CHAPITRE XXII
l'iMVOSTVRE d'vne BELISTRESSE FEt- GNANT AVOIR VN CHANCRE A LA MAM- MIÎLLE.
Vn mien frère nommé lehan Paré', chirurgien demeurant à Vitré , ville de Bretagne , vit vne grosse et potelée cagnardiere demandant l'aumosne à la porte d'vn temple vn dimanche , laquelle feignoit auoir vn chancre à la mammelle, qui estoit vue cljose fort hideuse à voir, à cause d'une grande quantité de boue qui
comme synonymes: gueux de Vhopiial, ou suivant d'autres , gueux de Vpsl, qui demanda à la porte des maisons.
' Toutes les éditions du vivant de l'auteur portent /e//nH, les autres A-oh ; j'ai conservé l'orthographe primitive, qui peut être regardée à la fois comme celle de l'auteur et celle de l'époque dont il parle.
r)KS MONSTUF.S
sembloit en découler sus vn linge qu'elle auoit deuant soy. Mondit frère contemplant sa face, qui csioit d'vne viue couleur, nionstrant estre l>ien saine, et les parties d'autour son chancre vlceré blanches et de bonne couleur, et le reste de son corps bien habitué, iug-ea en soymesme que ceste garce ne pouuoit auoir vn chancre estant ainsi grasse, potelée et goujue , s'asseurant que c'estoit vne imposture : ce qu'il dénonça au magistral (dit en ce pays-là rAloiié 1 ) , lequel permit à mondit frère la faire mener en son logis pour connoistre plus certainement l'imposture. Laquelle y estant arriuée , luy descouurit toute sa poitrine, et trouua qu'elle auoit sous son aisselle vue esponge trempée et imbue de sang de beste et de laict meslés ensemble, et vn petit tuyau de sureau par lequel ceste mixtion estoit conduite par des faux trous de son chancre vlceré , découlant sus le linge qu'elle auoit deuant soy : et par cela conneut pour certain que le chancre estoit artificiel. Alors print de l'eau chaude , et fomenta la mammelle , et l'ayant humectée , leua plusieurs peaux de grenoiiilles noires , vertes , et iaunastres , mises les vues sus les autres , colées auec bol armene et blanc d'oeuf et farine, ce que l'on sceut par sa confession : et les ayant toutes leuées, on trouua le telin sain et entier , et en aussi bonne disposition que l'autre. Cesle imposture descouuerte , ledit Aloiié la fit constituer prisonnière, et estant inter-
1 L'édition de 1573 porte : Lalotté, ce qui est une faute d'impression, puisqu'un peu plus tard elle dit : ledici ytloilô.
Du reste, toutes les autres éditions ont corrigé dans ce sens.
Èt PRODIGES.
rognée , confessa l'imposture , et dit que ç'auoit esté son gueux quil'auoit ainsi accouslrée : lequel semblablement feignoit d'auoir vne vlceré grande et énorme à la iambe : ce qui sembloit estre vray par le moyen d'vne ratte de bœuf qu'il posoit le long et autour de sa iarafee , attachée et fenestrée bien proprement , auec vieux drapeaux aux deux extrémités :
de façon qu'elle sembloit estre plus grosse deux fois que la naturelle : et pour faire la chose plus monstrueuse et hideuse à voir, faisoit plusieurs cauités en ladite ratte, et par dessus ieltoit de ceste mixtion faite de sang et <le lait , et sus tous ses drapeaux. Ledit Aloiié fit chercher ce maistre gueux , larron , imposteur, lequel ne put estre trouué , et condamna la pute à auoir le fouet, et bannie hors du pays : qui ne fut sans esti-e auparauant bien estrillée à coups de foiiet de cordes noiiées , ainsi qu'on faisoit en ce temps-là.