‹ Œuvres complètes d'Ambroise ParéChapitre 345 sur 602 · CHAPITRE LII · texte numérisé non relu

CHAPITRE LII

DISCOVRS DES INCOMMODITÉS QVE LA PESTE APPORTE ENTRE LES HOMMES, £T DV SOVYVERAIN REMEDE !,

l’ay cy dessus remonstré, sur les causes de la peste, qu’estant vn des fleaux de lire de Dieu , nous ne pouuons sinon tomber en toute extremité de maux, quand l’enormité de nos pechés a prouoqué sa bonté à retirer sa main fauorable de nous, et nous enuoyer vne telle playe : il me suffira donc pour la fin, de rememorer quelques incommodités, ou plustost à vray dire, horribles calamités qui aduiennent en la societé humaine par ceste dangereuse maladie, à fin que selon les moyens humains que Dieu a ordonnés pour y pourueoir, nous soyons par la grandeur du mal plus enclins à chercher et à vser de remedes qui nous en peuuent preseruer. Considerons donc, qu'aussi tost que la peste est en quelque prouince, tout commerce de marchan-

1 Ce chapitre ne suivait pas immédiatement le précédent dans l'édition de 1568; mais, comme il a été dit, il en élait séparé par les quatre chapitres consacrés à la petite vérole et aux vers, Il a repris la place qu’il occupe actuellement dès 1575.

dise, dont les hommes ont besoin de s’entretenir par aide reciproque des vos et des autres, vient à estre interrompu et delaissé : car nul ne se veut hazarder de venir rien apporter au lieu où est la peste, de peur de perdre sa vie. De là s'ensuit que les viures viennent bien tost en grande cherté, et en fin à defaillir du tout, mesmement aux villes fameuses où il y a grand peuple qui a accoustumé de viure au iour la journée, sans faire prouision : car les marchands allans çà et là pour en apporter, ne peuuent non seulement entrer aux villes ny villages, mais souuent en sont dechassés par armes et à coups de harquebuses, arbalestes, et pierres, pour ne les laisser approcher, tant que quelquesfois ils sont fués ou massacrés inhumainement, au lieu du secours qu’on leur deuroit donner en leurs necessités. De là vient que les autres n’y veulent aller, et eux qui souloient subuenir à ce que leur ville ne tombast en defaut de viures et autres choses, sont contraints d’endurer la famine auec leurs concitoyens. Souuent les enfans sont contraints d’enterrer leurs peres et meres, les peres et meres leurs enfans, les maris leurs femmes, et les femmes leurs maris (qui leur est un grand creue-cœur) pour ne trouuer personne qui les vuëille enterrer.

Souuent aussi on laisse Les corps sans les enterrer, desquels s’esleuent vapeurs putredineuses qui renforcent la peste !. Outre-plus, les plus opulents, mesmes les magistrats, et autres qui ont quelque autorité au gouuernement de la chose publique, s’absentent ordinairement des pre-

1 Les deux phrases qui précèdent sont de

LE VINGT-QVATRIÈME LIVRE

miers, et se retirent ailleurs, de sorte que la justice n’est plus administrée, n’y estan( personne à qui on la puisse requerir : et lors tout s'en va à confusion, qui est vn mal des plus grands qui sçauroient aduenir à vne republique, quand la iustice defaut : et adonc les meschans ameinent bien vne autre peste : car ils entrent és maisons, et y pillent et desrobent à leur aise impunément , et coupent le plus souuent la gorge aux malades, voire aux sains mesmes, à fin de n’estre conneus et accusés aprés.

Qui en voudra des exemples bien recentes , il en pourra sçauoir des habitans de Lyon, au voyage que le Roy y a fait. Aussi en ceste ville de Paris se sont trouués des gens, qui auec l’aide de tels maistres, ayans fait entendre à vn quidam leur ennemy qu’il auoit la peste, sans auoir mal quelconque, et le iour qu’il deuoit parler de son procés, ou faire quelque acte où sa presence estoit requise, l'ont fait rauir et emporter à l’Hostel- Dieu, par la force de ces galands, quelque resistence qu'il peust faire, estans plusieurs contre vn : etsi de fortune il imploroit l’aide et misericorde du peuple qui le voyoit, les larrons et meurtriers l’empeschoient et crioient encores plus fort que luy, à fin qu’il ne fust entendu : ou bien ils donnoient à entendre que le mal l’auoit rendu furieux et demoniaque, pour faire fuir chacun d'auprés, et ce pendant auoir moyen de le pousser audit Hostel-Dieu, et le faire lier et coucher auec les pestiferés. Et quelques iours aprés mourut, tant dedesplaisir que de l'air infecté, ayant esté sa mort auparauant vendue et acheptée à beaux deniers contans.

