‹ Œuvres complètes d'Ambroise ParéChapitre 143 sur 602 · CHAPITRE XIL PROGNOSTIC DE LA GOVTE · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIL PROGNOSTIC DE LA GOVTE

Les anciens medecins nous ont laissé par escrit, que les maladies des iointures sont trouuées entre les plus griefs maux et tourmens presque insupportables : tellement que quelquesfois les malades perdent le sens et entendement, et desirent plus la mort que la vie.

Les goutes tiennent leur periode et paroxysme du virus et des humeurs dont elles sont faites : elles viennent volontiers au printemps et en automne, commenous auons par Cy deuant declaré?. Et ceux qui sont vexés de goutes naturelles, c’est à dire qui les ont hereditaires, ne guarissent jamais parfaitement, ou bien rarement. Lors aussi que les nœuds, ou nodosités sont aux iointures , ils ne se peuuent parfaitement curer, principalement si la maliere est gypsée, parce qu'elle ne se peut resoudre, et encore moins suppurer.

Les goutes faites de matiere pituiteuse et froide ne sont pas tant douloureuses que celles qui sont faites de

1 L'édition de 1575 ajoutait : combien que plus rarement ; ces mots ont été supprimés à l'édition suivante.

2 Hippocrates Liu. 6. apho. 55.--A. P.

Cette citation est de 1598.

matiere chaude, comme de sang ou de cholere : aussi elles ne sont si tost curées, parce que les chaudes sont plustost digerées et resolies , à cause de leur chaleur et subtilité. Car les froides durent le plus souuent quarante iours ou plus, à cause que la matiere est grosse et espaisse ! : quelquesfois plus tost, et quelquesfois plus tard, selon que le malade tiendra bon regime, et qu’il sera bien pensé du Medecin et Chirurgien.

Aussi d'autant plus que la partie où s’est faite la fluxion est espaisse.

comme la iointure du genoüil, ou sous le talon, ou en lieu profond, comme à la hanche, et qu’elle a la vertu expultrice imbeciile, le mal est plus long à guarir que quand le contraire se fait.

Celles qui sont chaudes durent quatorze iours, et bien souuent vingt ou plus, quelque diligence qu’on y scache faire.

Les goutes qui sont causées d’humeurs gros et visqueux ne font pareillement grande douleur, et ne sont aussi tost guaries.

Celles qui sont faites d’humeurs chauds et choleriques sont tres-douloureuses, et mettent quelquesfois le patient en desespoir, et causent à aucuns paralysie, difficulté de respirer, perturbation d'esprit, gangrene et mortification en la partie, et par consequent la mort.

Entre toutes les douleurs arthritiques, la sciatique emporte le prix, pour estre plus douloureuse, et causer plus grands accidens, comme fiéure. inquietude, luxation, et claudication perpetuelle, emaciation, ou amaigrissement de toute la cuisse

1 Galien au com. du 49. Æph. de la 6, sect.

LE VINGT-VNIÈME LIVRE

et de la iambe, et quelquesfois de tout le corps. La cause de la claudication et de l’emaciation est, que l'humeur aura ietté l'es femoris hors de sa boëlte et lieu naturel : lequel estant hors, presse les muscles, veines, arteres, et legrosnerf qui descend le long de la cuisse iusqu’à l’extremité des orteils, pour se distribuer aux muscles: au moyen de quoy les esprits ne peuuent reluire aux parlies inferieures , et par consequen!: se tabefient, et deuiennent consommées et amaigries : dont le pauure gouteux demeure aprés claudicant tout le long de sa vie.

Or plusieurs demeurent claudicans, combien qu'ils n’ayent luxation : qui se fait à cause que l'humeur glaireux, propre tant pour la nourriture des iointures que pour les lubrifier et les rendre plus faciles à mouuoir, s’endurcit par la chaleur estrange :

et pareïllement parce qu'il n’est subtilié par le mouuement qui auoit accoustumé d’estre fait : et les autres humeurs, qui sont deflués en plus grande quantité que la partie n’a peu digerer et assimiler en sa substance, par congestion sont demeurés impactes et endurcis, qui fait que le mouuement ne peut estre fait et accompli.

D’auantage, la goutte causée de matiere grosse et visqueuse defluant sur vue partie, souuent rend les membres courbés et tortus, iusques à ietter les os hors de leurs propres iointures : ce que l’on voit non seulement és grandes iointures, mais és doigts des mains et des pieds, lesquels par vne goute noùüée sont quelquesfois iettés de leurs iointures, au moyen dequoy ils deuiennent tout crochus :

et principalement quand lhumeur tombe en grande abondance, rend la

DES GOVTES.

partie languide et atrophiée, c’est à dire consumée, aride et seiche, et son action deprauée, et souuent du tout perdue. Car (toute intemperalure qui demeure longuement sur vne partie, diminue la force el vertu d'icelie, et par consequent son action, comme nous auons dit cy dessus. Lors que le virus causant les goutes n’est, selon son cours ordinaire et paroxysme accoustumé, ietté aux iointures ( par Pimbecillité de la vertu expulsiue) il cause maladies cruelles, grandes et mortelles. Car quand il arriue en la substance du foye, il excite inflammation d'iceluy : s’il demeure aux grandes veines, il engendre vne fiéure continue : et s’il tombe sur la membrane qui couure les cosles, il causera vne pleuresie : s’il demeure et s’attache aux intestins , sera cause c'e faire vne colique, ou iliaque passion, auec tres-grande douleur : et ainsi sur les autres parties fait accidens diuers. Ce qu’on voit en ce qu’aucuns gouteux deuiennent paralytiques , à cause que la matiere des goutes bouche les porosités des nerfs, de sorte que l'esprit animal n’y peut reluire :

parquoy la partie demeure immobile et resolue.

