la conquête est marquée sur chaque page des annales du peuple irlandais ; toutes les conséquences de ce fait primitif , si difficiles à reconnaître et à suivre dans les autres histoires, se présentent dans celle-ci avec une netteté, avec un relief, qui frappent la vue. C'est là qu'apparaît, sous l'aspect le moins douteux, avec des formes pour ainsi dire palpables, ce qu'il faut deviner ailleurs : la longue persistance de deux nations ennemies Sur le même sol , et la diversité des luttes politiques , sociales, religieuses, qui dérivent, comme d'un fonds inépuisable, de cette hostilité originelle ; l'antipathie de race survivant à toutes les révolutions des mœurs, des lois et du langage, se perpétuant à travers les siècles, quelquefois sourde, plus souvent flagrante , cédant par intervalle aux sympathies que fait naître la communauté d'habitation et l'amour instinctif du pays , puis se réveillant tout à coup et séparant de nouveau les hommes en deux camps ennemis. Ce grand et triste spectacle, dont la malheureuse Irlande est le théâtre depuis sept cents ans, fit apparaître devant moi, d'une manière en quelque sorte dramatique, ce que j'entrevoyais confusément au fond de l'histoire des monarchies européennes. C'était un commentaire vivant, qui plaçait la réalité en face de mes conjectures, et m'indiquait la route que je. devais suivre, si je voulais, sans péril pour la vérité, appeler dans mon travail l'imagination à l'aide des facultés logiques , et joindre quelque peu de divination à la recherche et à l'analyse des faits.

L'histoire particulière de l'Ecosse, quoique moins riche en points de vue de ce genre, m'offrit pareillement, comme une base solide d'inductions et de similitudes, l'éternelle hostilité de race des montagnards et des gens de la plaine, hostilité dramatisée d'une manière si vive et si originale dans plusieurs romans de Walter Scott. Mon admiration pour ce grand écrivain était profonde ; elle croissait à mesure que je confrontais dans mes études sa prodigieuse intelligence du passé avec la mesquine et terne érudition des écrivains modernes les plus a^lèbres. Ce fut avec un transport d'enthousiasme que je saluai l'apparition du chef-d'œuvre d'Ivanhoe. Walter Scott venait de jeter un de ses regards d'aigle sur la période historique vers laquelle, depuis trois. ans, se dirigeaient tous les efforts de ma pensée. Avec cette hardiesse d'exécution qui le caractérise , il avait posé , sur le sol de l'Angleterre, des Normands et des Saxons, des vainqueurs et des vaincus, encore frémissants l'un devant l'autre, cent vingt ans après la conquête. 11 avait coloré en poè'te une scène du long drame que je travaillais à construire avec la patience de l'historien. Ce qu'il y avait de réel au fond de son œuvre, les caractères généraux de l'époque où se trouvait placée l'action fictive, et où figuraient les personnages du roman, l'aspect politique du pays, les mœurs diverses et les relations mutuelles des classes

PRÉfACE. Î96

d'hommes, tout était d'acoord avec les lignes du plan qui s'ébauchait alors dans mon es(mt. Je TavDue, au milieu des doutes qui accotnpagitent tout travail oonsdencieux, mon ardeur et ma confiance furent doublées par Fespèoe de sanction indhrecte qu'un de mes aperçus favoris recevait ainsi de rhomme que je regarde comme le plus grand maître qu'il y tit jaman) eu en fait de divination historique.

Cependant, dès les premiers mois de 48SIO, j'avais commencé à lire la grande collection des historiens originaux de la France et des Gaules. K mesure que j'avançais dans cette lecture, à la vi\'e impression du plaisilr que me causait la peinture contemporaine des hommes et des bhoses de notre vieille histoire, se joignait un sourd mouvement de colère contre les écrivains modernes, qui, loin de rcproduh-e fidèlement ce spectacle, avaient travesti les faits, dénaturé les caractères, imposé à tout une couleur fausse ou induise. Mon indignation augmentait à chaque tiouveau rapprochement qu'il m'arrivait de flûre entre la véritable histoire de France, telle que je la voyais ÎStce à foœ dans les documents originaux, et les plates compilations qui en avaient usurpé le titre, et propagé, comme articles de foi, les plus inconcevables bévues dans le monde et dans les écoles. Curieux de pousser à bout l'examen de cet étrange contraste, je ne bornais plus, comme autrefois, mon exploration à une série de faits déterminée, à la recherche des éléments d'un seul problème : j'abordais toutes les questions, je relevais toutes les erreurs ^ et je laissais une libre carrière à ma pensée, dans le vaste champ de l'érudition et de la controverse historique.

