DE LA CVRATION DES ENFANS ESPRIS
Pource que les petits enfans malades demandent diuerse et autre curation que celle des grands, nous auons reserué d'en trailer à part, tant de ceux qui tettent, que de ceux qui sont seyrés.
Partant pour commencer au regime de l’enfant qui tette , il faut que sa nourrice l’obserue pour iuy, tout ainsi que si elle-mesme auoit la peste.
Et le regime consiste és six choses non naturelles, c’est à dire qui sont hors de nature et essence de la personne, comme sont l'air, le mouuement et repos, dormir et veiller, manger et boire, repletion et vacuation de la superfluité des excremens, et les mouuemens et accidens de lame, De toutes lesquelles choses, quand on en vse auec moderalion, c’est à dire, en qualité et quantité, et selon que la maladie de l’enfant le requiert, elles rendent le laict de la nourrice profitable à la santé de l'enfant : car comme l'enfant ne prend que du laict, aussi quand il sera rectifié et moderé selon que la maladie le requiert, non seulement il nourrit l'enfant, mais aussi il combat contre la maladie, comme ayant en soy deux qualités, yne qui nourrit, et l’autre medica-
1 Là finissent la phrase et le chapitre dans les éditions de 1568 et 1575; le reste est de 4579, : 3
menteuse : parquoy le laict succé par l'enfant supplée le lieu de son regime. Pareillement on fera que l'enfant obseruera le regime en ce qu’il pourra, comme de ne trop dormir ou veiller, et de la vuidange des excremens, et des choses qu’on verra estre besoin d'appliquer par dehors, comme linimens, emplastres, fomentations et autres, 1
Or que le laict de la nourrice soit medicamenteux, on le voit ordinairement en ce, que le iour qu’elle aura pris quelque medecine laxatiue, le ventre de l’enfant se lasche subitement, voire quelquesfois si fort qu’on est contraint changer de nourrice pour allaicter l'enfant (de peur qu’il n’eust trop grand flux de ventre, qui luy pourroit nuire et le faire mourir) iusqu’à ce que son laict soit retourné à son naturel. Mais si l’enfant est opiniastre et ne veut prendre yne autre nourrice, alors il faut supporter quelque chose de lalteration du laict, plustost qu'il mourust de despit et de faim, par faute de tetter.
Et pour retourner à nostre propos, il faut que la nourrice vse de remedes propres contre la fiéure, comme potages et viandes qui refrenent la chaleur et fureur de l'humeur feruent, à fin que son sang, qui est matiere de son laict, soit rendu medicamenteux. Et pour ceste cause , elle ne boira aucunement de vin pour quelque temps: et doit lauer souuent le bout de sa mammelle d’eau d’ozeille, ou de suc d’icelle delayé auec sucere rosat, et vsera des remedes qui seront declarés cy aprés.
Outre-plus, l'enfant prendra vn serupule de theriaque delayé au laict de sa nourrice, ou en boüillon d’yn poulet, ou quelque eau cor-
diaie : aussi on luy en frottera par dehors Ja region du cœur, et les emonctoires et les poignets : pareillement on luy en fera sentir au nez et à la bouche, les delayant en vinaigre rosat et eau rose, et vn peu d’eau de vie, à fin de tousiours aider Nature à chasser et abbattre la malice du venin.
