‹ Œuvres complètes d'Ambroise ParéChapitre 218 sur 602 · CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII

CVRE DE LA MORSVRE ET PIOVÉVRE DES BESTES VENIMEVSES !,

I! faut promptement et sans delay remedier à la morsure et piqueure desbestesenragées et venimeuses,par tous moyens qui consument le venin, à fin qu’il n'entre dedans le corps, et ne corrompe les parties nobles, desquelles tout venin de son naturel ne demande que la mort et destruction. Et si par nonchalance ou ignorance, les remedes propres sont delaissés etinlermis aucommencement, certainement en vain seront

appliqués en autre temps, principa- -lement si la matiere venimeuse a

desia saisi les parties nobles.

Donc pour commencer ceste cure, les anciens nous proposent deux indications, à sçauoir, vacuation de l'humeur virulent et venimeux, et alteration d'iceluy. Or comme ainsi soit qu'il y ait deux manieres de vacuation, à sçauoir, par voye vniuerselle ou interieure, et par particuliere ou exterieure, nous commencerons à la particuliere, declarans les remedes topiques propres pour attirer et abbattre le venin, combien que la commune opinion d'aucuns est qu'il faut commencer aux choses vniuerselles :

ce qui me semble ne deuoir estre aucunement obserué és maladies externes, comme playes, fractures, luxations, et aux morsures et piqueures des bestes venimeuses, esquelles la première chose que l’on doit faire,

1 Ce chapitre est presque entiérement copié du chapitre 3 de 1575; seulement celui-ci avait simplement pour titre : Des besies venimeuses.

DES VENINS

est de proceder incontinent aux topiques : puis auoir esgard aux choses vaiuerselles, comme regime, purgalion, breuuages, saignée, et autres telles choses, selon qu'il en sera besoin. Parquoy en ceste maladie, la premiere chose que l’on fera sera d'appliquer promptement medicamens conuenables sur la morsure ou piqueure : et sur tout est fort conuenabie de lauer incontinent la playe d’yrine ou d’eau salée, ou d'eau de vie, ou en lieu d’icelles, de bon vin ou vinaigre, et y dissoudre du theriaque le plus vieil qu’on pourra trouuer, frottant assez rudement la parlie : et faut que le lauement soit le plus chaud que le malade pourra endurer: puis le laisser dessus, et à l’entour dela playe du charpy trempé en icelle mistion.

Or aucuns tiennent qu'il ne faut appliquer ledit theriaque sur la morsure, pource (disent-ils) qu'ilrepousse le venin au dedans: mais (sauf leur . reuerence) leur opinion est renuersée par authorité , raison , et experience, comme ie diray en mon liure de la Peste. Par authorité : Gallien au liure des Commodités du theriaque !, com- -mande en donner par dedans et par dehors, pour les morsures et piqueures venimeuses, lesquelles (dit-il) ilguarit, si on en vse deuant que le venin ait saisi les parties nobles. Par raison, pource qu’en sa composition il y entre de la chair de vipere , qui est vn serpent venimeux, qui par sa similitude attire le venin, ainsi quele magnés attire le fer, et l’ambre le fétu : et l'ayant attiré, les autres medicamens qui entrent en sa composi-

1 La première édition posthume ajoute à cetteindicalion les mots : ad Pisonem, qui ne se trouvent point dans les précédentes.

| tion resoluent et consument sa virulence et venenosité : et estant pris par dedans, il defend le cœur et autres parties nobles, et fortifie les esprits. Quant à l'experience, ie puis asseurer auoir pensé plusieurs ayans esté mords et piqués de bestes venimeuses, qui par le benefice du theriaque ont {tous receu guarison, pourueu que (comme ay auerli cy dessus ) on les ait traités auparauant que le venin eust saisi les parties nobles. Partant on pourra asseurément vser de theriaque, oa en lieu d’iceluy

on prendra du methbridat, lequel a

pareïllement grande vertu pour cest

effect.

D’auantage, pour faire la vacuation dessusdite , les remedes doiuent estre de ténue substance, tant ceux qu’on applique dehors, que ceux qu’on prend par dedans, à cause qu'ils penetrent le corps promptement, pour dompter et abbattre la malice du venin. Et partant les ails, oignons, porreaux, sont vtiles, pource qu’ils sont vaporeux, fumeux et de ténue substance : pareiïllement la rue, le scordion, le dictamnus, centaurea minor, prassium , roquette, laict de figues non meures, et autres semblables :

aussi la buglosse sauuage entre toutes les herbes a vertu contre les morsures de tous serpens , et a esté nommée Viperie, et ce pour deux raisons :

l’vne pour-ce qu’elle porte la graine semblable à la teste d’vne vipere : et l’autre?à cause qu’elle guarit la morsure d’icelle, pilée et appliquée par dehors, et par dedans prise auec du vin : le serpolet a la mesme vertu. Et neantmoins que le venin soit chaud, si est-ce que les remedes susdits sont conuenables, parce qu'ils resoluent la substance du venin, et le consument et euaporent. Toutesfois on

aura esgard à la qualité de l'humeur, pour l’alterer s’il est besoin , comme nous l’auertirons cy aprés.

