LIVRE IV
Et n*entendoit aux façons du pasteur Mystère aucun : ni son reg;ard flatteur, Ni ses présents ne touchoientMagdeleine; Bouquets de thym et pots de marjolaine Tomboient à terre : avoir cent menus souis, C'étoit parler bas-breton tout au moins '. Il s'avisa d'un plaisant stratagème.
Pierre étoit lourd , sans esprit : je crois bien Qu'il ne se fût précipité lui-même; Mais par-delà de lui demander rien C'étoit abus et très grande sottise.
L'autre lui dit : Compère mon ami , Te voilà pauvre , et n'ayant à demi Ce qu'il te faut ; si je t'apprends la guise Et le moyen d'être un jour plus content Qu'un petit roi , sans te tourmenter tant , Que me veux-tu <k>nner pour mes étrennes? Pierre répond : Parbleu ! messire Jean, Je suis à vous , disposez de mes peines; Car vous savez que c'est tout mon vaillant. Notre cochon ne nous faudra* pourtant; Il a mangé plus de son, par mon ame!
Qu'il n'en tiendroit trois fois dans ce tonneau; Et d'abondant', la vache à notre femme Nous a promis qu'elle feroit un veau : Prenez le tout. Je ne veux nul salaire, Dit le pasteur; obliger mon compère Ce m'est assez. Je te dirai conunent : Mon dessein est de rendre Magdeleine Jument le jour, par art d'enchantement, Lui redonnant sur le soir forme humaine. Très grand proflt pourra certainement T'en revenir; car ton âne est si lent, Que du marché l'heure est presque passée Quand il arrive ; ainsi tu ne vends pas , Comme tu veux, tes herbes , ta denrée , Tes choux, tes aulx , enfin tout ton tracas. Ta femme , étant jument forte et membme. Ira plus vite; et sitôt que chez toi Elle sera du marché revenue.
Sans pain ni soupe, un peu d'herbe menue Lui suffira. Pierre dit: Sur ma foi!
Messire Jean , vous êtes nn sage homme. Voyez que c'est d'avoir étadté !
Vend-on cela? Si j'avois grosse somme , Je vous l'aurois parbleu bientôt payé.
Jean poursuivit : Or çà, je t'apprendrai Les mots, la guise, et toute la manière Par où jument , bien faite et poulinière. Auras de jour, belle femme de nuit.
Corps, tête, jambe , et tout ce qui s'ensuit Lui reviendra : tu n'as qu'à me vobr faire.
* Célolt parier nn bngafce inintelUKiblc.
• Ne nous manquera pas. > Outre cela.
Tais-toi sur-tout; car un mot seulement
Nous gâteroit tout notre enchantement;
Nous ne pourrions revenir au mystère ,
De notre vie : encore un coup, motus ,
Bouche cousue; ouvre les yeux sans plus :
Toi-même après pratiqueras la diose.
Pierre promet de se taire , et Jean dit :
Sus, Magdeleine , il se faut , et pour cause ,
Dépouiller nue et quitter cet habit.
D^afez-moi cet atour des dimanches :
Fort bien. Otez ce corset et ces manches :
Encore mieux. Défaites ce jupon :
Très bien cela. Quand vint à la diemise,
La pauvre épouse eut en quelque Ëiçon
De la pudeur. Être nue ainsi mise
Aux yeux des gens ! Magdeleine aimoit mieux
Demeurer femme , et jnroit ses grands dieux
De ne souffrir une telle vergogne.
Pierre lui dit : Voilà grande besogne!
Eh bien ! tous deux nous saurons comme quoi
Vous êtes feite : est-ce, par votre foi ,
De quoi tant craindre? Et là, là, Magdeleine,
Vous n'avez pas toujours eu tant de peine
A tout ôter. Comment donc foites-vous
Quand vous cherchez vos puces ? dites-nous.
Messire Jean est-ce quelqu'un d'étrange ?
Que craignez-vous ? Eh quoi ! qu'il ne vous mange >
Ça dépêchons : c'est par trop marchandé
Depuis le temps , monsieur notre curé
Auroit déjà parfoit son entreprise.
Disant ces mots il ôte la chemise ,
Regarde faire , et ses lunettes prend.
Messire Jean par le nombril commence , Pose dessus une main , en disant :
Que ceci soit beau poitrail de jument.
Puis cette main dans le pays s'avance.
L'autre s'en va transformer ces deux monts Qu'en nos climats des gens nomment tétons ; Car, quant à ceux qui sur l'autre hémisphère Sont étendus , plus vastes en leur tour, Par révérence on ne les nomme guère.
Messire Jean leur fait aussi sa cour.
Disant toujours, pour la cérémonie, Que ceci soit telle ou telle partie.
Ou belle croupe, ou beaux flancs, tout enfin. Tant de façons mettoient Pierre en chagrin : Et, ne voyant nul progrès à la chose, Il prioit Dieu pour la métamorphose.
C'étoit en vain ; car de l'enchantement Toute la force et l'accomplissement Gisoit à mettre une queue à la bête. Tel ornement est chose fort honnête :
Jean , ne voulant un tel point oublier,
CONTES ET NOUVELLES
L'attache donc. Lors Pierre de crier Si haat qu'on l'eût entendu d'une lieue : Messire Jean , je n'y veux point de queue ! Vous l'attachez trop bas, messire Jean!
Pierre à crier ne fut si diligent , Que bonne part de la cérémonie Ne fut déjà par le prêtre accomplie.
A bonne fin le reste auroit été , Si, non content d'avoir déjà parlé, Pierre encor n'eût tiré par la soutane Le curé Jean^ qui lui (Ût : Foin de toi ! T'avois-je pas reconunandé , gros âne , De ne rien dire , et de demeurer coi ? Tout est gâté ; ne t'en prends qu'à toi-même. Pendant ces mots l'époux gronde à part sd. Magdeleine est en un courroux extrême , Querelle Pierre , et lui dit : Malheureux ! Tu ne seras qu'un miaéraMe gueux Toute ta vie ! Et puis viens-t'en me braire , Viens me conter ta faim et ta douleur ! Voyez un peu ; monsieur notre pasteur Veut de sa grâce à ce tralne-malheur ' Montrer de quoi finir notre misère :
Mérite-t-il le bien qu'on lui veut foire? Messire Jean , laissons-là cet oison :
Tous les matins, tandis que ce veau lie Ses choux, ses aulx, ses herbes, son oignon ,* Sans l'avertir venez à la maison ; Vous me rendrez une jument polie.
Pierre reprit: Plus de jument, ma nue; Je suis content de n'avoir qu'un grison*.