CHAPITRE XXV
LA CAVSE POVROVOY LES HOMMES NE PRESAGENT COMME LES ANIMAVX.
La cause pourquoy les hommes n’ont tel sentiment pour apperceuoir la mulation du temps, c’est parce qu’ils ont prudence naturelle, par laquelle ils iugent des choses par certain iugement. Ils ne suiuent pas la disposition de l’airet du temps.comme les bestes : et pource ils pourront estre ioyeux en temps troub'e et (empestueux , tristes en beau temps el clair, selon leurs apprehensions et affections qu'ils auront selon leurs affaires. Mais les bestes sont esmeuës à ioye ou à {ristesse, non pas par iugement qu’elles ayent comme les hommes, mais selon que le temps est propre ou mal conuenable à leurs corps, et selon que maintenant il se relasche et ouure en elles ce qui estoit auparauant clos et serré en leurs corps : et par ainsi elles suiuent la disposition de l'air et du temps, et donnent signe de ce qu’elles en sentent.
Et quant à ce que les hommes empruntent la voix des bestes, cela n’est pas aù deshonneur des hommes, mais à leur grand honneur : car ils sont à preferer aux bestes, en ce qu’ils peuuent contrefaire toutes voix.
ET DE L'EXCELLENCE DE L'HOMME
Ils glapissent comme Regnards, Ils miaullent comme les Chats, Ils grongnent comme Pourceaux , Ils mugissent comme Taurcaux.
Ils muglent comme Baleines,
Ils hanissent comme Cheuaux,
Ils croüaillent comme Corbeaux, Is gringot(ent comme Rossignols, Is hurlent comme les Loups,
Ils gemissent comme les Oufs,
Ils rugissent comme Lions,
Ils gresillonnent comme Grillons, Ils caqueltent comme Cicongnes , Ils coqueliquent comme les Cogqs, Ils cloussent comme les Poulles, Ils piolent comme Poullets,
Is cageollent comme les Gays,
Ils cacabent comme Perdris,
Ils baricquent comme Elephants !, Ils jargonnent comme les fars,
Is raucoulent comme Colombes, Ils brameut comme les Cerfs,
Ils trompettent comme les Grues, Ils puputent comme les Huppes , Ils gazoüillent comme Hirondelles, Ils brayent comme les Asnes,
Ils bellent comme les Chéures,
Ils sifflent comme Serpens,
Ils huyent comme Millans,
Ils coaxent comme Grenoüilles,
Hs clabaudent comme Limiers,
Hs claquelent comme Cigalles,
Is bourdonnent comme les Mousches, Ils abbayent comme les Chiens, Ils crocaillent comme les Cailles 2.
Le seigneur du Bartas au cnquiéme our de la sepmaine contrefait le chant de l’alouette chantant, Tire, lire, alire, el tirelirant tire, adieu, adieu, adieu, adieu *.
Et pour le dire en vn mot, les hommes contrefont toutes voix des ani-
1 Ces deux lignes ont été ajoutées en 1585.
2 Cette ligne est également une addition faite en 1585.
3 Voilà le seul paragraphe qui ne se lise ni en 1579 ni en 1585 ; il ne date que de la première édilion posthume en 1598.
maux, Et quant à ce que les oiseaux chantent, ce n’est rien au prix des Musiciens , lesquels resonnans ensemble, font vne voix fort melodieuse et plaisante à ouyr, voire aux oreilles des Roys et Princes, et plus harmonieuse sans comparaison que tous les oiseaux ne sçauroient faire ensemble.
D’auantage , l’homme appriuoise, non seulement les bestes domestiques, mais aussi les sauuages et les plus estranges de toutes, comme les elephants, lions, ours, tigres, leopards, pantheres, crocodileset autres.
Plutarque le tesmoigne des crocodiles, qui toutesfois sont Les bestes plus inhumaines et cruelles qu’on puisse trouuer.
« Les Crocodilles, dit-il, ne connoissent pas tant seulement la voix des hommes qui les appellent, mais aussi souffrent qu'ils les manient : et qui plus est, ouurent fort la gueulle, et leur baillent leurs dents à curer de leurs mains, et les essuyer d’'vne seruiette. »
Et combien que Nature ait appris aux bestes lascience de Medecine , toutesfois c’est bien peu de chose de tout ce qu’elles en sçauent, au prix de ce qu'yn homme seul en peut sçauc‘-, pour peu qu'il ait estudié en Medecine, et pour peu qu’il en prisse auoir d'expérience. Il est vray qu'elles n’apprennent pas des hommes leurs medecines , d'autant qu’’lles n’ont l’entendement comme les hommes. Or ce qui est escrit des Elephants, qui ont quelquereligion, c'est qu'ils n’ont pas adoré le Soleil et la Lune, comme ayant la connoissance de Dieu, laquelle il a mise au cœur des hommes autrement qu'elle n’est pas és bestes brutes. Car, à parler proprement, les bestes n’ont aucune connoissance
708 LE de Dieu qui procede de quelque lumiere el raison, qui leur soit donnée pour estre capables de telle connoissance, laquelle a esté baillée au seul homme, Car combien que l'Elephant se lourne vers le Soleil, et qu'il semble qu’il l'adore, si Padore-il point par intelligence, ny foy, ny par raison qu'il aye que le Soleil soit leur Dieu, et qu'ils soient tenus de lui porter honneur et reuerence : mais le font par vn instinct et mouuement de Nature, selon qu’ils se trouuent disposés naturellement par la conuenance que leSoleil à auec leur nature, et par le bien qu’ils en sentent, sans penser neanmoins à ce qu'ils font, sinon ainsi que Nature les pousse, sans religion qui soit en eux. Et pour- Lant lorsque nous leur attribuons religion, nous ne la prenons pas en sa propre signification , mais par vne maniere de dire, et par abusion de langage, et par comparaison, à cause de la similitude et facon de faire qu'ont les Elephants.