LIVRE SEPTIÈME
AVERTISSEMENT
Voici un second recueil de fables que je présente au public '. J*ai jogé à propos de donner à la plupart de edles-d nn air et un tour un peu différent de celnï que j*ai donné aux premières , tant à cause de la différence des sujets , que pour remplir de pins de variété mon ouTrage. Les traits familiers que j'ai semés avec assez d'abondance dans les deux antres parties* convcnoient bien mieux aiu inventions d'Esope qu'à ces dernières , où j'en use plus sobrement pour ne pas tomlier en des répétitions ^ ; car le nombre de ces traits n'est pas infini. Il a donc fallu qne j'aie cherché d'autres enri|bissements , et étendu davantage les circontances de ces récits , qui d'ailleurs me sembloient le demander de la sorte. Pour peu que le lecteur y prenne garde , il le reconnottra lui-même : ainsi je ne Uens pas qu'il solfcfiécessaire d'en étaler ici les raisons , non plus qne de dire où j'ai poisé ces derniers sujets. Seulement je dirai , par reconnoissancc , que j'en dois la plus gsande partie à Pilpay, sage indien. Son livre a été traduit en toutes les langues. Les gens du pays le croient fort ancien , et original à l'égard d'Ésope, si ce n'est Esope lui-même sous le nom du sage Locman. Quelques autres m'ont fourni des sujets assez heureux. Enfin j'ai técbé de mettre en ces deux demièret parUes toute la diversité dont j'étois capable.
n s'est glissé quelques fentes dans l'impresikNL J'en ai fait faire un errata ; mais ce sont de légen remèdes pour un défaut considérable. Si on veut avoir quelque plaMr de la lecture de cet ouvrage , il faut qne chacun fasse corrlfor ces fautes à la main dans son exemplaire , ainsi qu'elles sont marquées par chaque errata , aussi lien pour les deux premières parties que pour les dernières.
A MADAME DE M0NTESPAN4.
L'apologue est un don qui vient des immortels;
Ou, si c'est un présent des hommes, Quiconque nous l'a fait mérite des autels :
Nous devons tous tant que nous sommes
Ériger en divinité Le sage [lar qui fut ce bel art inventé.
* Ce recnell forrooit la troisième et la quatrième partie, deux volumes iiH2 , IS78 et 1679. l\ contenoit cinq livres.
> C'cst-àHlirc la première et la sccoodc partie . qui cootenoient les six premiers livres : ils avoient paru en 1G68 et en 1660, iiH2 et iii-4o. et ils furent réimprimés en 1678 avec la troisième et la quatrième partie.
3 Ce n'étoit pas Ik le seul motif qui avoit décidé La Fontaine à mettre moins de concision dans ses récits. Toyex à œ sujet notre HUtoire de la vie et des oucvaçe* de La Fontaine.
4 Franroiie-Atliénals de Rochechouard de Mortemart, niar> quise de Montespar , née en 1641 , morte le 2S mai 1707, à l'âge
I de soixante-six ans. Sa liaison avec Louis XIV avoit commencé • m I66S. et dura près de qiiinie ans . jusqu'en 1665.
FABLES
C'est proprement un charme : il rend l'âme attentive ,
Ou plutôt il la tient captive,
Nous attachant à des récits Qui mènent à son gré les cœurs et les esprits. O vous qui l'imitez, Olympe, si ma muse A quelquefois pris place à la table des dieux. Sur ses dons aujourd'hui daignez porter les yeux; Favorisez les jeux où mon esprit s'amuse! Le Temps , qui détruit tout , respectant votre appui , Me laissera francliir les ans dans cet ouvrage : Tout auteur qui voudra vivre encore après lui
Doit s'acquérir votre suffrage.
C'est de vous que mes vers attendent tout leur prix :
Il n'est beauté dans nos écrits [ces.
Dont vous ne connpissiez jusques aux moindres tra- Eh ! qui connoU que vous les beautés et 1% grâces ! Paroles et regards, tout est charme dans vous.
