DISCOVRS SVR LE LIVRE DES
d'heure fit brèche. Est.ant faite , demandèrent à parlementer, mais ce fut trop tard : car cependant nos gens de pied François , les voyans eslonnés , montèrent à la brèche , et entrèrent dedans, et les mirent tous en pièces, excepté vne fort belle et ieune Piedmonloise, qu'vn grand seigneur voulut auoir pour luy tenir compagnie la nuit, de peur du Loup garou. Le Capitaine et Enseigne furent pris en vie , mais bien tost après pendus et estranglés sur les créneaux de la porte de la ville , à fin de donner exi-mple et crainte ausdits soldais Impériaux n'eslre si téméraires et si fols, vouloir tenir telles places contre yne si grande armée. Or tous les susdits soldats du Chasteau , voyans venir nos gens d'une très - grande furie , firent tout deuoir de se défendre , tuèrent et blessèrent vn grand nombre de nos soldats à coups de picques et d'harquebuses,où les Chirurgiens eurent beaucoup de besogne taillée.
l'estois en ce temps-là bien doux de sel , parce que ie n'auois encores veu traiter les playes failes par harquebusesril est vray que i'auois leu en lean de Vigo, livre premier des Playes en gênerai^ chapitre 8, que les playes faites par basions à feu participent de venenosité, à cause de la poudre :
et pour leur curalion commande les cautériser auec huile .de sambuc , en laquelle soit meslé vn peu de theriaque. Et pour ne faillir, parauant qu'user de ladite huile feruente, sçachant que telle chose ppurroit apporter au malade extrême douleur, le voulus sçauoir, premièrement que d'en apiiliquer, comme les au très Chirurgiens faisoient pour le premier appareil ^ qui estoit d'appliquer ladite huile la plus boiiiilante qu'il leur es-
PLÂYES PAR HARQVEBVSES. IQ^
toit possible dedans les playes , auec tentes et setons : dont ie prins hardiesse de faire comme eux. En fin mon huile me manqua , et fus contraint d'appliquer en son lieu vn digestif fait de iaune d'oeuf, huile rosat et térébenthine. La nuit ie ne peu bien dormir à mon aise, pensant que par faute d'auoir cautérisé , ie trouuasse les blessés où i'auois failli à mettre de ladite huile morts empoisonnés : qui me fit leuer de grand matin pour les visiter.Où outre mon espérance, trouuay ceux auxquels i'auois mis le médicament digestif, sentir peu de douleur à leurs playes, sans inflammation et tumeur , ayans assez bien reposé la nuit : les autres où l'on auoit appliqué ladite huile, les trouvay febricitans, aueç grande douleur . tumeur et inflammalion aux enuirons de leurs playes. Adonc ie me deliberay de ne iamais plus brusier ainsi cruellement les panures blessés de harquebusades.
Lors que nous entrasmes à Thurin, il se trouua vn Chirurgien qui auoit le bruit par dessus tous de bien medicamenter les harquebusades: en la grâce duquel trouuay moyen m'insisinuer, et luy fis la court près de deux ans et demy, auparauant qu'il me vpulusl déclarer son remède, qu'il appeloitson baume. Ce pendant Mon-; siciur le Mareschal de Monlejan , qui estoit demeuré Lieutenant général du Koy en Piedmont, mourut : adonc remonstray au Chirurgien que m'en" voulois retourner à Paris, et luy suppliay qu'il me tint promesse de me donner la recepte de son baume : ca que volontairement fit , atteui^u que ie luy quiltois le pays. Il m'enuoya quérir deux petits chieps, vne liure de vers de terre , deux liures d'huile de lis , six onces de terebentliine de
128 mscoviis S'
Venise, et vne once d'eau de vie : et en ma présence il fit bouillir les chiens tous \iuans en ladite huile iusques à ce que la chair laissast les os : et après mit les vers, qu'il auoit auparauanl fait mourir en vin blanc , à fin qu'ils iettassent la terre qui est tousiours contenue en leursventres restant ainsi vuitlée , les fit cuire en l idite huile iusques à ce qu'ils dpuindrent tous arides et secs : alors fit le tout passer par vne seruiette, sans grandement en faire expression : cela fait , y adiousla la térébenthine, et à la fin de l'eau de vie: et appella Dieu pour tesmoin, que c'estoit son baume, duquel il vsoit aux playes faites par harquebuses et autres qu'on pretendoit suppurer, et me pria de ne diuulguer son secret.
