CHAPITRE L
DE LA NATVUE DES BESTES CRVTES.
Les besles brutes différent grandemetit les vnes des autres , pource que leurs natures sont différentes •. Car des animaux les vns sont hardis, les autres timides, les vns farouches, les autres priués et comme ciuilisés , autres comme solitaires : aucuns sont armés de coquilles et escailles , comme le Crocodile et la Tortue, et plusieurs poissons : autres d'aiguillons et espines. Le cheual a l'ongle forte , et comme animal léger , superbe etcourag-euxjil a estépourueu et fait braue de ses crins : le corps du Lion , magnanime, hautain et cruel , est armé de dents et ongles.
1 Ce livre, qui n'a nul rapport avec le reste de la Collection , et que j'en ai séparé par celte raison, avait été publié pour la première fois dans l'édilion de 1679 , où il formait le premier livre, placé entre l'Introduction et les Livres d'Anatomie. Il n'avait pas changé de place plus lard, et, sauf une phrase ajoutée dans la première édition posthume, il avait reçu sa forme délinitive en 15S5. Les changements opérés de la première à la seconde édition consistent dans quelques additions éparscs , quelques suppressions par renvoi des articles au Discours de la Licorne , et enfin la division en deux du chapitre 20, ce qui a porté à vingt-six le nombre total des chapitres.
Ce qui se voit au Taureau etSanglier : car le Taureau a des cornes , et le Sanglier des dents descouuertes , comme naturelles arineures. Le Liéure , comme estant animal paoureux et craintif , a le corps desarmé, et totalement nud : mais en recompense, il est yiste et soudain à la fuite : car aux animaux paoureux la vitesse leur est donnée, et aux hardis les armes. Il y a vue infinité d'autres propriétés admirables et de singulier artifice aux animaux, en sorte qu'il est impossible les comprendre et escrire 3. Somme, les animaux ont chacun vne chose particulière, comme le bœuf la force, le serpent l'astuce, la furie du taureau, la patience du mouton, la fierté du crapaud, la subtilité du renard, la stolidité de l'asne, la
Je ne me suis pas beaucoup occupé de savoir où Paré avait puisé les matériaux de ce livre; licite fréquemment Plutarque, Pline, et aussi Thevet.'ll y avait joint les ligures du S'uccaraih, des Lions conduils paria ville de ConslaiHinople, des Dragons qui ment les Elephans, du Hérisson de mer, du Chameau d'Asie ayant deux bosses sur le dos, et enfin du Crocodile: cette simple énumération expliquera suCTisamment pourquoi j'ai retranché de l'édition actuelle ces tristes illuctralions.
- Galien , liu. 1. de i'/-^sage des parties. — A. P.
' Ce paragraphe se terminait là en (570; ce qui suit a été ajouté en 1685.
cruauté du (igrc, la (Inuc(Mir do la colombe, la preuoyance du Ibiirmy, la négligence du tesson, la fidélité du chien, l'infidélité du mulet , la gloutonnie du loup, la sobriété du caméléon, la prudence de l'elophant , l'odeur de la ciuette, la puanteur du bouc, la docilité du barbet, la saleté du porc, la netteté de Tescurieu, la hardiesse du lion, la timidité du !iéure, et plusieurs autres choses qui seront déclarées cy après.