.Ma muse, en un sujet si doux,
Youdroit s'étendre davantage; Mais il faut réserver à d'autres cet emploi;
Et d'un plus grand maître que moi
Votre louange est le partage '.
Olympe , c'est assez qu'à mon dernier ouvrage Votre nom serve un jour de rempart et d'abri; Protégez désormais le livre favori Par qui j'ose espérer une seconde vie :
Sous vos seuls auspices ces vers
Seront jugés, malgré l'envie,
Dignes des yeux de l'univers.
Je ne mérite pas une faveur si grande;
La fable en son nom la demande :
Vous savez quel crédit ce mensonge a sur nous. S'il procure à mes vers le bonheur de vous plaire , Je croirai lui devoir un temple pour salaire : Mais je ne veux bâtir des temples que pour vous.
FABLE PREMIÈRE
Les Animaux malades de la peste.
Un mal qui répand la terreur,
Mal que le ciel en sa fureur Inventa pour punir les crimes de la terre, La peste (puisqu'il faut l'appeler par son nom), Capable d'enrichir en un jour l' Achéron ,
Faisoit aux animaux la guerre.
Ils ne mouroient pas tous , mais tous étoient frappés :
On n'en voyoit point d'occupés A chercher le soutien d'une mourante vie;
Nul mets n'excitoit leur envie;
Ni loups ni renards n'épioient
La douce et l'innocente proie;
' Ce grand niaitre étoit Louis Xl\ .
Les tourterelles se Itayotol :
Plus d'amour, partant plus de joie.
Le lion tint conseil, et dit : Mes chers amis.
Je crois que le ciel a permis
Pour nos péchés cette infortune.
Que le plus coupable de nous Se sacrifie aux traits du céleste courroux; Peut-être il obtienidra la gnérison commune. L'histoire nous apprend qu'en de tels accidents
On fait de pareils dévouements.
Ne nous flattons donc point ; voyons sans indulgence
L'état de notre conscience.
Pour moi, satisfaisant mes appétits gloutons,
J'ai dévoré force moutons.
Que m'avoient-ils fait? nulle offense; Même il m'est arrivé quelquefois de manger
Le berger.
Je me dévouerai donc, s'il le faut: mais je pense Qu'il est bon que chacun s'accuse ainsi que moi; Car on doit souhaiter, selon toute justice,
Que le plus coupable périsse.
Sire, dit le renard, vous êtes trop bon roi; Vos scrupules font voir trop de délicatesse. Eh bien! manger moutons, canaille, sotte espèce, Est-ce un péché ? Non , non. Vous leur fîtes, seigneur,
En les croquant, beaucoup d'hoimeur;
Et quant au berger, l'on peut dire
Qu'il étoit digne de tous maux.
Etant de ces gens-là qui sur les animaux
Se font un chimérique empire.
Ainsi dit le renard; et flatteurs d'applaudir.
On n'osa trop approfondir Du tigre, ni de l'ours, ni des autres puissances.
Les moins pardonnables offenses - Tous les gens querelleurs , jusqu'aux sûnples mâtins , Au dire de chacun, étoient de petits saints. L'âne vint à son tour, et dit : J'ai souvenance
Qu'en un pré de moines passant, La faim, l'occasion, l'herbe tendre, et, je pense,
Quelque diable aussi me poussant, Je tondis de ce pré la largeur de ma langue; Je n'en avois nul droit, puisqu'il faut parler net. A ces mots , on cria haro sur le baudet. Un loup, quelque peu clerc ' , prouva par sa haran- Qu'il falloit dévouer ce maudit animal , [gue
Ce pelé, ce galeux, d'où venoit tout leur mal. Sa [)eccadille fui jugée un cas pendable. Manger l'herbe d'autrui! quel crime abominable!
Rien que la mort n'étoit capable
I Ud peu instniil. Pasquier dit t < Le mot de clerc appartient < aux ecclésiastiques ; et comme ainsi fut qu'il n'y eut qu'eux qui I fissent profession de bonnes lettres . aussi par métaphore nouf « apiiellâmes grand clerc l'homme savant, maucltrc odui « qu'on (cnoit pour tiéte, et la science clergie. •