De là ie m'en vins à Paris, où quelque temps après monsieur Syluius , Lecteur du Roy en Médecine, homme grandement estimé entre les gens doctes , me pria d'aller disner auec luy : ce que ie fis volontiers : où il m'interrogua comme on traltoit les coups d'harquebuses et les combustions faites pai- la poudre à canon :
où tout subit ie luy prouue que la poudre à canon u'esloit aucunement vénéneuse , parce que nul simple qui entre en icelle n'est trouué vénéneux, et moins sa composition : et aussi que l'expérience en faisoit foy, par-ce qu'aucuns soldats estans blessés en prenoient auec du vin , disant qu'icelle prinse par dedans gardoit les accidens <i'aduenir (ce que ie n'approuue) : ioint aussi qu'aucuns ayans quelques vlceres sur leur corps, pour les desseicher y mettoient dessus de ladite poudre , sans qu'il leur en survint aucun mal. Et quant aux balles, ne pouuoient conceuoir si grande chaleur qu'elles eussent vertu de
Il LE LIVRE
brusler. Car vne balle estant tirée contre vne muraille, on la pouuoit promplenient tenir en la main nue, combien que pour la collision faite contre la pierre, elle deuroit encores eslrc plus eschaulfée : et quant aux combustions faites de la poudre à canon, ie n'auois rien trouué de particulier, pour diuersifler la cure des autres combustions. Et luy raconlay ceste histoire , qu'vn garçon de cuisine de monsieur le Mareschal de Montejan tomba 'en vne chaudière pleine d'huile quasi bouillante, pour lequel penser estant enuoyé quérir , promptement m'en allay demander à vn Aputicaire des medicamens refrigerens , qu'on auoit de coustume appliquer aux bruslures. Là se trouua vne bonne vieille villageoise, qui entendant que ie parlois de ceste bruslure , me conseilla y appliquer pour le premier appareil ( de peur qu'il ne suruint des pustules ou empoulles ) des oignons cruds pilés auec vn peu de sel. le demanday à ladite vieille si autresfois l'auoit expérimenté, elle me iura en son iargon , Si , messé , a la fe de Dc^ : qui m'incita à en vouloir bien faire l'expérience sur le souillon de cuisine, où véritablement Irouuay les endroits où auoient touché les oignons n'auoir aucunes vessies ou empoulles : et où ils n'auoient touché, tout estrevessié. Quelque temps après, vn Allemand de la garde dudit Seigneur de Montejan s'esloit fort beu : le feu print en son flasque, d'où il luy fit grand desastre aux mains et au visage, et fus appelé pour le penser, l'appliquay des oignons à la
> Patois italien qui se peut rendre par : Oui, monsieur, par la foi de Dieu. — A. Paré ajoute en noie : Ce remède em approuné de Celse, lin. 5. chap. 27. Mais il y a erreur ; et Celse n'en parle pas.
DES PLAY£S PA
moitié du visage , et de l'autre costé les remèdes communs : au second appareil Irouuay le coslé où i'auois appliqué les oignons , sans nulles vessies ny excoriation, et l'autre tout empoullé: et alors proposay d'escrire l'effet desdits oignons. D'auantage ie dis audit Syluius , que pour bien extraire les balles demeurées dedans quelque partie du corps, il falioit situer le blessé en telle situation qu'il esloit lors qu'il fut frappé , et outre ie luy discourus beaucoup d'autres choses contenues en ce livre.
Mon discours paracheué, me pria de grande affection le metlrepar escrit, à fin que ceste fausse opinion de de V^igo fust enuoyée à val l'eau : ce que volontairement luy voulus accorder, et lis tailler plusieurs instrumens pour extraireles balles et autres choses estran ges,ce qu'on n'auoit encores fait ' : etfuspremierementimprimél'anl545, et bien receu : qui a esté cause me le faire reuoir, et encore le faire r'imprimer l'an 1552, et pour la dernière fois l'an 1564 , où ie l'ay enrichi de beaucoup d'autres choses, pour auoir suiui depuis les guerres, et auoir esté aux batailles et enfermé és villes, comme à Mets et Hedin : pareillement pour auoir esté au seruice de cinq Roys, où i'aytousiours partout voulu communiquer aux Médecins et Chiru rgiens sçauans , lors que i'auois quel- -que doute, pour descouurir s'il y auoit autre moyen de traiter lesdilesplayes faites par harquebuses : dont la plus grande part, au moins ceux qui ont suiui les guerres et y ont peu connoistre quelque chose par raison et expérience, sont de mon aduis,lesmedicamenler en vsant de suppuratifs
' Ces mots ce qu'on n'auoit encores fait manquent dans les éditions de 1575 et 1679.