Au calme d'esprit avec lequel je parcourais ce labyrinthe de doutes et de difficultés, il me semblait que je venais enfin de rencontrer ma véritable vocation. Cette vocation, que j'embrassai dès lors avec toute l'ardeur de la jeunesse, c'était, non de ramener isolément un peu de vrai dans quelque coin mal connu du moyen âge, mais de planter, pour la France du MX* siècle, le drapeau de la réforme historique. Réforme dans les études, réforme dans la manière d'écrire l'histoire, guerre aux écrivains sans érudition qui n'ont pas su voir, et aux écrivains sans imagination.qui n'ont pas su peindre ; guerre à Mézerai , à Velly, à leurs continuateurs et à leurs disciples* ; guerre enfin aux historiens les plus vantés de l'école philosophique, à cause de leur sécheresse calculée, et de leur dédaigneuse ignorance des origines nationales : tel fut le programme de ma nouvelle tentative. J'allais jeter t» cri de ralliement, et faire appel, dans les colonnes du Censeur Européen y aux hommes disposés à m'entendre et à sympathiser avec moi, lorsque la tribune d'où je parlais, ou , en termes moins ambitieux, torsque l'entreprise politico-littéraire, conduite pendant six ans, malgré de ttom breuses persécutions, par mes honorables amis MM. Comte et Dunoyer, succomba sous la censure qui venait d'être rétabtie.

Un mois après, je fis proposer aux administrateurs du Courrier Français une série de Lettres sur l'histoire de France, et ma collaboration fut

* Aucune porUon do l'Hiâtoire des Français» par M. de Sismondi, n'avait encore paru; les trois premiers volumes de ce bel ouvrage furent publiés en I8S1.

agréée. La première de œs Lettres, que j'aurais pu intituler mon manifeste, parut le 43 juillet 4890. Comme elle a presque entièrement disparu dans les éditions subséquentes, j'en donne ici le texte primitif, sauf quelques corrections de style. La rénovation deThistoire de France, dont je signalais vivement le besoin, se présentait à moi sous deux faces. Tune scientifique et l'autre politique. J'invoquais à la fois une complète restauration de la vérité altérée ou méconnue, et une sorte de réhabilitation pour les classes moyennes ou inférieures, pour les aïeux du tiers-État, mis en oubli par nos historiens modernes. Né roturier, je demandais qu'on rendit à la roture sa part de gloire dans nos annales, qu'on recueillit, avec un soin respectueux, les souvenirs d'honneur plébéien, d'énergie et de liberté bourgeoise; en un mot, qu'à l'aide de la science unie au patriotisme, on fît sortir de nos vieilles chroniques des récits capables d'émouvoir la fibre populaire. Sans doute je m'exa^rais la possibilité de mettre en scène le peuple à toutes les époques de notre histoire; mais cette illusion même prêtait à mes paroles plus de chaleur et d'entrainement. Dès l'apparition de ma seconde Lettre, je fus traité en ennemi par les journalistes du parti anti-libéral ; on m'accusait de vouloir amener un démembrement de la France, et d'ébranler la monarchie française, en lui retranchant malignement cinq siècles d'antiquité. La censure mutila plusieurs de mes pages, et biffa, de son encre rouge, ma dissertation sur la véritable époque de l'établissement de la monarchie*.

Malgré ces attaques ofUcieiles, je poursuivais tranquillement ma route, lorsque des traverses inattendues vinrent m'assaillir. À mesure que j'entrais plus avant dans la discussion , soit de la méthode suivie par nos historiens, soit des bases mêmes de notre histoire, la teinte politique s'effaçait, l'érudition se montrait sans entourage ; Fintérét de mes articles devenait spécial et borné aux seuls esprits curieux de la science. A Paris, on me lisait toujours avec plaisir ; mais je soulevai contre moi une partie de la clientèle de province. Plusieurs lettres, pleines de mécontentement, arrivèrent l'une après l'autre ; je ne sais plus d'où elles étaient écrites ; mais elles parlaient avec tant d'aigreur de ces longs articles, bons pour le Journal des Savants, que l'administration du Courrier craignit une désertion d'abonnés. On me pria de changer de sujet, en m'objectant, d'une manière aimable, la variété de mes publications dans le Censeur Européen, Je répondis que j'avais fait vœu de ne plus écrire que sur des matières historiques; et, au mois de janvier 4 82 4, je cessai de prendre part à la rédaction du Courrier Français.