Les enfans sevrés et ja grandelets peuuent prendre medicamens par la bouche : car conrme ainsi soit que leur estomach digere bien plus grosses viandes que le laict, et que le foye en fait du sang, ils pourront pareillement reduire vne petite medecine de puissance en son effet. Parquoy on leur baillera à aualler du theriaque la quantité de douze grains delayés en quelque eau cordiale, auec vn peu de syrop de chicorée , ou mixtionnés en conserue de roses, ou en quelque boüi!lon de chapon, ou en autre maniere qu'ils pourront prendre. Et faut bien auoir esgard en quelle quantité on donsera ledit theriaque : car s'il n’est donné en petite quantité aux enfans, il leur excite la féure, et esteint leur chaleur naturelle. On leur pourra semblablement donner vn boüillon de chapon, auec lequel on aura fait cuire petite ozeille, laictue, pourpié, semences froides, auec vne once de bol armene et autant de terre sigitlée enueloppée dedans vn linge:
puis les espreinüre, el leur en donner souuent auec vne cuillier. Sur ce il faut noter, que le bol d’Armenie et la terre sigillée ont grande vertu de conforter le cœur, et empescher que le venin ne l’infecte : et ce par vne proprieté occulte que l’on à conneuë par seule experience. Aussi Galien affirme, que le bol d’Armenie a ceste proprieté contre la peste, qu’en vninstant ceux qui en vsent sont preser-
LE VINGT-QVATRIÈME LIVRE
ués el gueris, pourueu que les parties nobles ne soient ja grandement infectées.
D'auantage, ilsera bon de leur prouoquer la sueur : car paricelle la matiere putride est souuent euacuée, ioint qu’il y a en eux grande abondance de fumées et vapeurs. Partant on la prouoquera en leur donnant à boire vne decoction de semences de persil, raisins de Dames, figues, racine d'ozeille, auec vn bien peu de saffran, et corne de cerf ou d'yuoire rappé.
A ces mesmes fins aucuns baïllent de la licorne, mais on nesçait encore que c’est : ioint que la corne de cerf et Pyuoire peuuent faire plus grand effet 1.
Pareillement pour prouoquer la sueur, on pourra vyser d'esponges trempées en decoction de sauge, rosmarin, lauande, laurier, camomille, melilot et mauues : puis les espreindre et lies mettre aux costés, aux aines et sous les.aisselles chaudement : ou en lieu d’icelles on prendra vessies de porc à demy pleines de ladite decoction, lesquelles faut changer incontinent qu’elles ne seront assez chaudes, et les continuer iusques à ce que la sueur sorte en abon-dance. Et se faut bien garder de faire trop suer les enfans, parce qu’ils sont de facile resolution, etse desseichent en peu de temps, et tombent promptement en defaillance de la vertu, à laquelle il faut {ousiours auoir l'œil.
Et pendant qu’ils suent, il leur conuient esuentiler la face auec vn esuent{oir, à fin qu’ils puissent aspirer l'air froid, doux et suaue, pour for-
1 Voilà le premier indice, en 1568, de la guerre que plus tard Paré devait faire à la Licorne. Voyezle Discours à la fin decelivre,
DE LA
tifier la vertu, laquelle estant fortifiée, pourra mieux ietler la sueur hors. Aussi leur faut faire sentir vinaigre mistionné auec eau rose , en laquelle on aura dissout vn peu de theriaque. Et aprés qu’ils auront suffisamment sué , ils seront essuyés, et aprés on leur donnera à manger vn peu de conserue de roses, auec poudre de corne de cerf et yuoire, et boiront de l’eau de buglose auec vn peu d’ozeille, tant pour rafraischir que pour tousiours preseruer le cœur. Et où l'enfant aprés auoir pris les alexiteres ne sueroit, ne faut pourtant auoir desespoir de la cure, parce que Nature ne laisse à faire son profit des autidotes et contre poisons qu’on luy aura donnés.
Et s’il leur suruenoit quelque {umeur aux emonctoires, ou Charbons en quelque partie, on leur y fera promptement vne fomentation de choses qui amollissent et relaschent le cuir, et qui atlirent moderément :
puis on vsera de suppuralifs propres, comme limaces pistées subtilement auec leurs coquilles, moyeux d'œufs, auec yn peu de theriaque : ou bien on leur fera vne pulte de farine, d'huile, d’eau, et iaunes d'œufs, et autres choses propres : et on conduira le reste de la cure le plus doucement qu’il sera possible, ayant esgard à leur ieunesse et delicatesse, Et sil est besoin de les purger, on leur pourra donner vne dragme de rheubarbe en infusion, ou trois dragmes de casse, ou vne once de sirop rosat laxatif, ou demie once de sirop de
- chicorée composé auec rheubarbe, ou ceste medecine qui s'ensuit :