ANSELME, JOSSELIN
ANSELME
Je viens de voir mon fils. Le petit pendard m'a fait des questions qui m'ont pensé mettre l'esprit sens dessus dessous. Il lui prend des curiosités toutes contraires au chemin que je veux qu'il tienne.
JOSSELIN
Ma foi! monsieur, si vous voulez que je vous parle franchement, il vous sera bien difficile de l'élever toujours dans l'ignorance où vous voulez qail soit ; je crains bien que toutes vos précautions ne deviennent inutiles , et que cette démangeaison qui vous tient de lui vouloir cacher qu'il y a des femmes au monde ne |K)rte davantage son petit génie aux connoissances du beau sexe.
ANSELME
Eh ! qui l'instruira qu'il y a des femmes?
JOSSELIN
Tout, monsieur; le bon sens premièrement : oui , ce certain bon sens qui vient avec l'âge, à cet âge qui nous retire insensiblement des bras de l'enfance pour nous conduire à la puberté. L'esprit se porte à la conception de bien des choses : la raison vient, et, parmi plusieurs curiosités, nous fait apercevoir que l'homme ne vient point sur terre comme ' un champignon; que c'est une petite machine où il y a bien des ressorts. Ces ressorts viennent à se mouvoir par le mouvement du cœur; ce mouvement du cœur échauffe la cervelle ; cette cervelle échauffée se forme des idées qu'elle ne conçoit pas bien d'abord; l'amour se met quelquefois de la partie; il explique toutes ces idées, il prend le som de les rendre intelligibles; et voilà comme la connoissance vient aux jeunes gens, ordinairement malgré qu'on en ait.
ANSELME
Tous ces raisonnements sont les plus beaux du monde; mais je m'en moque, et j'empêcherai bien que mon fils.... Le voici. Je ne suis pas en état de lui parler ; mon désordre paroltroit à sa vue. Fortifiez-le dans mes pensées pendant que je vais me remettre.