HAHQVEBVSES. 129
au commencement , et non d'huile bouillante. Et luy protestay auoir trouué telles playes autant aisées à traiter, estans aux parties charneuses, que les autres faites par grandes contusions : mais le boulet rencontre les os et parties nerueuses, il les brise, dilacere , rompt et fend par esclats , non seulement où 11 touche , mais beaucoup plus loin , sans aucune miséricorde , causant grands accidens, qui suruiennent principalement aux iointures et aux corps cacochymes :
et en temps suiet à corruption, à sçauoir quand l'air est chaud et humide, adonc la cure est très difflcile, etsouuent impossible , non seulement aux playes faites par basions à feu , mais pareillement celles qui sont faites par autres instrumens , voire encores qu'elles fussent aux parties charneuses. Partant les susdits accidens ne prouiennent de la venenosité qui est en la poudre à canon, ou parla combustion faite par le boulet.
Pour prenne dequoy, ie puis alléguer ce que l'ay n'agueres expérimenté en la personne du Comte de Courdon , seigneur d'Achindon , Escossois , que i'ay pensé par le commandement de la Royne , mere du Uoy : lequel fut blessé d'vn coup de pistole au trauers des deux cuisses sans fracture d'os, luy estant donné de si près , que le feu flamboit en ses chausses : et fut entièrement guari en xxxij. iours, sans qu'il luy suruint fiéure, ny autre mauuais accident:
et le medicamentay à saint lean de Latran , au logis de monsieur l'Ambassadeur d'Escosse, Archeuesquede Glasco , lequel tous les iours assistoit à le voir penser. Ce que peuuent tesmoigner estre vray monsieur Brigard , Docteur Regent en la faculté de Médecine qui luy assista auec moy, en-
l30 DISCOVRS SVR LE LIVBE DES
semble lacques Guillenieau , Chirurgien du Roy et iuré à Paris, iusques à la parfaite guerison. Le mesme peut tesmoigner monsieur Ilaulin , Docleur Regent en la faculté de Médecine , qui le viut voir par iours interposés : et Gilles Buzet Escossois, Chirurgien ' : tous lesquels s'esmerueilloient comme il auoit esté sitost guéri, sans application demedicamens forts et acres.
Or l'intention pourquoy i'ay fait ce petit Discours , est pour demonstrer,
' L'édition de 1575 dit esludiant en chirurgie.
l'LAYES PAU HAKQVEBVSES.
qu'il y a plus de trente ans ^ que i'ay trouué le moyen de traiter les playes faites par harquebusades, sans vser d'huile bouillante ny d'autres medicamens forts et cuisans : si ce n'est qu'on en soit contraint, pour les acciclens qui aduiennenl aux corps cacochymes, el pour la mauuaise disposition et malignité de l'air, comme ie demonstre plus amplement en ce suiuant Discours , que ie fis au Roy défunt, après la prise de Rouan.
i Dans l'édition de 1575, Paré avait écrit il y a trente ans ; le texte fut corrigé comme on le lit ici dès la deuxième édition en 1579.