Ce ne fut pas sans regret que je me vis contraint d'int<errompre mes publications hebdomadaires. Ce genre de travail sans continuité, sans suite bien précise, convenait parfaitement à la fougue aventureuse de ma critique, et, je dois le dire, au peu de maturité qu'avaient alors mes études sur l'histoire de France. J'étais loin de me sentir convenablement préparé pour traiter les mêmes questions dans un ouvrage de lonci;iie haleine , conçu à tète reposée et exécuté avec méthode. Mais, si je me jugeais moi-même faible de ce côté,

' Neuvième Iclire dans les dernières éditions.

PRÉFACE. tffl

j'avais déjà de la confiance dans mes vues sur ThisIxMre d'Angleterre, et sur cette question de la conquête qui n'avait cessé de. s^agrandir pour moi , à chacune de mes nouvelles excursions dans le champ de T histoire du moyen âge. Je me tournai donc encore une fois vers mon ancien sujet de prédilection, et je Tabordai plus hardiment, et avec plus de science des faits, plus d'élévation dans le point de vue et une compréhension plus large. Tout ce que j'avais lu depuis quatre ans, tout ce que je savais, tout ce que je sentais, venait s'encadrer dans le plan que je conçus alors avec une décision aussi ferme que prompte. Je résolus, qu'on me pardonne Texpression, de bâtir enfin mon épopée, d'écrire l'histoire de la conquête de l'Angleterre par les Normands, en remontant jusqu'à ses causes premières, pour descendre ensuite jusqu'à ses dernières conséquences; de peindre ce grand événement avec les couleurs les plus vraies, et sous le plus grand nombre d'aspects possible ; de donner pour théâtre à cette variété de scènes , non* seulement TAngleterre, mais tous les pays qui, de près ou de loin, avaient ressenti l'influence de la population normande , ou le contre-coup de sa victoire. Dans ce cadre étendu, je donnais place à toutes les questions importantes qui m'avaient successivement préoccupé ; à celle de l'origine des aristocraties modernes, à celle des races primitives, de leurs diversités morales et de leur coexistence sur le même sol; enfin à la question même de la méthode historique, à celle de la forme et du style, que j'avais attaqué récenunent dans mes Lettres sur l'histoire de France. Ce que je venais de conseiller, je voulais le mettre en pratique , et tenter à mes risques et périls l'expérience de ma théorie : en un mot, j'avais l'ambition de faire de l'art en même temps que de la science , d'être dramatique à l'aide de matériaux fournis par une érudition sincère et scrupuleuse. Je me mis à l'œuvre avec un zèle proportionné aux difficultés de l'entreprise.

Le catalogue des livres que je devais lire et extraire était énorme; et, comme je n'en pouvais avoir à ma disposition qu'un très-petit nombre, il me fallait aller chercher le reste dans les bibliothèques publiques. Au plue fort de l'hiver, je faisais de longues séances dans les galeries glaciales de la rue de Richelieu, et plus tard, sous le soleil d'été, je courais, dans un même jour, de Sainte-Geneviève à l'Arsenal , et de l'Arsenal à l'Institut, dont la bibliothèque, par une faveur exceptionnelle, restait ouverte jusqu'à près de cinq heures. Les semaines et les mois s'écoulaient rapidement pour moi , au milieu de ces recherches préparatoires , où ne se rencontrent ni les épines ni les découragements de la rédaction; où l'esprit, planant en liberté audessus des matériaux qu'il rassemble, compose et recompose à sa guise, et construit d'un souffle le modèle idéal de l'édifice que, plus tard, il faudra bâtir pièce à pièce, lentement et laborieusement. En promenant ma pensée à travers ces milliers de faits épars dans des centaines de volumes, et qui me présentaient, pour ainsi dire, à nu, les temps et les hommes que je voulais peindre, je ressentais quelque chose de l'émotion qu'éprouve un voyageur passionné à l'aspect du pays qu'il a longtemps souhaité dç voir et que souvent lui ont montré ses rêves.

