CHAPITRE VI
Par ce recueil on peut voir que les anciens estoient fort curieux d'embaumer leurs corps, mais non pas à l'intention qu'ils seruissent â manger et à boire aux viuans, comme on les a fait seruir iusques à présent : car iaraais ne pensèrent à telle vanité et abomination , mais bien , ou pour l'opinion qu'ils auoienl de la résurrection vniiierselle , ou pour vne mémoire de leurs parens et amis décèdes. Cela est confirmé par André Thouet en sa Cosmographie, où il dit auoir esté en Egypte en des cauernes
' Il faut se rappeler que ceci a été écrit en 1682.
DISCOVRS
longues d' vn trait d'arc, et de largeur assez grande, dans lesquelles il y a des tombeaux où anciennement esloient posés les corps morts embaumés, où il faut porter du feu à raison de l'obscurité , et des bestes vénéneuses qui y habitent. Il y a (dit il) des corps passé deux mil ans enclos en des tombeaux de pierre, fermés et cimentés. le laisse à penser quelle bonne viande ou feroit d'en boire ou manger à présent
On dit que la Mumie dont on a vsé iusques auiourd'huy , est venue de là : à raison d'vn mastin Médecin luif qui, par vue brutalité; auoit es-
> Ce paragraphe se lisait d^jà au chap. 6 du livre des Contusions de l'édition de 15T9, mais avec un peu plus de développement. Ainsi, au lieu des deux dernières phrases, on y lisait :
«La vrayc mommie, dit-il, se lire des tombeaux bien fermez et cimentez de toutes parts, et tellement embaumez, que le mesme linge qu'on leur donna lorsqu'ils furent enterrez, se trouue encore tout entier, et les corps pareillement, tellement qu'on diroit qu'il n'y a pas quatre iours qu'on les a mis dedans. Toutefois il y a tel corps qui y est passé de deux mil ans : les corps ou parties d'iceux sont apportez à Venise , de Sirie et Egypte, et de Venise espandus dans toute la Chrestienté.
« Or sont ces corps embaumez de diuerses drogues, selon la diuersilé de leur estât et condition. Ceux des nobles sont embaumez de myrrhe , d'aloës et safran , et autres drogues aromatiques et de grand prix. Ceux des panures sont farcis simplement d'asphalte, ou pisalphalte, à raison que leur pauureté ne peut porter la dcspence des choses aromatiques plus précieuses. De ceste dernière espèce, dict Matheolle, est toute la mommye qui nous est aportee par deçà. Considérant que les nobles, riches, et anciennes maisons , etc. »
On retrouvera la suite de ce raisonnement dans le paragraphe suivant du texte actuel.
crit que ceste chair, ainsi confite et embaumée, seruoit grandement à la curation de plusieurs maladies, et principaleff.ent aux cheutes et coups orbes et meurtrisseures, pour garder que le sang ne caillebotlast et congelast dedans le corps : qui a eslé cause que l'on les tiroit furtiuement, ou par argent, hors des tombeaux. Ce qui semble chose fabuleuse , parce qtie les nobles, riches, et anciennes maisons n'eussent iamais enduré, pour rien du monde, que les sepulchres de leurs parens et amis, desquels ils estoient tant curieux, fussent ouueris, et les corps emportés hors de leurs pays, pour estre mangés des Chrestiens: et disent qu'ils ne sont dignes de manger de leurs corps. Et s'il est aduenu que l'on en ait transporté, c'a esté de la populace, qui ont esté embaumés de la seule poix asphalte, ou pisasphalle, dequoy on poisse les nauires.
Autres disent que Mumie n'est autre chose qu'vne simple chair humaine, prise des corps morts trouués dans les sables et arènes qui sont és déserts | d'Arabie, où l'on dit que lesdites j arènes s'esleuent si haut par la violence des vents, que souuent elles couurent et estouffent les passans :
d'où vient que les corps morts reseichés tant par la chaleur et aridité des arènes, que par le soufilement des vents, se donnent et seiuent en vsage medecinale pour Mumie. Mattheole , suiuanl la plus commune opinion, dit que Mumie n'est autre chose qu'vne liqueur reseichée, sortant des corps humains aromatisés et embaumés
1 Ce paragraphe se lisait au chap. 6 de l'édition de 1579 ; mais alors il venait après le suivant.
DE LA
Serapion et Auicenne n'ont conncn autre Muinie que pisasplialte, qui est vne sorte dVscunie qui pr()ui(Mil de la mer. Ladite escume , pendant qu'elle nage et flotte sur l'eau , est molle et comme liquide : mais peu après estant portée par l'impétuosité des vagues aux riuages, et arreslée entre les rochers et cailloux , se deseiche et affermit plus dure que la poix reseichée, comme il est discouru par Dioscoride liure 1, chap. 84
Autres tiennent que la Mumie se fait etfaçonue en noslre France : et que l'on desrohe de nuict les corps aux gibets, puis ou les cure ostant le cerueau et les entrailles, et les fait on seicher au four, puis on les trempe en poix noire : après on les vend pour vraye et bonne Muinie, et diton les auoir achetés des marchands Portugais, et auoir esté apportés d'Egypte ^. Mais qui voudra rechercher,
1 Ce paragraphe venait avant le précédent dans l'édition de 1579; mais entre les deux on lisait cette phrase, qui manque dans le texte actuel :
« Belon dict telle mumie estre seulement cogneue et en vsage en Egypte et en Grèce. »
' L'édition de 1579 allait plus loin; après avoir signalé les difficultés d'avoir des momies embaumées de substances précieuses, elle ajoutait :
« Cequia esmeu quelquesfoisquelques vns de nos \poticaires, plus hardis et plus auides de gain, à prendre de nuyl des corps au gibet: les sallent et aromatisent de bonnes drogues, et après les sécher au four ainsi farcis pour les vendre bien chèrement, pour vraye et bonne raommie : voila comme on nous faict nualer indiscrètement et brulallcmcnt la charogne puante et infecte des pendus, et de la plus vile canaille de la populace d'Egyiitc Comme s'il n'y auoit moyen de sauuer vn homme tombé de hault et contus, etc. » Voyez la suite de;.ce texte au chapitre 8.
conuiK! i'ay fait, chez les Apolicairos, on trouuera des membres et portions d(î corps morts, voire de tous enticîrs, eslre embaumés de poix noire, lesquels sentent vne odeur cadauereusc.
Neanlmoins le croy qu'ils sont aussi bons que ceux qu'on apporte d'Egypte : parce que tout n'en vaut rien K