CHAPITRE X
DE LA CORnVPTlON DE L'AIH.
L'air est venimeux et corrompu par certaines vapeurs mesiées auec luy , comme par vne grande multitude de corps morts , uon assez tost enseuelis en la terre , comme d'hommes et cheuaux , et autres faisans vne vapeur pulredineuse : ce qui aduient souuent après vne grande bataille, ou après vn grand tremblement de terre : lequel sort dehors, qui auoit esté retenu par long temps aux entrailles de la terre , et par faute d'auoir esté esuenté, il a acquis vne pourriture , laquelle est dispersée eu l'air, et la tirant en nos corps, il nous empoisonne : comme par vne seule inspiration d'vn pestiféré , on prend la peste. Il y a eocores d'autres causes de la corruption de Pair, que nous dirons cy après au liure de la peste.
Il y a pareillement du venin en l'air, qui accompagne les tonnerres, fouldres et esciairs, lequel tue ceux qui en sont frappes, ou à grand peine en peuuentils reschapper, qui se fait par vne certaine vcnenosilc
stilphurée, ce qu'on connoist aux corps qui en sont touchés. Et si les bestos mangent cellesqu'ilaura tuées, elles meurent et enragent. Et quant au feu du fouldre , il est plus chaud que nul autre feu, parquoy à bon droit il est appelle le feu des feux : à cause qu'il a vue chaleur tres-vehemenle et plus subtile que l'air : ce qui se voit, qu'il fond le fer d'vne pique sans brusier le bois, ainsi fond l'or et l'argent dedans vne bourse sans l'endommager. Et partant il ne se faut esmerueiller s'il fracasse, brise et comminue les os à ceux qu'il touche. Aussi l'esclair esteint et suffoque la veuë à ceux qui le regardent.
Le tonnerre par son grand bruit et tintamarre tue les enfans au ventre de leurs mères. Ce qui se prouue par Herodian en la vie des Empereurs K
Sur Martin, noble dame Romaine, Tomba du ciel de la fouldre soudaine : Sans que son corps fut blessé et altaint, Son enfant fut dedans son corps estaint.
Pareillement rend les hommes sourds, et fait plusieurs autres choses grandes et admirables , qu'il est impossible aux hommes d'en donner raison : et partant nous pouuons dire, qu'aux fouldres et tonnerres il y a quelque diuinilé.Ce qui se peut prouuer par Dauid, psaume cent quatrième, qui dit :
Et fouldre et feu fort prompts à ton seruice. Sont les sergents de ta haulte luslice.
L'air pareillement est enuenimé par parfums et odeurs, et par l'artifice des trahistrcs empoisonneurs et parfu-
1 Cette citation vient du Discours des venins, imprimé en 15S2 avec celui delà Licorne.
LE VINGT-TROISIÈME LIVRE
meurs, lequel nous conuient attirer pour la conseruation de nostre vie :
car sans luy ne pouuons viure. Or nous l'attirons par l'attraction qui se fait des poumons et des parties pectorales dédiées à la respiration , et par le nez és ventricules du cerueau : pareillement par la transpiration qui se fait és petits pores ou pertuis insensibles de tout le corps, et aussi des artères espandues au cuir : ce qui se fait tant pour la génération de l'esprit de vie, que pour refraichir et fermenter nostre chaleur naturelle. A ceste cause, s'il est enuenimé, il altère nos esprits, et corrompt aussi les humeurs, et les conuertiten sa qualité venimeuse, et infecte toutes les parties nobles, et principalement le cœur : et alors il se fait vn combat entre le venin et Nature , laquelle, si elle est plus forte, par sa vertu expulsiue les chasse dehors par la sternutation et vomissemens, sueurs et flux de ventre , ou par autres manières, comme par flux de sang ou par les vrines. Au contraire si le venin est plus fort, Nature demeure vaincue, et par conséquent la mort s'ensuit, auec griefs et diuers accidens, selon la nature et qualité du venin.
Or le venin prins par l'odeur est merueilleusement subit, parce qu'il n'a que faire d'aucun humeur qui luy serue de conduite pour entrer en nostre corps, et agir en iceluy : car la vapeur estant subtile, est facilement portée auec l'air que nous attirons et expirons. Et si quelqu'vn me vouloit obiecter que par vne torche ou cassole on ne peut empoisonner, attendu que le feu purifle et consomme le venin, si aucun y en auoit : Response, neantmoins que le feu soit espris en vne allumette sulphurée, la flamme
DES
csl Ires-puanle, sentant le soulphre :
semblablenienl le feu estant esprisau bois d'aloés ou genéure , ou en autre bonne senteur, ne laisse à sentir vue odeur plaisante et bonne.
Or si on veut voir l'expérience, le nietiray sus le bureau le pape Clément, oncle (le la royne mere du roy, qui fut empoisonné de la vapeur d'vne torche enueniiriée. Malhiolesur ce propos parlant des venins, dit, qu'en la place de Senes il y auoit deux charlatans Iheriacleurs : l'vn des deux auoit empoisonné vn œillet, lequel il bailla à fleurer à son compagnon, et l'ayant senti, subit tomba en terre roide mort. D'auantage, vn quidam de récente mémoire ayant odoré vne pomme de senteur enuenimée, subit le visage luy enfla, et eut vne grande verligine , de façon qu'il luy sembloit que tout tournast sensdessus -dessous, et perdit pour quelque temps la parole et toute connoissance : etn'eust esté qu'il fut promptement secouru par sternutatoires et autres choses, il fust allé auec le pape Clément.
Le vray alexitere de ces parfums enuenimés, c'est de non iamais les odorer,etfuirtels parfumeurs comme la peste, et les chasser hors du royaume de France, et les enuoyer auec les Turcs et infidèles.