A force dfe dévorer les "longues pages in-folio, pour en extraire uno phrase et quelquefois un mot entre mille , mes yeux acquirent une faculté qui m'étonna , et dont il m'est impossible de me rendre compte , celle de lire, en quelque sorte par intuition, fet de rencontre*- presque immédiatement le passage qui devait m'intéresser. La force vitale semblait se porter tout entière vers un seul point. Dans l'espèce d'extase qui m'absorbait intérieurement, pendant que ma main feuilletait le volume bu prenait des notes, je n'avais aucune conscience de ce qui se passait autour de moi. La table où j'étais assis se garnissait et se dégarnissait de travailleurs ; les employés de la bibliothèque ou les cUrieux allaient et venaient par la salle ; je n'entendais rieh, je ne voyais rien ; je ne voyais que les apparitions évoquées en moi par ma lecture. Ce souvenir m'est encore présent; et depuis cette époque de premier travail , il ne m'arriva jamais d'avoir une perception aussi vive dès personnages de mon drame, de ces hommes de race, de mœurs, de physionomies et de destinées si diverses, qui successivement se présentaient à mon esprit, les uns chantant sur la harpe celtique l'éternelle attente du retour d'Arthur, les autres naviguant dans la tempête avec aussi peu de souci d'eux-mêmes qiie le cygne qui se joue sur Un lac; d'autres, dans l'ivresse de la victoire, amoncelant les dépouilles des vaincus, mesurant la terre au cobdeau pour en faire le partage , comptant et recomptant par têtes les familles comme le bétail; d autres enfin, privés par une seule défaite de tout ce qui fait que la vie vaut quelque chose, se résignant à voir l'étranger assis en maître à leurs propres foyers, où frénétiques de désespoir, courant à la forêt pour y vivre, comme vivent les loups, de rapine, de meurtre et d'indépendance.

Comme on l'a souvent remarqué, toute passion véritable a besoin d'un confident intime : j'en avais un à qui, presque chaque soir, je rendais compte de mes acquisitions et de mes découvertes de la journée. Dans le choix toujours si délicat d'une amitié littéraire, mon cœur et ma raison s'étaient heureusement trouvés d'accord pour m' attacher à l'un des honunes les plus aimables et les plus dignes d'une haute estime. H me pardonnera, je l'espère, de placer son nom dans ces pages, et de lui donner, peut-être indiscrètement, un témoignage de vif et profond souvenir : cet ami, ce conseiller sûr et fidèle , dont je regrette chaque jour davantage d'être séparé par l'absence, c'était le savant, l'ingénieux M. Fauriel, en qui la sagacité, la justesse d'esprit et la grâce de langage semblent s'être personnifiées. Ses jugements, pleins de finesse et de mesure, étaient ma règle dans le doute; et la sympathie avec laquelle il suivait mes travaux me stimulait à marcher en avant. Rarement je sortais de nos longs entretiens sans que ma pensée eût fait un pas, sans qu'elle eût gagné quelque chose en netteté ou en décision. Je me rappelle encore, après treize ans, nos promenades du soir, qui se prolongeaient, en été, sur une grande partie des boulevards extérieurs, et durant lesquelles je racontais avec une abondance intarissable les détails les plus minutieux des chroniques et des légendes, tout ce qui rendait vivants pour moi mes vainqueurs et mes vaincus du xi« siècle ;

toutes les misè^es nationales, toutes les souffranœs individuelles de la population anglo-saxonne, et jusqu'aux simples «ivanies éprouvées par ces hothmes morts depuis sept cents ans, et que j*aimais comme si j'eusse été l'un d'entre eux. Tantôt c'était un évêque saxoii chassé de son siège parce qu'il ne savait pas le français; tantôt des moines dont on lacérait les chartes comme de nulle valeur , parce qu'elles étaient en langue saxonne ; tantôt un accusé que les juges normands condamnaient, sans vouloir l'entendre , parce qu'il ne parlait qu'anglais ; tantôt une famille dépouillée par les conquérants et recevant d'eux , à titre d'aumône , une parcelle de son propre héritage : faits de bien peu d'importance , à ne les considérer qu'en euxmêmes, mais où je puisais la forte teinte de réalité qui devait, si la puissance d'exécution ne me manquait pas, colorer l'ensemble du tableau.

Ainsi se passa cette année 1821, dont les moindres souvenirs ont du charme pour moi, peut-être parce que, dans l'union mystérieuse qui se forme entre l'auteur et son œuvre , cette année répondait au premier mois, au mois le plus doux du mariage. J'entrai, en 1822, dans une période de travail plus âpre et moins attrayante : je commençai à rédiger. En effet , c'est dans cette opération de l'esprit, où domine le calcul et non plus la fantaisie, par laquelle on tâche de rendre clair aux yeux d'autrui ce qu'on a \Ti clairement soi-même ; c'est là que se rencontrent les fatigues et les mécomptes de l'écrivain. La difficulté de trouver une forme, pour l'ouvrage Idéal éclos dans ma pensée, était d'autant plus grande que je me refusais, de propos délibéré , le secours que prête d'ordinaire Tlmitatioh d'tin modèle. Je ne voulais ireproduire, en histoire, ni la manière des philosophes du dernier siècle , ni celle des chroniqueurs du moyen âge , ni même celle des narrateurs de l'antiquité, quelle que fût knon admiration pour eux. Je me proposais, si j'en avais la force, d'allier, par une sorte de travail mixte, au mouvement largement épique des historiens grecs et romains, la naïveté de couleur des légendaires et la raison sévère deà écrivains modernes. J'aspirais, un peu ambitieusement peut-être, à me faire un style grave sans emphase oratoire, et simple sans affectation de naïverie et d'archaïsme ; à peindre les hommes d'autrefois avec la physionomie de leur temps, mais en parlant moi-même le langage du liiien ; enfin à multiplier les détails jusqu'à épuiser les textes originaux , mais sans éparpiller le récit et briser l'unité d'ensemble.