AVTRIi: DISCOYRS
SVR CE QV'IL PLEVST VN lOVR AV ROY DEFVNT ME DEMANDER
Touchant le ffiit des harçjueHsades, et autres bastons à feu, lors du retour et prise de la ville de Rouan K
Pource qu'il pleust vn ipur à vostre Maiesté ( Sire ) à celle de la Royne Tostre mere, à monsieur le Prince de ]a Roche-sur- Yon, à plusieurs autres Princes et grands seigneurs, me demander comme il aduenoit qu'en ces dernières guerres , la pluspart des (îentils-hommes et soldats blessés de coups d'harquebuses et autres instruraens , mouroient sans y pouuoir aucunement remédier, ou à bien grande peine releuoient de leur maladie, ores que les playes par eux receuës fussent de bien petite apparence : et que les Chirurgiens appellés pour leur guerigoii , y employassent tout leur deuoir et sçauoir : l'ay bien osé mettre ce Discours en auant, pour, en partie satisfaisant au deuoir de mon art, et ne dérogeant à l'honneur premier de ma profession , que vostre Maiesté m'a pleinement continué iusqu'à ce iour, vous faire entendre les raisons qui peuuent auoir causé la mort à tant deyaillans hom-
* Ce discours a paru pour la première fois dans les Dix Hures de chirurgie en 1664 , et il a été répété dans toutes les éditions complètes. Les éditions faites du vivant de l'auteur donnent le titre que nous avons conservé ici; i partir de la première édition p6s-
raes : la pluspart desquels i'^y veu , à mon grand regret, finir piteusement leurs iours, sans qu'il me fut possible, ny à autre encore plus esprouué que moy, y donner aucun remède. ï.e sçay que le suiuant discours estoniiera quelques-vns , qui se reposans sur leurs opinions particulières, et ne recherchans les matières iusques au fond du sac , trouueront le premier front de ma dispute assez estrange :
pource que contreuenant à ce que de long-temps ont imprimé en leur esprit, ie ne leur accorde la cause de la malignité des harquebusades procéder du venin ou empoisonnement, que leur cerueau songe estre porté par la poudre à canon , ou par les balles trempées et fricassées en quelque matière vénéneuse. Toutesfois jsi leur debonnairelé et patience aussi se peuuent estendre iusques là , que la première vueille peser le zele qui m'a meu de profiter à la Republique, enuers laquelle si par le passé me suis
thume, comme le dernier roi mort était Henri III , les éditeurs mirent au roy défunt Charles neufiésme.
Ce discours a reçu quelques additions dan* la première édition des OEuvres complétai; nous indiquerons les principalei.
AVTRE DISCOVRS TOVCHANT LE FAIT
efforcé faire valoir le talent que la sing-uliere prouidence de Dieu m"a voulu départir, encore maintenant ie m'y employé d'auantage : et l'autre auec entier iugement examiner les raisons desquelles i'vse en ce présent Traité, ie suis seur qu'ils auront mon labeur agréable , et l'exempteront de toute calomnie : ou bien qu'ils seront tant mal affectés en mon endroit, que si ie ra'adressois à eux, enrichi de tous les thresors des anciens Philosophes , encor me voudroient-ils mettre au rang des plus appauuris et ignorans hommes de tout le monde.
Pour donc obuier aux argumens que les fauteurs du venin et empoisonnement cy dessus mentionné , pourroient mettre en ieu , ie fera y voir à votre Maiesté (Sire) que l'offense des harquebusades ne prouient du venin que la poudre ou la balle porte quant-et-soy, et moins encor de la combustion ou cautérisation que ladite balle eschauffée par le feu mis en la pondre face és partie qu'elle rompt par sa violence : ce que toutesfois quelques vus s'efforcent soustenir, alleguans pour toutes raisons, qu'autresfois on a veu vne tour pleine de poudre, ruiner en vn instant par vn seul coup de canon. Semblablement vne maison couuerte de chaume s'embraser au seul coup d'vne harquebuse. Auec ce, qu'en la pratique des playes que font les instrumens à feu , nous voyons ordinairement les oriflces et pariies circonuoisines ausdites playes , si noires qu'on diroit vn cautère actuel y auoir passé, ioint aussi que l'on voit sortir et tomber l'escarre , comme ils disent.
Tous lesquels argumens sont si mal appuyés, que leur fondement ne mérite qu'on s'y arreste, et moins encore
que la resolution de vostre demande soit prise d'eux , ainsi que i'espere vous faire entendre par la dispute qui s'ensuit, laquelle (après auoir veu grand nombre de telles playes, icelles obserué diligemment, et mediramenté par grande méthode) i'ay recueillie des anciens Philosophes, Médecins et Chirurgiens, pour en faire présent à votre Maiesté , et ensemble la retirer de l'admiration qu'elle auoit de la mort espouuantable de tant de Gentils-hommes et bons soldats.