Outre plus l'application de ventouses et cornets, auec grande flambe, et profondes scarifications, est profitable, si le lieu permet de ce faire, Aussi est bon de fomenter et lauer promptement la partie de fort vinaicre, le plus chaud que l’on pourra endurer : ou on prendra de l'eau et du sel, et de ce op en frottera la playe assez rudement,ou mesme de l’vrine du patient, comme nous auons dit, Pareillement la moustarde delayée en vrine ou vinaigre est propre. D'auantage sera bon faire fort succer le lieu par quelque personne de basse condition, moyennant qu'il ait laué sa bouche de vin auquel on aura dissoult du theriaque ou methridat, et aprés auec buile commune : aussi faut prendre garde qu'il n'ait vlcere en la bouche, de peur que le venin ne s’y imprime facilement, Les sangsues sont pareillement propres pour cest effet 1.

On pourra aussi mettresur la playe le cul des poulailles, et entre autres, des poulles qui ponnent, par ce qu’elles ont le cul plus grand et plus ouuert : ou en lieu d'icelles, prendre des coqs ou poulles d'Inde, par ce qu’elles ont plus de vigueur d'attirer que les communes, et leur faut met-

tre vn grain de sel dedans le cul, et.

leur clorre le bec et l’ouurir par interualles : et si elles meurent, en remettre d’autres. Si on veut, on pourra fendre lesdites volailles toutes

1 Onretrouve déjà les prineipales idées de ce paragraphe, et même avec un peu plus de développement, dans le livre des Playes d'harquebuses de 1h64. Comparez tome IX, page 190.

LE VINGT-TROISIÉME LIVRE

viues ! : lesquelles d’vn discord naturel resistent au venin, par ce que les poulailles sont de nature fort chaude. Qu'il soit vray, elles mangent et digerent les bestes venimeuses, Comme crapaux, viperes, aspics, scorpions et autres : et consomment pareïllement les plus seiches graines qui soient, mesmes de petites pierres et sablon : parquoy appliquées dessus ont grand force d’atlirer le venin. Ou en lieu d’icelles, on prendra des petits chiens ou chatons, lesquels estans fendus, seront appliqués tous chauds sur la playe et sur les scarifications, les y laissans iusques à ce qu’ils soient refroidis : puis on en remettera d’autres tant qu'il en sera de besoin?.

Outre toutes ces choses, l’application des cauteres est grandement à loüer pour abbatre et consommer la malignité du venin : mais en ce cas, Pactuel est plus excellent que le potentiel, d'autant que l’action du feu consomme le venin plus promptement, et fait que la playe demeure plus longuement ouuerte, Mais ils doiuent estre appliqués deuant que le venin ait saisi les parties nobles : car autrement ils ne pourroient en rien profiter, ains donneroient fascherie en vain au pauure malade. Et s’il craint le feu, on vsera de potentiel 3. Et

1 La phrase s’arrêtait là en 1575 pour ce qui regardeles volailles, et reprenait immédiatement : ou en lieu d'icelles on prendra des petits chiens, ete. Les dix lignes intermédiaires ont été ajoutées en 1579.

2 Les mêmes préceples avaient déjà été donnés à peu près dans le livre des Playes d’harquebuses de 155? ef 1564, Compdrez tome IT, page 192,

3 Comparez ce qu’il avait déjà écrit sur le cautère dès 1545 (tome IF, page 193, à la fin), et plus tard en 1552 et 1564 (tome II, page 192). On verra dans cette même page le con- -

DES VENINS

aprés lapplicalion d’iceux, faut promptement faire cheoir l’escarre, à fin de donner plus subite issue au venin. Partant l’escarre estant faite, .On fera des scarifications dessus, penetrantesiusques à la chair viue: puis on y appliquera,des choses onctueuses, comme beurre et axonge : et dessus la playe et parties voisines, on vsera d’emplastres attractiues , faites de gommes, comme galbanum de terebenthine, poix noire, poix grasse meslée auec ius de poireaux et oignons, et autres semblables. Et lors que l’escarre sera tombée, on appliquera de longuent basilicum , auquel on adioustera poudre de mercure, qui en ce cas a grande efficace, d'autant qu’elle attire la sanie et virulence du profondde la playe, et ne la permet reclorre : ce qui est bien necessaire, car on la doit tenir long temps ouuerte, à fin d’euacner la matiere venimeuse. Et pour ce faire, on appliquera de l’esponge, ou racines de gentiane, ou d’hermodactes, ou quelques medicamens acres, comme egypliac, ou poudre de mercure meslée auec alum cuit, ou vn peu de poudre faite de cautere potentiel. Et ne faut oublier à mesler tousiours auec les onguens yn peu de theriaque ou methridaf, ou jus d’hypericon, ou de nepeta, et autres semblables, qui ont vertu d'atlirer et resoudre le venin, et d’absterger et nettoyer l’ylcere, Toutesfois si on voyoit qu’il y eust trop grande chaleur, douleur, et acuité, laquelle contraint l'humidité de faire ebullition, qui se tourne quelquesfois en virulence et pourriture, gangrene, el

seil d'appliquer une ligature au-dessus de Ja morsure ou piqûre; précepte excellent, qui ne se retrouve pas dans le livre actuel.

morlification, alors faut laisser la propre cure pour suruenir aux accidens. Et voila quant à l’euacuation particuliere qui se doit faire és morsures e{ piqueures venimeuses.

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