Si nous voulons contempler leurs façons de faire , nous trouuerons qu'elles sont douées de certaines vertus naturelles en chacune affection de courage, en prudence, force, clémence, discipline. Elles se connoissent Us vnes les autres, discernent entre elles, appelent les choses qui leur sont vliles, fuyent le mal, euilent le péril, pouruoyent à l'aduenir, amassent ce qui leur est nécessaire, présagent le beau et niauuais temps : elles ontmonslré plusieurs choses aux hommes: elles ont vn sentiment exquis, elles chantent en mu siqùe, elles ont vne industrie et amitié à la conseruation de leurs petits, elles ont intelligence du pays où elles naissent, elles gardent vne singulière chasteté, concorde et amour les vnes enuers les autres : elles sont armées pour combattre et se défendre, elles se laissent appriuoiser aux hommes, elles parlent et sifflent, elles connois- .sent la voix Tvne de l'autre, elles font entre elles comme vne petite republique : elles connoissent ce qui leur est bon ou mauuais, tant pour preseruer leur santé que pour se guarir elles mesmes : elles sçauent quelle diète il leur faut tenir, et de quelle viande elles doiuenl vser, et quels remèdes elles doiuenl chercher contre leurs maladie? : et si n'ont point
LE LIVRK DFS AMMAVX
appris ceste science des hommes, mais au contraire elles ont appris en partie aux hommes. Ce qu'estant considéré de plusieurs anciens Philosophes, ils n'ont point eu de honte de disputer ou reuoquer en doute si les bestes brutes estoicnt participantes de raison : mesme le sage Salomon nous renuoye quclquesfuis à leurs escoles, et Esaïe reproche aux Israélites leur ingratitude enuers Dieu , leur proposant pour exemple le bœuf et l'asne qui reconnoisscntleiir mais- Ire, mais Israël a mescrnneu son Sei gneur.
Pareillement Pline dit ', que les hommes doiuent rendre grâces aux bestes de plusieurs médecines el remèdes qu'ils ont appiis d'icelles :
qu'ainsi soit, les cerfs nous monstrent que l'herbe nommée D ctcmic est bonne pour tirer les traits ou les pièces de flèches de cfluy qui en est frappé, puis que les mesmes cerfs, quand ils en sont naurés, vsenl de ce mesme remède. Aristolc dit que les chéures sauuages de Candie font !e semblable. La propriété de Therbe nommée Esclaire nous a esté enseignée par les h rondelles, el qu'eile esloit propre pour la veuë, voyant qu'elles en vsoient pour les yeux de leurs petits. Les serpents vsentde fenoil, el sciilans les yeux en frottent les paupières pourrecouurer la veur.
La lorluc inange de la sarielte contre la morsure des vipères. La be-
1 Pline, liu. 8. chap. 27. — A. P.
Voici le long article qui avait paru , en partie au moins , dans la préface de l'éJilion de 1575, et qui, ayant été reporté ici en 15*9 avec de notables additions, avait disparu de la préface. On peut comparer le lexie actuel avec la rédaction primitive que j'ai donnée en note, tome I, page 19.
P-T DP. L JîXCELLKWCE DK l'hOMIME.
lellc mange do TLcrbe noinmce Tapsits barbaltis, el s'en frolle loiit le corps, se couchant el (rainant par dessus. Les ours cnuenimés pour auoir mangé des pommes de Mandragore, se guarissent en mangeant des fourmis : aussi après s'eslrelong temps veaulrés, sortans de leur cauerne, mangent l'herbe appelée Aron saunage, pour leur amollir le ventre, qu'ils ont eu tousiours dur et constipé pendant qu'ils ont esté en leur cauerne : et après s'en vont à vne l'ourmiliere, où ils se couchent, tirans la langue, de laquelle il dégoûte quelque humidité douce , la lenans tousiours tirée iusques à ce qu'ils sentent qu'elle soit couuerle de fourmis, lors qu'ils se sentent malades , puis les auallent pour se purger.
Nous voyons ordinairement les chiens qui mangent de l'herbe nommée Dent de chien^ pour se vuider par vomissement. Les pourceaux cherchent les escreuisses et les mangent, quand ils sont malades. Les ramiers, les met les , les perdrix, vsent de fueilles de laurier pour leur purgation : les pigeons, tourterelles et poullailles, pour se purger, mangent de la paritoire. L'ibis, semblable à lacicongne, nous a monslré Tvsage des clysteres, lequel, se sentant aggraué d'humeurs, estant au riuage de la mer, remplit son bec et son col d'eau marine , puis se seringue par la partie où il ielte ses excremens, et peu de temps après se vuide et se purge.
L'inuention d'abbatre les tayes des yeux , appellées cataractes, fut trouuée par vne chéure qui auoit vne taye deuanl la pupille, se frottant et gallant contre des espines, abbalit ladite taye de deuant la pupille, et par ce moyen recouura la veuë.