Or pour entrer en matière , et respondre aux argumens cy dessus allégués , il me semble bon de premièrement discourir s'il y a quelque venin enclos en la poudre à canon : et encore qu'il y en eust , si elle nous peut infecter par sondit venin. Pour lequel point parfaitement déduire, force m'est rechercher la composition d'icelle poudre , considéré qu'elle n'est de substance simple, mais composée : puis poursuiure la nature des simples qui entrent en sa composition , leurs qualités , effets et opérations. Quant aux simples , c'est chose toute asseurée qu'il n'y en a que tiois qui facent la composition, à sçauoir, le charbon de saule ou de cheneuoltes, le soufre et le salpeslre, quelquesfois aussi l'eau de vie : lesquels ingrediens considérés à part , sont exempts de tout venin. Qu'il soit ainsi , le charbon n'a chose considérable en soy, sinon vne seicheresse en vne substance subtile, moyennant laquelle reçoit aussi facilement le feu , qu'vn linge bruslé reçoit les estincellesd'vn fusil. Le soufre chaud et sec, en degré non toutesfois excessif, est de substance plus oieeuse et visqueuse, toutesfois non tant aisée à enOammer que le charbon : combien qu'il retienne fort viueracnt le feu
DES HARQVEBVSADES , KTC.
quand il en est saisi, et ne s'esteinl qu'à grande peine. Le salpeslre est tel que plusieurs s'en sei ueut en lieu de sel.
Ainsi decouurons-nous n'y auoir aucune venenosité en la nature de ces simples, nommément en celle du soufre , qui est le plus suspect : veu mesme que Dioscoride, liure 5, chapitre 73 , en donne à boire et humer dans vn œuf, aux asthmatiques, tousseurs , et à ceux qui crachent du pus et qui ont la iaunisse' : et Galien, liure 9. des smp/es, chapitre 36, l'ordonne pour remède topique à ceux qui sont mords de bestes venimeuses, et aux gralelles malignes. Or quant à l'eau dévie, c'est vne chose si subtile qu'elle s'euapore et consume si on la iette en l'air : outre ce que les Chirurgiens l'ordonnent souuentesfois en breuuages et frictions , pour vn remède grandement singulier.
Qui me fait dire toute la composition estre exempte de venin, puis que ses iugrediens sont si entiers chacun en son endroit , que les Allemands Reistres offensés de quelque harquebusade, ne font difficulté de dissoudre en vin deux charges de poudre à canon et les aualler, esperans par ce moyens recouurer leur santé, et obuier aux accidens qui suruiennent à leurs n au reures : ce que ie n'approu ue , parce que telle chose ne leur peut seruir.D'auantage les vlceres faitspar ladite poudre ne se trouuent d'autre nature , que ceux qui sont faits de feu ou d'eau bouillante 2. Mais que me sert d'alléguer vn exemple estranger, puis que i'ay veu plusieurs soldats François , par ie ne sçay quelle
• Celte citalion de Dioscoride manque dans l'édition de IbG'i.
Celle phrase manque également dans l'édition précitée.
gaieté de cœur, et se voulans montrer bons compagnons, en aualler assez bonne quantité, sans toutesfois en receuoir desplaisir aucun : et quelques autres blessés en vn endroit de leur corps, en appliquer sur leurs vlceres pour desseicher, et s'en trouner fort bien ?
Quant à ceux qui disent n'estre la poudre , mais le boulet , qui subtilement pertuisé en plusieurs lieux , et rempli de venin , ou trempé, fricassé et mixtionné en quelque poison , cause cest excès dangereux : ie puis respondre , sans beaucoup me trauailler, que le feu mis en la poudre purifîeroit le venin de la balle , si aucun y en auoit ' : ce qui ne fait aux espieux , espées et flèches , attendu que le feu n'y a passé. Bref cest argument doit sembler assez probable , pour preuue telles playes estre exemples de venenosité, de tant qu'il n'y a celuy de vostre camp qui fut mis deuant Rouan, qui ne sceust asseurément les boulets tirés par eux contre ceux de la ville , .auoir esté sans aucune poison, et toutes fois les assiégés auoient opinion que toutes telles balles estoient empoisonnées : ce que mesmes pensoient les soldats de vostre camp, croyans plustost et iugeans la qualité des playes par l'issue malheureuse d'icelles , disans estre vénéneuses, ceux de dedans ayans empoisonné leurs balles, que par les causes dont elles estoient faites. Vrayment comme en Médecine, selon la sentence d'Hippocrates auœ Epidémies , comme note Galien sur la sentence 20 et 21 de la sect. S.duliu. 3., toutes maladies sont
' Ce paragraphe s'arrclait ici dans l'édition de ib(y't, le reste a été ajouté dans cell« de 1075.