iDans cette tentative de conciliation entre des méthodes si diverses, j'étais incessamment ballotté entrie deux écueils ; je cheminais entre deux périls : celui d'accorder trop à la régularité classique, de perdre ainsi la force de couleur locale et la vérité pittoresque ; et celui , plus grand encore , d'enchevêtrer ma narration dans une multitude de petits faits, poétiques peut-être, mais incohérents et dépourvus de gravité, dépourvus même de- signification pour un lecteur du xix« siècie. Tel de mes chapitres avait le premier défaut, tel autre tombait dans le second , suivant la nature des matériaux , parfois pauvres, parfois surabondants, et que j'a\Tiis peine à réduire, à dompter, si je puis m'exprimer ainsi, pour les faire entrer dans leurs cadres. Sou-

vent, après de longs efforts et des ratures sans nombre , j'avais recours à ma dernière ressource , la radiation totale. J'essayais, non sans de nouvelles peines , d'autres combinaisons ; je faisais et je défaisais sans cesse : c'était l'ouvrage de Pénélope; mais, grâce à une volonté inébranlable et à dix heures de travail chaque jour, cet ouvrage ne laissait pas d'avancer. Je l'aimais d'une affection vraiment passionnée ; et je m'y attachais de plus en plus , autant par les peines qu'il me coûtait que par mes espérances et par les rêves de succès lointains qui venaient me bercer aux heures de repos.

Les années 4821 et 4822 furent marquées en poUtique par une \ive agitation des esprits k laquelle je ne pus ni ne voulus me soustraire. Le coup d'État du double vote, prélude du grand coup d'État contre la Charte, exécuté et puni dix ans plus tard, avait provoqué les moins fanatiques à la résistance extra-légale. Une association secrète, empruntée à l'Italie, réunit et organisa, sous des chefs placés haut dans l'estime du pays , une grande partie et la partie la plus éclairée de la jeunesse des classes moyennes. Mais nous ne tardâmes guère à nous convaincre de l'inutilité de nos efforts pour amener des événements qui n'étaient pas mûrs, et tous les affiliés, renonçant à l'action , retournèrent à leurs comptoirs ou à leurs livres. Ce fut un acte de bon sens et de résignation civique; et, chose remarquable, le plus beau mouvement d'études sérieuses succéda, presque sans intervalle, à cette effervescence révolutionnaire. Dès l'année 1823, un souffle de rénovation commença à se faire sentir et à raviver simultanément toutes les branches de la littérature. On vit poindre alors, chez une foule d'esprits jeunes et distingués, l'ambition d'atteindre au vrai sous toutes ses formes, dans l'art comme dans la science; ambition qui, durant sept ans, n'a cessé de se montrer féconde, et de donher pour l'avenir de grandes et nobles espérances. J'eus le bonheur de voir ce que je désirais le plus , les travaux historiques prendre une haute place dans la faveur populaire, et des écrivains du premier ordre s'y consacrer de préférence. Le nombre et l'importance des publications qui parurent successivement de 182>i à la fin de 1830; tant d'ouvrages de longue haleine, dont chacun présentait sous un nouveau jour, et restaurait, en quelque sorte, une époque, soit ancienne, soit récente, du passé; un tel concours d'efforts et de talents donna lieu à cette opinion, alors probable, aujourd'hui malheureusement fort douteuse, que l'histoire serait le cachet du xix« siècle , et qu'elle lui donnerait son nom , comme la philosophie avait donné le sien au xviii*. Une pareille croyance était bien faite pour exciter le zèle jusqu'à l'enthousiasme. Je m'imaginais, selon la belle expression de M. de Chateaubriand, courir l'un des premiers sur la pente du siècle, et chaque pas que je faisais avec cette pensée me semblait plus ferme et plus assuré. J'atteignis le but au printemps de 1825, après quatre ans et demi d'efforts sans relâche. Le succès que j'obtins passa mes espérances ; mais il y eut à cette joie, quelque grande qu'elle fût , une bien triste compensation : mes yeux s'étaient usés au travail; j'avais en partie perdu la vue.