L'hippopotam.e (qui est vn cheual de m.
la riuierc du Nil) nous a enseigné la phleboloraic, lequel, estant de nature gourmand et glout, se sentant aggraué do plénitude do sang, se frotte contre les roseaux rompus les plus piquans, et s'oiiure vne veine de la cuisse, pour se descharger tant que besoin luy est : puis se veautrant dedans la fange , s'estanche le sang.
La tortue, lors qu'elle a mangé de la chair de serpent, mange de l'origan , autrement marjolaine saunage.
Les anciens entre leurs secrets ont expérimenté certaines choses qui résistent aux tonnerres et foudres, et entre les autres les plumes d'aigles portées en panache : aussi la ceinture de veau marin empesche que ceux qui l'ont n'en sont iamais atteints.
Or qui voudra racon ter par le menu toutes les médecines et remèdes que lesbestes ont enseignés aux hommrs, desquels Aristote et Pline , el autres semblables ont escrit , la chose seroit fort longue : car ils font un long récit des herbes et remèdes qu'elles ont montrés aux hommes.
D'auantage , nos vestemens sont faits des leurs, comme peau, laine , poil, et sommes nourris de leur chair:
la graisse, moelle, os , et excremens nous seruent à nos infirmités , et guarison. Exemple des brebis. De la laine des brebis nous sommes vestus , laquelle estant blanche peut prendre toutes sortes de tein • tures: on en fait tapisseries, aussi fourrures, et autres choses. De leur peau on fait parchemin pour escrire, et toutes manières de vestemens , et autres vsages à diuerses choses. Leur chair est Ires-bonne et délicieuse à manger : de leur suif sont faits flambeaux , chandelles , onguens , et plusieurs autres choses : de leurs boyaux sont faites cordes seruans aux
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inslruiïicns nuisicaux •. leur décoction sert à faire clystoios et fomentations remollionles. El quant à leurs croltcs et vriiies, il ne se trouve nul fiens plus excellent pour engraisser la terre. D'auanlage, leurs os et moelle scruent à faire fards pour embellir les femmes: mesmes leurs cornes scruent à faire produire des asperges en abondance , eslans enterrées auec leurs racines. Et pour conclusion , les Brebis sont grandement pfolilables pour Fvsage des hommes. ïl est escrit en l'Escriture sainte, qu'aucuns Roys furent bergers, gardaus les ouailles en propres personnes , pour le profit et excellence de ces besles : comme Abraham, Isaac, lacob, Laban , Moyse, Dauid, et autres-
ANIMAYX
CtlAPlTRE 11.
DV TROGNÔâTIC DÈS ÀNtMAVX.
D'auantage les animaux , tant terrestres qu'aquatiques et volatiiles , ont donné aux hommes la connoissance de la mutation du temps ■■ s'il doit faire vents, pluyes, orage, et tempesle , froidure, gelée, gresle, ou beau temps : comme nous voyons les béliers et aigiieaux , lors qu'ils s'entreheurtent et choquent l'vn contre l'autre, corne à corne, les pieds en l'air, auec le petit sault leur corps esbranlant, signifient changement de temps. Le pareil nous est demonslré par le bœuf, quand il se lèche conlrel)oil, et hausse le muffle vers le ciel, et mugit , et fleure la terre , et s'efforce de manger auidement. Aussi quand les fourmis , plus dru et en plus grand nombre que de coustume, s'eulrerencontrent l'vne l'autre
comme estourdies, elles dénotent la pluye soudain aduenir. Si les taupes besongnenten terre plus que de coustumc, et la rompent en pièces bien menues, c'est signe de pluye. Si le chat passe sa patte par dessus le col , comme s'il se peignoit, c'est signe infaillihle de pluye.