AA'TRK DISCOVRS TOVCHANT LE FAIT
appellées pëslilentës ét ténëiieuées , lesquelles excitées des causes commuiles et générales, (luelles qu'elles soient , tuent plusieurs personnes :
ainsi peut estre, à parler improprement , pourrons appeller les phtyes des barquebusades vénéneuses, qui sont plus difficiles à penser que les autres, non pour aucune venenosité qu'elles participent, mais pour quelque cause générale dépendante ou de la cacochymie des corps, corruption de l'air, ou des vices des viures , dont les vlceres sont rendus plus malins , cacoëtbes, et rebelles aux medicamens.
De dire aussi que ce soit la combustion du boulet qui face le danger, ie ne le puis entendre , A^eu que les balles faites ordinairement de plomb, ne pourroient endurer si extrême chaleur sans se fondre et dissoudre du tout : lesquelles nonobstant nous voyons passer au Irauers d' vn harnois, et pénétrer le corps d'outre en outre, et demeurer encores entières. D'auantage nous obseruons, lors qu'on les tire contre vue pierre ou quelque autre matière solide, pouuoir au mesme instant estre maniées de nous, et tenues en la main, sans qu'elles rendent notable ou ardente chaleur:
combien que l'attouchement et collision d'icelles auec la pierre deust accroistre leur chaleur, si aucune y en auoit. Qui plus est, si on tire quelque balle dans vn sac plein de poudre à canon , le feu n'y prend aucunement.
Parce i'osè hardiment dire et assurer, que quand le feu se met en vne poudre reseruée en quelque tour, ou en autre lieu, cela se faire non par le feu que la ballo porte quant-et-soy, mais par l'attrilion d'icelle, frappant contre la pierre de ladite tour, et en fait sortir quelques estincelles de feu qui
tombent en la poudre : ne plus ne moins qu'ell la mèche du fusil nous voyonscheoir quelques estincelles par la collision du fer et du caillou. Le semblable deuons-hous iuger descouuertures de chauirle, qui ne s'embrasent par la chaleur compagne du boulet , mais plustost par quelque linge , bourre, ou autre matière attachée à la balie. Ce qui me rend encor plus ferme en l'asseurance de mon dire , est , que si nous voulons tirer d'vne balle de cire, ne portant aucun feu quaht-et-soy (car autrement elle se fondroit) encore percera elle vn bois de l'espaisseur de démy-doigt :
argument assez valable pour monstrer que les balles ne peuuent estre eschauffées en sorte qu'elles cautérisent et bruslent, ainsi que quelquesvns ont estimé.
Et pour respoiidre à la noirceur qui se trouue ordinairement en l'orifice des playes et des parties proches, ie dis cest accident ne prouenir à raison de quelque feu accompagnant la balle, mais à cause delà grande contusion qu'elle fait : et pour-ce aussi qu'elle ne peut entrer au corps sinon par vne force et violence incroyable, à cause de sa figure ronde. Sur quoy si on vouloit interroguer les mesmes naurés, ie croy qu'ils seroient sufisans lesmoins de mon dire, pource qu'ils ne sont si tost frappés, qu'au mesme instant ne leur soit aduis qu'vne poutre, ou autre semblable fardeau leur soit tombé sur la partie offensée , en laquelle aussi sentent vne douleur aggrauanle, vne stupeur et endormissement qui dissipe et quelquesfois Bsteint la chaleur naturelle, auec les esprits qui y sont contenus : dont le plus soutient s'erisuiuent gangrené et mortification de la partie , voire quesquesfois du corps vniuersel.