Ma tâche finie , j'écoutai , mais trop tard peut-être , le conseil de prendre du repos; il y avait urgence, car j'étais devenu entièrement incapable de

lire et d'écrire. Ma vue ne œssa pas de décliner, malgré l'emploi deg remèdes les plus énergiques ; et, pour dernière prescription médicale , on m'ordonna de voyager. J'allai en Suisse, et de là en Provence, où M. Fauriel vint bientôt me rejoindre. Ce voyage avait pour lui un but sdenttfique ; c'était le dernier complément de longues et patientes recherches sur l'histoire politique et littéraire de la France méridionale, travail digne, selon moi , des plus beaux temps de l'érudition historique. Condamné à l'oisiveté, je suivais, de ville en ville , mon laborieux compagnon de voyage , et je le regardais, non sans envie, scruter toutes les reliques du passé, fouiller les archives et les bibliothèques, pour mettre la dernière main à l'ouvrage qui devait combler un vide immense dans notre histoire nationale '. C'est ainsi que nou^ parcou* rûmes ensemble, durant plusieurs mois, la Provence et le Languedoc. Hors d'état moi-même de lire , non pas un manuscrit , mais la plus belle inscription gravée sur la pierre , je tâchais de tirer encore quelque profit de mes courses en étudiant sur les monuments l'histoire de l'architecture du moyen âge. J'avais tout juste assez de vue pour me conduire ; mais en présence des édifices pu des ruines dont il s'agissait de reconnaître l'époqite et de déterminer le style, je ne sais quel sens intérieur venait au secours de mes yeux. Animé par ce que j'appellerais volontiers la passion historique, je voyais plus loin .et plus nettement. Aucune des lignes principales , aucun trait caractéristique ne m'échappait, et la promptitude de mon coup d'œil, si incertain dans les circonstances ordinaires, était une cause de surprise pour les personnes qui m'accompagnaient. Telles sont les dernières notions que m'ait procurées le sens de la vue ; un an après , cette jouissance si bornée, et pourtant si vive encore pour moi, ne m'était plus permise : tout reste de vision avait disparu.

De retour à Paris dans les premiers mois de 48^6, je me remis à suivre ce que je regardais comme ma destinée, et, presque aveugle, je retrouvai tout mon zèle pour de nouvelles études. La nécessité de Hre par les yeux d'autrui et de dicter au lieu d'écrire ne m'effrayait pas; je m'étais déjà rompu à ce genre de travail dans la rédaction des derniers chapitres de mon ouvrage. La transition toujours si rude d'un procédé à l'autre m'avait été rendue moins pénible par les soins empressés d'une amitié qui m'est bien chère. C'est à M. Armand Carrel , dont le nom est célèbre aujourd'hui, que je dois d'avoir franchi sans hésitation ce pas difficile. Son caractère si ferme et son esprit si droit sont venus ensemble à mon aide dans les jours de découragement; et peut-être lui ai-je rendu service pour service en devinant le premier et en révélant à ses propres yeux tout l'avenir de son beau talent •, Je m'occupai d'abord d'un projet conçu et arrêté depuis quelque temps : c'était

1 Histoire de la Gaule méridionale sous la domination des conquérants germains; 4 toi. 4836.

3 le ne pois revoir sans un serrement de cœur ces lignes écrites U y a <|iiatre ans; ane mort violente a tout terminé ici-bas pour Fillustre et malheureux Carrel. U était jmpoifiiblo de donner plus d'espérances» d'Inspirer plus de sympathies et de laisser plus de resrets.

celui d'une {grande histoire ou plutôt d'une grande chronicjue de France, réunissant, dans le cadre d'une narration continue, tous les document^ originaux de notre histoire, du y*' siècle au wii^. La faveur presque universelle dont jouissaient alors les collections de chroniques et de mémoires m'avait séduit et tant spit peu égaré. Je croyais qu'il serait possible de joindre ensemble tous ces matériaux disparates en comblant les vides, en supprimant les redites, mais en conservant avec soin l'expression contemporaine des faits. Il me semblait que de ce travail, où chaque siècle se raconterait , pour ainsi dire , lui-même , et parlerait par sa propre voix, devait résulter la véritable histoire de France, celle qui ne serait jamais refaite, celle qui n'appartiendrait à aucun écrivain, et que tous consulteraient comme le répertoire de nos archives nationales.

