‹ Œuvres complètes, avec des notesChapitre 157 sur 670 · COMMENT L'ESPRIT VIENT AUX FILLES · texte numérisé non relu

COMMENT L'ESPRIT VIENT AUX FILLES

Il est un jeu divertissant sur tous ,

Jeu dont l'ardeur souvent se renouvelle ;

Il divertit et la laide et la belle;

Soit jour, soit nuit , à toute heure il est doux :

Or, devinez comment ce jeu s'appelle.

Le beau du jeu n'est connu de l'époux; C'est chez l'amant que ce plaisir excelle : De regardants, pour y juger des coups, Il n'en faut point ; jamais on n'y querelle : Or, devinez comment ce jeu s'appelle.

Qu'importe-t-il? Sans s'arrêter au nom, Ni badiner là-<1essus davantage , Je vais encor vous en dire un usage : Il fait venir l'esprit et la raison ; Nous le voyons en mainte bestiole.

Avant que Lise allât en cette école, Lise n'étoit qu'un misérable oison ; Coudre et filer c'éloit son exercice , Non pas le sien , mais celui de ses doigts. Car que l'esprit eût part à cet office , Ne le croyez : il n'étoit nuls emplois Où Lise pût avoir Famé occupée ; Lise songeoit autant que sa poupée.

Cent fois le jour sa mère lui disoit , Va-t'en chercher de l'esprit, malheureuse. La pauvre fille aussitôt s'en alloit Chez les voisins, affligée et honteuse.

Leur demandant où se vendoit l'esprit.

On en rioit ; à la fin on lui dit : Allez trouver père Bonaventure , Car il en a bonne provision.

Incontinent la jeune créature

S'en va le voir, non sans confusion :

Elle craignoit que ce ne fût dommage

l>e détourner ahisi tel personnage.

Me voudroit-il faire de tels présents,

A moi qui n'ai que quatorze ou quinze ans?

Vaux-je cela? dLM)it en soi la belle.

Son innocence augmentoit ses appas.

Amour n'avoit à son croc de pucelle

Dont il crût faire un aussi bon repas.

Mon révérend, dit-elle au béat Immme,

CONTES ET NOUVELLES

Je viens vous voir; des personnes m'ont dit

Qa'en ce convent on vendoit de l'esprit;

Votre plaisir seroit-il qu'à crédit

J'en pusse avoir ? non pas pour grosse somme ,

A gros achat mon trésor ne suffit;

Je reviendrai, s'il m'en faut davantage :

Et cependant prenez ceci pour gage.

A ce discours, je ne sais quel anneau ,

Qu'elle tiroit de son doigt avec peine,

Ne venant point, le père dit : Tout beau !

Nous pourvoirons à ce qui vous amène ,

Sans exiger nul salaire de vous :

Il est marchande et marchande, entre nous;

A l'une on vend ce qu'à l'autre l'on donne.

Entrez ici , suivez-moi hardiment;

Nul ne nous voit, aucun ne nous entend;

Tous sont au chœur; le portier est personne

Entièrement à ma dévotion ,

Et ces murs ont de la discrétion.

Elle le suit; ils vont à sa cellule.

Mon révérend la jette sur un lit.

Veut la baiser. La pau>Tette recule

Un peu la tête; et l'innocente dit :

Quoi ! c'est ainsi qu'on donne de l'esprit ?

Et vraiment oui , repart sa révérence;

Puis il lui met la main sur le teton.

Encore ainsi? — Vraiment oui : comment donc?

La belle prend le tout en patience.

Il suit sa pointe, et d'encor en encor

Toujours l'esprit s'insinue et s'avance,

Tant et si bien qu'il arrive à bon port.

Lise rioit du succès de la chose.

Bonaventure à six moments de là

Donne d'esprit une seconde dose.

Ce ne fut tout, une autre succéda ;

1^ charité du beau père étoit grande.

Eh bien ! dit-il , que vous semble du jeu ?

A nous venir l'esprit tarde bien peu ,

Reprit la belle. Et puis elle demande :

Mais s'il s'en va? — S'il s'en va , nous verrons ;

D'autres secrets se mettent en usage.

N'en cherchez point, dit Lise, davantagcf;

De celui-ci nous nous contenterons.

Soit fait, dit-il ; nous recommenceroas ,

Au pis aller, tant et tant qu'il suffise.

Le pis aller sembla le mieux à Lise.

Le secret même encor se répéta

Par le patrr : il aimoit cette danse.

Lise lui fait une humble révérence,

Et s'en retourne en songeant à cela.

Lise songer ! Quoi î déjà Lise songe !

Elle fait plus, elle cherche un mensonge, Se doutant bien qu'on lui demanderoit, Sans y manquer, d'où ce retard venoit.

Deux jours après, sa compagne Nanette S'en vient la voir : pendant leur entretien Lise révoit. Nanette comprit bien, Ckxnme elle étoit clairvoyante et finette, Que Lise alors ne révoit pas pour rien. Elle fait tant, tourne tant son amie, Que celle-ci lui déclare le tout :

L'autre n'étoit à l'ouïr endormie.

Sans rien cacher. Lise de bout en bout, De point en point, lui conte le mystère, Dimensions de l'esprit du beau père, Et les encore, enfin tout le pho^ ■.

Mais vous, dit-elle, apprenez-nous de graœ Quand et par qui l'esprit vous fut donné. Anne reprit : Puisqu'il faut que je fasse Un libre aveu , c'est votre frère Alain Qui m'a donné de l'esprit un matin.

Mon frère Alain! Alaui! s'écria Lise, Alain mon frère ! ah ! je suis bien surprise ; Il n'en a point, comme en donneroit-U?

Sotte, dit l'autre , hélas! tu n'en sais guère: Apprends de moi que pour pareille af&ire Il n'est besoin que l'on soit si subtil. Ne me crois-tu? sache-le de ta mère; Elle est experte au fait dont il s'agit : Sur ce point là l'on t'aura bientôt dit, Vivent les sots pour donner de l'esprit !

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