Les vieillards ne peuuent iamais estre deliurés de leurs goutes, parce que leur sang et toute leur masse sanguinaire est alterée et ne peut estre rectlifiée, non plus qu’'vn vin bas et deuenu aigre.

Les goutes qui viennent promptement, procedent d’intemperature chaude et souuent sans matiere : qui se connoist , parce qu’il n’y a aucune tumeur apparente à la partie, ny au dehors ny au dedans des iointures: et sent-on apertement par le toucher la.

partie fort chaude, et le patient se sent allegé par remedes froids, ainsi

que nous auons dif. Au contraire, la fluxion faite de matiere froide decoule lentement, et la partie sera froide, et allegée par remedes chauds.

Les goutes viennent quelquesfois au fort de l’hyuer, pour la grande froidure qui blesse les parties nerueuses, et comprime les humeurs, les chassant aux iointures. Pareillement aucuns en sont vexés au fort de l'esté, pour la grande chaleur, qui liquefie et fond les humeurs, dilate les conduits et parties nerueuses et membraneuses Or elles peuuent venir en tout temps de l’année , pource que les gouteux se desbauchent , et ne tiennent reigle en leur maniere de viure : toutesfois elles reuiennent plustost au printemps et en automne, comme nous demons{rerons cy aprés.

D’auantage, les gou'eux prognostiquent ordinairement le changement de temps, comme pluye, neige , ou quelque autre temps nubileux : tellement qu'ils portent auec eux vn almanach qui leur sert toute leur vie, à cause de Pair gros et vaporeux que le vent austral ou de midy ameine et conduit, qui remplit les corps d’humidités, et esmeut interieurement les humeurs et les agite :

et lors qu’ils sont ainsi esmeus, se fait nouuelle fluxion sur les parties imbecilles, et principalement sur les iointures, qui sont peu charneuses, et exangues Ou priuées de sang, el par consequent de chaleur naturelle : et parce aussi qu’elles ont esté malades, affligées et debilitées de longtemps, non seulement en leur harmonie, mais aussi en leur propre substance :

et partant les pauures gouteux au changement du temps, et lorsqu'il veut pleuuoir, leurs douleurs leur viennent et les tourmentent plus aigrement,

Il y a aucuns gouteux qui desirent grandement le coïit pendant leurs douleurs, parce qu’ils sentent vne grande chaleur estrange au dedans du corps, laquelle ne se resout et dissipe point en exhalations comme l’ardeur febrile, mais fait fondre l’humidité seminale, qui courant aual vers les parties genitales, les fait enfler et enorgueillir. Ce que nous voyons mesme {ous les iours aduenir aux mulets deschargés, et aux cheuaux de poste rendus en l’estable, aprés auoir couru yn long chemin.

Toutesfois tel acte aux gouteux est bien contraire, à cause que par le coït (comme nous auons dit) les esprits et chaleur naturelle se resoluent, dont la chaleur estrange s’augmenle ,et quant-et-quant leurs douleurs. Parquoyie leur conseille qu’ils s’en gardent s'ils le peuuent faire , et s'ils sont sages, et principalement ceux qui ne sont pas mariés.

Les anciens medecins et ceux de nostre temps ont tenu que ceste maladie estoit incurable : toutesfois on en a veu guarir, principalement celle qui n’est pas hereditaire ou inueterée , si le malade veut tenir bon regime, et n’estre suiet à ses plaisirs.

Les riches sont plus souuent tourmentés de goute que les pauures, parce qu'ils ne trauaillent pas et qu’ils mangent beaucoup, et de diuerses viandes en tous leurs repas, et boiuent d'autant et immoderément, et trop souuent ioüent aux dames rabbatues. Aussi on a veu des riches (leurs biens confisqués) retourner à la table des pauures, et faisans exercice, aubir esté guaris d'icelles qui auparauant les vexoient beaucoup. Et de fait, on voit rarement les pauures laboureurs-et arti-

LE VINGT-VNIÉME LIVRE

sans auoir les goutes. Parquoy ceux qui se veulent deliurer des goutes, faut qu'ils mangent peu, et ysent de viandes qui engendrent bon suc :

qu’ils s’exercent moderément, et laissent l’vsage du vin et des femmes, ou pour le moins qu’ils en vsent moderément : et aussi qu'ils vomissent et se purgent par l’ordonnance du docte medecin,

Hippocrates dit que les enfans ne sont gouteux auant qu'ils vsent du coït ! : toutesfois on voit aucuns chastrés estre gouteux, principalement ceux qui viuent en oisiueté et ne trauaillent point, comme les sedentaires et crapuleux, qui est cause qu'ils amassent crudités en leurs corps et humeurs malins et superflus qui causent les goutes. Semblablement les femmes ne sont point gouteuses pendant qu’elles ont leurs mois *, car par iceux tout leur corpssepurge : au contraire lorsqu'ils sont trop tost retenus, beaucoup de matiere et humeurs s’amassent en leurs corps, qui le plus souuent leur causent les goules.

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