DE EA

le n’ay que faire de deduire icy au long ce que l’on ne sçait que trop :

c’est à sçauoir que les villes delaissées deuiennent champestres, iusques à voir l’herbe croistre par les rues:

les laboureurs delaissans leurs maisons et les fruits sur la terre, laquelle demeure en friche: les troupeaux sont esgarés et esperdus parles champs :

les hommes s’entre-rencontrans s’enfuyent arriere les vns des autres , signe de grande punition de Dieu. Ie me conlenteray d’adiouster icy que ceste maladie rend par tout l’homme si miserable, que si tost qu’il est soupçonné, sa maison ( qui luy estoit lieu le plus seur et le plus libre) luy sert d’vne cruelle prison : car on l'enferme dedans sans qu’il puisse sortir, ny que personne y soit admise pour le secourir, Si ce pendant quelqu'vn de ceux qui sont ainsi reserrés et enfermés se meurt, il faut que les autres qui sont là dedans voyent quelquesfois durant long temps cest horrible spectacle du corps rempli de vermine et pourriture, auec vne grande puanteur charongneuse , qui faitrenforcer l'infection et venenosité de l'air , qui puis aprés fait redoubler la peste, et est souuent cause de la mort de tous ceux qui sont en la maison. Et si on se retireaux champs, la mesme crainte et horreur y est, et se {rouue en tout chacun qui les voit, et plus encores, d’autant qu’on a moins d'amitié ou connoissance. Tout est clos et fermé aux villes, villages et bourgades, voire les maisons propres sont closes à leus maistres, tellement que souuent on est contraint de faire quelque logette aux champs, arriere de toute conuersation et connoissance : comme on faisoit à Lyon sur le Rosne, là où les malades s’estans retirés, le chaud du iour les es.

PESTE

touffoit, et le froid de la nuit les morfondoit et leur amenoit d’autres mortelles maladies. Et qui plus est, n’a-on pas veu esdites loges, que le pere et la mere estans griefuement malades, et ne pouuans aider à leur enfant, l’ont veu suffoquer et manger aux mouches guespes, et la mere cuidant le secourir, se leuer, puis tomber morte entre l'enfant et le mary? Plus, on n’est reconneu des vassaux , suiets, ou seruiteurs qu’on ait : chacun tourne le dos, et personne n’y oseroit aller : mesmes le pere abandonne l'enfant , et l’enfant le pere : le mary la femme , et la femme le mary : le frere la sœur, et la sœur le frere : voire ceux que vous pensez les plus intimes et feables amis, en ce temps vous abandonnent pour l'horréur et danger de ceste maladie. Et s’il y a quelqu’vn qui, meu de pitié etcharité chrestienne, ou pour la consanguinité, vueille s’auancer pour secourir et visiter yn malade, il n'aura aprés parent ny amy qui le vueille frequenter ny approcher.

Qu’ainsi soil, on a veu à Lyon, lors qu’on apperceuoit seulement és rues les Medecins , Chirurgiens et Barbiers esleus pour panser les malades, chacun couroit aprés eux à coups de pierres pour les tuer comme chiens enragés, disans qu’il falloit qu'ils n’allassent que de nuit, de peur d’infecter les sains.

Combien de pauures femmes grosses, sans estre aucunement malades de peste (pour-ce qu’en tel temps toutes autres maladies sont suspectes) ont esté pour le seul souspçon delaissées et abandonnées à leur enfantement, dont est prouenue la mort des meres et des enfans? Le puis veritablement dire auoir trouué aux mammelles d’yne femme morte de

peste, son enfant tettant encores le venin mortel, qui le deuoit tuer bien tost aprés.

Si la nourrice d'vn enfant vient à deceder, encores que ce ne fust de la peste, il ne s’en trouuera point d’autre, pour le souspçon qu’on a que elle soit morte de peste: tant est ceste maladie effroyable et espouuentable , que si tost que quelqu’vn en est surpris, il ne trouue secours de personne, ains attend seulement la mort miserable. Qu'il soit ainsi, entre vne infinité d’autres exemples que l’on en voit ordinairement, nous lisons! qu’vne ieune femme, son mary estant mort et deux de ses enfans , se voyant frappée , commenca a s'enseuelir elle-mesme, et fut trouuée à demy enseuelie , ayant encore le fil et l'aiguille entre ses mains. Outre-plus, vn homme fort et robuste ayant la peste , est allé au cimetiere , et en sa presence a fait faire sa fosse, et auant qu’elle fust paracheuée, ïl “mourut sur le bord.

Au contraire il y en a qui ont eu telle apprehension de la mort, estans frappés de ceste maladie pestilente, que pour se secourir eux-mesmes , se sont appliqués des fers ardens sur la bosse, se bruslans tous vifs: autres auec tenailles l’ont arrachée, se pensans garantir. Aussi aucuns par la ferueur et rage de ceste maladie se sont iettés dedans le feu , autres dans les puits, aucuns és riuieres : autres se sont precipités par les fenestres, autres se sont heurtés la teste contre la muraille jusqu’à en faire sortir la ceruelle, ce que ay veu : autres aussi se sont tués eux-mesmes à coups de dague ou de cousteau.

