V. LES AVEUX INDISCRETS
Paris sans pair n*avoit en son enceinte Rien dont les yeux semblassent si ravis Que de la belle , aimable , et jeune Aminle, Fille à pourvoir, et des meilleurs partis. Sa mère encor la tenoit sous son aile ; Son père avoit du comptant et du bien ; Faites état' qu'il ne lui manquoit rien. Le beau Damon s'étant piqué pour elle , Elle reçut les offres de son cœur :
Il fit si bien l'esclave de la belle, Qu'il en devint le maître et le vainqueur. Bien entendu sous le nom d'hyménée; Pas ne voudrois qu'on le cnU autrement.
L'an révolu , ce couple si charmant, Toujours d'accord , de plus en plus s'aimant *( Vous eussiez dit la première journée ) , Se proroettoît la vigne de l'abbé * , Lorsque Damon, sur ce propos tombé, Dit à sa femme : Un point trouble mon ame; Je suis épris d'une si douce flamme , Que je voudrois n'avoir aimé que vous ,
' Tenei pour certain.
« Biprenkxi proretblale, pour dire m promettoient im conteotraifot mutuel de leur mariAge. Dam le DictUmnaire comi" qme , satiriqme et criUque de Leroux . édition de I7S6, t. II . p. S86, ■ on dit d'un mari et d'une femme qui pasaent la pre- « miére année de leur mariage tant s'en repentir, «{u'I/j auront « la vigne de Véti^, •
Que mon ocpur n'eî^t ressenti que vos coups , Qu'il n'eAt logé que votre seule image, Dig^e, il est vrai, de son premier hommage. J'ai cependant éprouvé d'autres feux :
J'en dis ma coulpe, et j'en suis tout honteux. Il m'en souvient; la nymphe étoit gentille. Au fond d'un bois, l'Amour seul avec nous; Il fit si bien (si mal , me direz- vous) , Que de ce fiiit il me reste une fille.— Voilà mon sort, dit Aminle à Damon :
J'étois un jour seulette à la maison; Il me vint voir certain fils de famille , Bien lait et beau , d'agréable façon :
J'en eus pitié; mon naturel est bon, Et, pour conter tout de fil en aiguille ', Il m'est resté de ce foit un garçon.
Elle eut à peine achevé la parole.
Que du mari l'ame jalouse et folle Au désespoir s'abandonne aussitôt; Il sort plein d'ire> , il descend tout d'un saut , Rencontre un bAt, se le met, et puis crie : Je suis bAté! Ghacun au bruit accourt.
Les père et mère , et toute la mégnie% Jusqu'aux voisins. Il dit , pour foire court , Le beau sujet d'une telle folie.
Il ne fout pas que le lecteur oublie Que les parents d'Aminte, bons bourgeois, Et qui n'avoieut que cette fille unique, La nourrissoient , et tout son domestique Et son époux, sans que , hors cette fois. Rien cAt troublé la paix de leur famille. La mère donc s'en va trouver sa fille; Le père suit , laisse sa femme entrer, Dans le dessein seulement d'écouter. La porte étôit entr'ouverte; il s'approche; Bref, il entend la noise et le reproche Que fit sa fenmie à leur fille, en ces mots : Vous avez tort : j'ai vu beaucoup de sots , Et plus encor de sottes , en ma vie ; Mais qu'on pût voir teUe indiscrétion , Qui l'auroit cru? Gar enfin, je vous prie , Qui vous forçoit? quelle obligation De révéler une diose semblable ?
Plus d'une fille a forligné^ : le diable Est bien subtil; bien malins sont les gens : Non pour cela que l'on soit excusable; Il nous foudroit toutes dans des couvents Glaquemnrer jusqu'à notre hyménée.
Moi qui vous parle ai nW^me destinée ;
> Expreision profertMale, pour dire avec ordre et sans rien omettre. * De colère.
3 La famille . 7 compris les domestiques.
4 Forfait à son honneur.
CONTES ET NOUVELLES
J'en garde au ccnir un sensible regret : J'eus trois enfiuits avant mon mariage.
A votre père ai-je dit ce secret ?
En avons-nous foit plus mauvais ménage?
Ce discours fut à peine proféré, Que l'écoutant s'en court ', et, tout outré, Trouve du hAt la sangle, et se l'attache, Puis va criant par-tout : Je suis sanglé ! Chacun en rit , encor que chacun sache Qu'il a de quoi faire rire à son tour. Les deux maris vont dans maint carrefour Criant , courant , chacun A sa manière , Bâté le gendre , et sanglé le beau-père.
On doutera de ce dernier pôint-ci;
Mais il ne faut telle chose mécroîre.
Et, par exemple , écoutez bien ceci :
Quand Roland sut les plaisirs et la gloire
Que dans la grotte avoit eus son rival ,
D'un coup de poing il tua son cheval.
Pouvoit-il pas , traînant la pauvre béte ,
Mettre de plus la selle sur son dos ;
Puis s'en aller, tout du haut de sa tête ,
Faire crier et redire aux échos :
Je suis bâté , sanglé ! car il n'importe ,
Tous deux sont bons. Vous voyez de la sorte
Que ceci peut contenir vérité.
Ce n'est assez : cela ne doit suffire ,
Il faut aussi montrer l'utilité
De ce récit ; je m'en vais vous la dire.
L'heureux Damon me semble un pauvre sire :
Sa confiance eut bientôt tout gâté.
Pour la sottise et la simplicité
De sa moitié, quant à moi , je l'admire.
Se confesser à son propre mari ,
Quelle folie ! Imprudence est un terme
Foible à mon sens pour exprimer ceci.
Mon discours donc eu deux points se renferme.
Le nœud d'hymen doit être respecté ,
Veut de la foi , veut de l'honnêteté :
Si par malheur quelque atteinte un peu forte
Le fait clocher d'un ou d'autre côté.
Comportez-vous de manière et de sorte
Que ce secret ne soit point éventé :
(tardez de fanie aux ^rds banqueroute ;
Ment'u* alors est digne de pardon.
Je donne ici de beaux conseils, sans doate:
Les ai-je pris pour moi-même? hélas ! non.
» C'e8t-*'*îirc rc mcl à courir.