Par une singulière rencontre, la même idée vint en même temps à l'un de mes ^mis , dont la haute intelligence avait d'autant plus de pouvoir sur moi que le caractère de son esprit ressemblait moins à celui du mien : c'était M. Mignet, l'historien idéahste de la nouvelle école, doué d'un admirable talent pour la générahsation des faits et pour l'induction historique. Nous nous associâmes ensemble pour la mise en œuvre de notre commune pensée. Tous les deux nous fîmes , durant plusieurs mois, des études préparatoires, lui sur le xiii*^ siècle et les siècles suivants, moi sur la période antérieure. Tout alla bien tant qu'il i\& s'agit que de reconnaître et de passer en revue les grandes masses de récits qui devaient s'ajuster l'une à l'autre dans la composition de notre puvrage. Il y avait là en apparence quelque choçe d'imposant; mais, quand il fallut s'occuper de la rédaction défmitive, nos illusions tombèrent, et nous nous aperçûmes, chacun de notre côté, qu'un travail où l'art n'entrait pour rien nous était antipathique, je terminai pour ma part un volume , celui qui devait paraître le premier. Heureusement l'entreprise fut abandonnée avant toute publication.

Lorsqu'il fallut choisir un autre sujet d'ouvrage, Ip penchant de mon espnt à se reporter en arrière, pour reprendre en sous-œuvre d'anciennes idées et d'anciennes ébauches, me fit songer aux dix Lettres sur l'histoire de France, pubUéesen 4830. Six ans s'étaient écoulés depuis cette époque, et la réforme des études historiques n'avait plus besoin d'être prèchée ; elle s'annonçait elle-même, et marchait à pas de géant. Toutefois, si la révolution était accomplie pour les esprits d'élite, elle ne l'était pas encore pour la masse du public. Si MM. Guizot, de Sismondi et de Barante trouvaient des lecteurs enthousiastes , Yelly et Anquetil avaient sur eux l'avantage d'une clientèle bien plus nombreuse. Je repris donc ma polémique de 4820 , non contre ces hommes, coupables seulement d'avoir eu la science de leur temps, mais contre cette science elle-même , qui, vieillie et usée pour nous, devait faire place à une science nouvelle. Je redressai tout ce qu'il y avait de hasardé dans mon premier travail ; j'élargis le champ de la controverse, et je posai les questions historiques d'une manière plus ferme et plu^ nette; enfin je substituai un langage calme à mon style de jeunesse empreint d'une certaine ardeur fébrile et d'une surabondance de volonté qui souvent dépas-

sait le but. Mps repentes études furent mises à profit; elles ija'aidèrent é compléter lat critique df^s bases fondamentales de Tbistoire des deux dynasties frankes, et à fixer le point précis où commence T histoire de France proprement dite. Lorsque, après avoir traité la question de Tavénementde la ^t)isième race, j*abordai celle de raffrancbissement des comipt^unes, ce problème , qui m'avait préoccupé dès le début de ma carrière historique, me retint par un attrait irrésistible : il me fut impossible de m'en détacher avant d'avoir traité sous toutes ses faces, par la dissertation et par le récit, un sujet où venaient, pour ainsi dire , se refléter toutes mes sympathies plébéiennes. Il me semblait remplir un devoir de piété filiale, en racontant la vie orageuse des ancêtres de la bourgeoisie française , en faisant revivre pour mes contemporains les noms obscurs de quelques proscrits du xii*' siècle. C'est ainsi qu'un point de discussion, effleuré eu 48S10 dans un simple article de journal , devint cette fois la matière d'un demi-volume. 4e reproduis ici l'ébauche primitive , afin qu'elle puisse être comparée , s'il y a lieu , avec I9 travail final.