Lucrece , poëte Latin , a remarqué

1Auliure des Histoires prodigieuses.—A.P.

LE VINGT-QVATRIÉME LIVRE

la peste auoir esté autresfois si furieuse au pays d’Athenes, que plusieurs surmontés de la vehemence de la maladie se precipitoient dedans Peau. On raconte que la peste, il y a enuiron quatre vingts ans, auoit de telie rage couru par la Gaule Lyonnoise, que les femmes principalement, sans apparence d'aucun mal en leur corps, se ieltoient dedans leurs puits, surmontées de la fureur de telle maladie t.

Et à ce propos m'a esté asseuré que depuis n’agueres, vn Prestre de la paroisse sainct Eustache en ceste ville de Paris, estant malade de la peste en l’Hostel-Dieu , de furie se leua du lict, et prit vne dague, de laquelle il frappa plusieurs des pauures malades couchés dedans leur lict, et en tua trois : et n’eust esté qu'il fut apperceu et empoigné du Chirurgien dudit hostel (qui recent de luy vr coup de dague dedans le ventre, le voulant saisir, dont il cuida mourir) il en eust occis autant qu’il en eust trouué:

mais si tost qu’il fut retenu , et que ceste furie diminua, il rendit l'esprit.

Vn autre cas non moins horrible est aduenu à Lyon, rue Merciere, où la femme d’vn Chirurgien nommé Amy Baston (quiestoit mort de peste) six iours après estant esprise de la mesme contagion, tomba en resuerie, puis en frenesie, et se mist à la fenestre de sa chambre, tenant et tourmentant son petit enfant entre ses bras :

ce. que voyans, ses voisins l’admonestoient de ne luy faire mal : mais au lieu d’auoir esgard à leur aduertissement, le ielta incontinent en terre, puis tost apres elle s’y precipita : ainsi la mere et l'enfant moururent,

11 y a vneinfinité d’autres sembla-

1 Ce paragraphe a été intercalé ici en 1579.

DENTAN PESTE:

bles exemples , lesquels si ie voulais raconter, iamais la matiere ne me defaudroit : maïs tant y a, que letout aduient le plus souuent aux malades par faute qu’on n'ose conuerser, ny estre alentour d'eux pour les secourir : Ce qui ne se fait aux autres maladies, mesmes en lepre , car enicelle les malades sont secourus: mais en ceste-cy on est dechassé de ses parens et amis, voire de sa propre maison, comme nous auons dit : dequoy se faut d'autant moins esmerueiller, veu que la charité des hommes est auiourd’hui tellement refroidie, que ceux mesmes qui ont toute liberté, encore qu’ils ayent or et argent pour satisfaire, ne peuuent en temps de peste auoir secours dautruy !.

Icy ne veux encore passer que ne

recite ce que le bon vieillard Guidon

a escrit, qu’en lan mil trois cens quarante et huit, vint vne mortalité, dont ceux qui estoient espris de peste mouroient en trois iours ou en cinq au plus: et estoit si contagieuse , que non seulement en conuersant ensemble , mais aussi en regardant Pvn l'autre se prenoit : et les personnes mouroient sans seruiteurs, et estoient enterrés sans prestres, et mouroit de jour en iour en vn si grand nombre de pestiferés, que ne pouuant suffire à les enterrer, on estoit contraint faire de grandes fosses aux cimetieres et les ietler dedans à monceaux, les vns morts, les autres estans encore en agonie. Le perene visitoit l’enfant, ny l’enfant le pere, ny la femme iemary,ny le mary la femme, comme auons dit cy dessus : toute charité

1 Le texte correspondant au chapitre actucl, dans l’édilion de 1568, m’allait pas plus loin, ct le long extrait de Guy de Chauliac qu’on va lire a été ajouté en 1575.

estoit morte, et esperance abbatue.

Ceste maudite pestilence fut quasi par tout le monde, el n’en laissa presque la quarte partie. Elle fut fort honteuse et non profitable aux Medecins et Chirurgiens , lesquels n’osoient visiter les malades, de peur d’estre infectés : ioint aussi que tous leurs remedes ne profiloient en rien :

car tous ceux qui estoient frappés de ceste pesie mouroient. En aucunes contrées de pays, on estimoit que les Juifs eussent enuenimé le monde, et à ceste cause on leur couroit sus et les assommoit. Les autres cuidoient que ce fussent ies pauures manchets, pour laquelle occasion estoient chassés, Les autres en soupçonnoient les Nobies, et pource n'osoient aller par le monde. Et finablement les portes des villes furent gardées, et ne laissoient nul entrer dedans s'ils n’estoient bien conneus. Et si quelques- Yns auoient poudre ou onguens, pensoient que ce fussent poisons, qui estoit cause de leur faire aualler. Ladite peste dura sept mois sans cesser.

Voila ce que Le bonhomme de Guidon en escrit, chose à la verité de grande remarque, touchant l'ire de Dieu.

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