Les poissons ont aussi vne merueilleuse propriété à sentir la mutation du temps: quand en temps serain se ioiient sus l'eau, en se lançant au dessus, signifient pluye. Quand les daupUins et marsoiiins sautent, et se descouurent sur l'eau, c'est signe de grand orage et tempeste sur la mer :
ce que voyans , les mariniers mouillent l'ancre» et donnent ordre à leurs vaisseaux. Quand on voit les orties de mer nager sur l'eau , c'est signe de tempeste : ils sont de couleur de cristal reluisant , auec du persmeslé, de substance si fragile qu'à peine en peut-on tirer d'entière de la mer.
Si on en frotte vn baston, il reluit de nuit, comme si c'estoit vne torche allumée, qui est chose admirable.
Quand aussi la grenoiiille chante et crie plus haut que de coustume.
Les oiseaux ne sont frustrés de ce priuilege : car on peut autant ou plus parler d'eux à ce propos , que de toutes les bestes. Si les grues volent en l'air sans fair<! bruit, c'est signe de beau temps : si elles crient et vont sans ordre, c'est signe contraire.
Quand les oiseaux aquatiques sortent de la mer, et viennent assez auant sur terre, c'est signe de pluye et grande tempeste. Si la cheueche chante beaucoup en temps de pluye, dénote que le temps se veut esclaircir : et au contraire, si elle chante en beau temps , c'est signe de pluye.
Plutarque dit que quand le corbeau chante en voix enroiiée,et qu'il se
I ET DE l'excellé
i bat (les ailes, c'est signo do vont et de leiiiposto. Quand les poulies et autres oiseaux domestiques se battent des ailes, sautent en chantant, c'estsignode pluye et de grands vents.
Quand les oyes, canes et canars, se baignent volontiers, et s'osphicbenl, et dressent leurs plumes auec le bec, et ensemble jargonnent, c'est signo de pluye. Si les irondelles volent si prés de l'eau et de la terre qu'elles frappent contre, cela dénote que tost il pleuura : aussi quand elles volent haut en l'air en s'esbatlanl, chercbans les niousches, cela signilie beau temps. Le petit roy telet , se resiouyssant plus que de coustume , saulclant et plaisamment chantant, dénote la pluye aduenir. Lors que la pye crie et se lAipeste prés des hayes ou buissons, demonstre qu'elle voit le loup, ou renard, ou quelque serpent.
Si le coq chante incontinent après le soleil couchant (comme l'on dit entre chien et loup) outre sa coustume, et que sa voix soit enroiiée, c'est signe de pluye. Si les mousches et puces mordent et piquent, et aiguillonnent plus que de coustume, c'est signe de pluye. Quand le lieron vole fort haut, il dénote beau temps, et s'il , vole prés de l'eau en criant, il présage de la pluye. Lors que les pigeons se retirent au soir en leurs colombiers plus tard que de coustume, c'est présage de vent et pluye. Les milans fuyent l'air infect et pestilent, et le quittent, de sorte qu'il n'y a rien si certain qui monstre la sérénité et bon air, que les lieux où les milans habitent. Pareillement autres oiseaux laissent leurs œufs et leurs pelils, et s'enfuyent.
Quand les chauue-souris volent au vcspre, plustost que de coustume, et en plus grand nombre , c'est signe
CE DE L'irOJMJVIE. j'^ij
de chaleur et de beau temps pour le iour suiuant.
L(! crocodile fait ses œufs iuslement à la liauleur que la riuierc du Nil doit desborder et couurir la terre , de façon que le paysan qui premier les treuue de fortune, sçait et prédit à ses compagnons iusques où le fleuue doit monter et desborder l'esté ensuiuant : mesurant et compassant iustenicnt ce qui doit eslre couuert d'eau, à On que luy sans estre baigné puisse couuer ses œufs- Or cela est plus vne preconnoissance de ceste beste , procédante de diuinalion, que de raliocination , chose digne d'admiration.
Nous dirons en passant, quand la lune est rouge , signitie vents : palle , signifie pluyes : claire, beau temps.
Et aussi qu'on la pleine lune ne faut couper le bois pour bastir, mais en la déclinaison : et si on le lait , il se rend vermoulu et pourri K