La première écMtion des Lettres s,ur l'hUtoire de France fut publiée v^rs la fin de 4827; la seconde édition parut l'année suivante. Ce ne fut pas une simple réimpression , n^ais un remaniement complet, où yne partie de l'ouvrage subit de tels changements que des chapitres entiers , remplacés par d'autres , demeurèrent sans emploi : je leur donne asile dans ce volum^. Durant le cours de l'année 4828, je partageai mon temps entre cette révisioif scrupuleuse et un projet dont l'exécution est encore pour moi dans l'avenir, mais qui sera, s'il plait à Dieu, le couronnement de mes travaux historiques. Mon frère , Âmédée Thierry, achevait alors son Histoire des Gaulois , un de ces ouvrages d'érudition forte et consciencieuse , où les textes sont épuisés et qui restent comme le dernier mot de la science. Il allait dqnner au public une moitié des prolégomènes de l'histoire de France , les origines celtiques, le tableau des migrations gauloises et celui de'la Gaule sous l'administration romaine. J'entrepris de donner pour ma part l'autre moitié, c'est-à-dire Ips origines germaniques , et le tableau des grandes invasions qui amenèrent la chute de l'empire romain d'Occident. J'éprouvais un véritable plaisir de cœuf à l'idée de cette association fraternelle, à l'espoir d'attacher nos deux noms à la double base sur laquelle doit reposer l'édifice de notre histoire nationale. L'ouvrage de mon frère ^ vu le jour, et il a fait un beau cheniin dans le monde httéraire; le mien est resté interrompu. Je yenais d'entrer avec ardeur dans une série de recherches toutes nouvelles pour moi : je fquillais dans la collection des historiens byzantins , pour en tirer l'histoire des Goths, des Huns , des Vandales, et des autres nations qui prirent part au démembrement de l'empire, lorsque je me sentis arrêté par un obstacle plus fort que moi. Quelque étendu que fût le cercle de ces travaux, ma cécité, alofs complète, ne m'aurait pas empêché de le parcourir : j'étais résigné, autant que doit l'être un homme de cœur; j'avais fait amitié avec les ténèbre^. Mais d'autres épreuves survinrent : des souffrances aiguës et le déclin de mes forces annoncèrent une maladie nerveuse de la naturo la plus grave.

Je fus contraint de m'avouer vaincu, et pour sauver, s*ll en était encore temps, les derniers restes de ma santé , je renonçai au travail, et je quittai Paris en octobre 1828.

Telle est Thistoire des dix années de ma vie littéraire les plus remplies et les plus laborieuses. Depuis , je n'en ai pas retrouvé de pareilles, et seulement j'ai pu glaner çà et là quelques heures de travail parmi de longs jours de souffrances. Le temps d'arrêt qui ouvrit pour moi l'année 1829 marque la limite commune de ces deux époques, si différentes Tune de l'autre. Là se trouve la fin de ma carrière de jeunesse et le commencement d'une nouvelle carrière que je poursuis avec courage, où j'avance à pas lents, bien plus lents qu'autrefois , mais en revanche plus sûrs peut-être. J'y suis entré par la révision définitive de mon* principal ouvrage, V Histoire de la conquête de V Angleterre par les Normands. J'aurais voulu ensuite reprendre et achever mon histoire des invasions germaniques et du démembrement de l'empire romain ; je l'ai tenté ; j'ai épuisé toutes les ressources d'une bibliothèque de province, et je me suis arrêté faute de livres. Alors, faisant choix d'un sujet dont tous les matériaux se trouvaient à ma portée , j'ai entrepris une nouvelle série de Lettres sur l'histoire de France, travail non plus de critique, mais de pure narration, qui doit embrasser, dans tous ses détails de faits, de mœurs et de caractères, la période si dramatique sur laquelle dominent les noms de Fredegonde et de Brunehilde. C'est à cet ouvrage, commencé en 1833, que je consacre aujourd'hui tout ce qui me reste d'ardeur et de forces. *

Si , comme je me plais à le croire, l'intérêt de la science est compté au nombre des grands intérêts nationaux, j'ai donné à mon pays tout ce que lui donne le soldat mutilé sur le champ de bataille. Quelle que soit la destinée . de mes travaux , cet exemple , je l'espère, ne sera pas perdu. Je voudrais qu'il servit à combattre l'espèce d'affaissement moral, qui est la maladie de la génération nouvelle ; qu'il pût ramener dans le droit chemin de la vie quelqu'une de c>es âmes énervées qui se plaignent de manquer de foi , qui ne savent où se prendre et vont cherchant partout , sans le rencontrer nulle part, un objet de culte et de dévouement. Pourquoi se dire .avec tant d'amertume que, dans le monde constitué comme il est , il n'y a pas d'air pour toutes les poitrines , pas d'emploi pour toutes les intelligences? L'étude sérieuse et calme n'est-elle pas là? et n'y a-t-il pas en elle un refuge , une espérance, une carrière à la portée de chacun de nous? Avec elle, on traverse les mauvais jours sans en sentir le poids, on se fait à soi-même sa destinée; on use noblement sa vie. Voilà ce que j'ai fait et ce que je ferais encore; si j'avais à recommencer ma route, je prendrais celle qui m'a conduit où je suis. Aveugle et souffrant sans espoir et presque sans relâche , je puis rendre ce témoignage , qui de ma part ne sera pas suspect : il y a au monde quelque chose qui vaut mieux que les jouissances matérielles, mieux que la fortune, mieux que la santé elle-même, c'est le dévouement à la science.

Yesoul (Haute-Saône), le 14) novembre 1884.

Page 1