DES POETES FRANÇOIS
De tous les anciens poètes françois, quasi un seul, Guillaume du Lauris et Jean de Meun sont dignes d'estres leus, non tant pour ce qu'il y ait en eux beaucoup I de choses qui se doivent imiter des modernes, comme pour y voir quasi comme une première image de la langue françoise, vénérable pour son antiquité.
Je ne doute point que tous les pères criroyent la honte estre perdue, si j'osoy* reprendre ou amender quelque chose en ceux que jeunes ils ont appris, ce que je ne veux £3iire aussi : mais bien soutiens-je, que celuy est trop grand admirateur de l'ancienneté, qui veut defrauder les jeunes de leur gloire méritée, n'estimant rien, comme dit Horace, sinon ce que la mort a sacré ; comme si le temps, ainsi que les vins, rendoit les poésies meilleures. Les plus recens, mesme ceux qui ont esté nommez par Clément Marot en un certain epigramme à Salel, sont assez cognus par leurs œuvres ; j'y renvoyé les lecteurs pour en faire jugement. Bien diray-je, que Jean le Maire de Belges me semble avoir premier illustré et les Gaules et la langue françoise, luy donnant beaucoup de mots et manières de parler poétiques, qui ont bien servy mesmes aux plus excellens de nostre temps. Quant aux modernes, ils seront quelquefois assez nommez, et si j'en vouloy' parler, ce seroit seulement pour faire changer d'opinion à quelques uns, ou trop iniques ou trop
LA DÉFENSE ET ILLUSTRATION DE LA LANGUE FRANÇOISE l'J
sévères estimateurs des choses, qui tous les jours trouvent à reprendre en trois ou quatre des meilleurs, disant, qu'en Tun défaut ce qui est le commencement de bien escrire, c'est le sçavoir, et auroit augmenté sa gloire de la moitié, si de la moitié il eust diminué son livre. L'autre, outre sa rime, qui n'est partout bien riche, est tant dénué de tous ces délices et ornemcns poétiques, qu'il mérite plus le nom de philosophe que de poète. Un autre, pour n'avoir encores rien mis en lumière sous son nom, ne mérite qu'on luy donne le premier lieu : et semble (disent aucuns) que par les escrits de ceux de son temps, il veuille éterniser son nom, non autrement que Demade est annobly par la contention de Demosthene, et Hortense, de Ciceron : que si on vouloit faire jugement au seul rapport de la renommée, on rendroit les vices d'iceluy égaux, voire plus grands que ses vertus, d'autant que tous les jours se lisent nouveaux escrits sous son nom, à mon advis aussi eloingncz d'aucunes choses qu'on m'a quelquefois asseuré estre de luy, comme en eux n'y a ny grâce, ny érudition . Quelqu'autre, voulant trop s'eloingner du vulgaire, est tombé en obscurité aussi difficile à esclaircir en ses escrits aux plus sçavans, comme aux plus ignares. Voilà une partie de ce que j'oy dire en beaucoup de lieux, des meilleurs de nostre langue. Que pleust à Dieu le naturel d'un chacun estre aussi candide à louer les vertus, comme diligent à observer les vices d'autruy. La tourbe de ceux (hors mis cinq ou six) qui suivent les principaux, comme port'enseignes, est si mal instruite de toutes choses que par leur moyen nostre vulgaire n'a garde d'étendre gueres loin les bornes de son empire. Et si j'estoy' du nombre de ces anciens critiques juges des poèmes, comme un Aristarque et Atistophane ou (s'il faut ainsi parler) un sergent de bande en nostre langue françoise, j'en mettroy beaucoup hors de la bataille, si mal armez, que se fiant en eux, nous serions trop eloingnez de la victoire ou nous devons aspirer. Je ne doute point que beaucoup, principalement de ceux qui sont accommodez à l'opinion vulgaire, et dont les tendres oreilles ne peuvent rien souffrir au desavantage de ceux qu'ils ont déjà reçeus comme oracles, trouveront mauvais de ce que j'ose si librement parler, et quasi comme juge souverain prononcer de nos poètes français : mais si j'ay dit bien ou mal, je m'en rapporte à ceux qui sont plus amis de la vérité que de Platon ou Socrate, et ne sont imitateurs que des Pythagoriques, qui pour toutes raisons n'alleguoient sinon : cestuy là l'a dit. Quant à moy, si j'estois enquis de ce qu'il me semble de nos meilleurs poètes françois, je diroy' à l'exemple des Sioïques, qui interrogez si Zenon, si Géante, si Chrysippe sont sages, respondent ceux-là certainement avoir esté grands et vénérables, n'avoir eu toutefois ce qui est le plus excellent en la nature de l'homme : je respondroy' (dy-je) qu'ils ont bien escrit, qu'ils ont illustré nostre langue, que la France leur est obligée : mais aussi diroy'-je bien, qu'on pourroit
trouver en nostre langue (si quelque sçavant homme y vouloit mettre la main) une forme de poésie beaucoup plus exquise, laquelle il faudroit cercher en ces vieux Grecs et Latins, non point es auteurs François, pource qu'en ceux-cy on ne sçaurait prendre que bien peu, comme la peau et la couleur : en ceux-là on peut prendre la chair, les os, les nerfs et le sang. Et si quelqu'un malaisé à contenter ne vouloit point prendre ces raisons en payement, je diroy' (à fin de n'estre veu examiner les choses si rigoureusement sans cause) que aux autres arts et sciences la médiocrité peut mériter quelque louange : mais aux poètes ny les dieux, ny les hommes, ny les colomnes n'ont point concédé estre médiocres, suivant l'opinion d'Horace, que je ne puis assez souvent nommer, pource qu'es choses que je traicte, il me semble avoir le cerveau mieux purgé et le nez meilleur qne les autres. Au fort, comme Desmosthène respondit quelquefois à -fcchine, qui l'avoit repris de ce qu'il usoit de mots aspres et rudes, de telles choses ne dépendre les fortunes de Grèce : aussi diroy'-je, si quelqu'un se fasche de quoy je parle si librement, que de là ne dépendent les victoires du roy Henry, à qui Dieu veuille donner la félicité d'Auguste et la bonté de Trajan. J'ay bien voulu (lecteur studieux de la langue françoise) demeurer longuement en ceste partie, qui te semblera (peut estre) contraire à ce que j'ay promis : veu que je ne prise assez hautement ceux qui tiennent le premier lieu eu nostre vulgaire, qui avoy' entrepris de le louer et défendre : toutefois je crois que tu ne le trouveras point estrange, si tu considères que je ne le puis mieux défendre, qu'attribuant la pauvreté d'iceluy, non à son propre et naturel, mais à la négligence de ceux qui en ont pris le gouvernement : et ne te puis mieux persuader d'y escrire, qu'en te montrant le moyen de l'enrichir et illustrer, qui est l'imitation des Grecs et Romains.