DES
El quaflt à l'escarre qu'ils disent y eslre , et en sortir, ils s'abusent : attendu que cè sont certaines portions des membranes etchaircontuses,dilacerées par la balle , qui se sont corrompues,et se séparent des partiessaines :
ce qui aduieut sonnent à toutes les parties grandement contuses et autres
Combien que ces raisons monstrent assez euidemment n'y auoir aucun venin en la poudre à canon, ny aucun feu porté par le boulet, si est-ce que plusieurs se ruans sur la Philosophie naturelle , sousliennent tout le contraire : et pour me preualoir en ceste opinion, disent les coups de canon estre du tout semblables aux coups de tonnerres et foudres , que
les nues rompues en la moyenne région de l'air précipitent en terre. De laquelle similitude infèrent et concluent qu'il y a du feu et du venin au boulet, sortant delà bouche du canon.
le sçay, Dieu mercy, que le foudre engendré d'vne exhalation crasse et visqueuse, au moyen de la vapeur qui luy est coniointe , n'esclale iamais la nue pour se lancer çà bas, qu'il ne traine quant-et-soy quelque feu , tantost plus subtil, tantost plus espais,selon la diuersité delà matière dont l'exhalation est composée : car Seneque escrit au 2 liure de ses Questions naturelles , chapitre 49 , qu'il y a seulement trois genres de foudre tous differens l'vn de l'autre , selon la quantité et sorte de leur inflammation : l'vn , qui à cause de sa matière plus subtile et ténue, perce seulement et pénètre comme en pertuisant , les objets qu'il atlaint : l'autre, qui par sa violence rompt et dissipe les mes-
HARQVEBVSA.DIÎS , ETC. 1 35
mes choses, pource que sa matière est plus compacte et tempeslaliue , comme vn orage : et le tiers , qui , composé d'vne matière plus terrestre, brusle auec indices manifestes de son ardeur. le sçay d'auantage ,'que le foudre est de nature peslilente et fétide , à raison de sa matière crasse et visqueuse, laquelle bruslée rend vn odeur si puant , que les animaux accoustumés de gister en leurs cauernes et tanières, sont contraints les abandonner si d'aduenlure le foudre y est tombé , comme ne pouuans endurer la puanteur infecte de ce poison.
Mesme que Olaus Magnus en son histoire Septentrionale , a remarqué qu'en quelques lieux où le foudre est tombé , incontinent après la cheute , la campagne se trouue toute couuerte et sur-semée de soufre , inutile toutesfois et quasi comme esteint ». Si estce que pour ces raisons ne me faudra
confesser que les coups de canon soient accompagnés de poison et de feu, comme sont les coups de foudre:
car ores qu'ils conuiennent les vns auec les autres en quelque similitude, ce n'est pourtant en leur substance et matière : mais plustost en la manière qu'ils ont de casser, briser et dissiper les obiets qu'ils rencontrent , à sçauoir, les coups de foudre par leur feu , et par la pierre aucunesfois engendrée en iceluy : et les coups de canon par l'air impetueusementpoussé, qui conduisant vue balle fait vn pareil desastre.
Que si i'estois conuaincu par argumens plus forts, iusqu'à auerer les foudres et canons estre de semblable substance , encor ne serois-ie forcé de dire les canonnades et har-
' Ce paragraphe manque dans l'édition (le 1564.
» Celte citation d'Olailsaété ajoutée à Védition de 1575.
AVÏRK UISCOVBS TOVCHANT LE FAIT
quebusatles porter feu quaut-el-soy :
considéré que parmi les foudres s'en trouue quelques-vns (ainsi que dit Pline au second liurc de son Histoire, chapitre cinquante et vniéme) qui, composés de matière merueiileusement seiche , dissipent tout ce qu'ils rencontrent, sans toutesfois les brus- 1er aucunement ; les autres de nature plus humidè , qui pareillement ne bruslent, mais noircissent à l'avantage : et quelques-vns d'vne maliei'e beaucoup plus claire et diaphane, le naturel desquels est tant esmerueillable, qu'on ne peut douter (comme a bien dit Seneque) qu'il n'y ait en eux quelque vertu diuine, en ce qu'ils fondent subtilement l'or et l'argent, sans que les bougettes et bourses en soient aucunement intéressées : fondent une espée , le fourreau demeurant en son entier : font distiller le fer d'vne pique, sans que le bois cnnçoiue aucune ardeur : espandent le vin des tonneaux sans y faire ouuerture , ne les brusler, Suiuant lequel tesmoignage ie pourrois asseurer , et sans preiudice aucun, les foudres qui seulement rompent et dissipent sans brusler aucunement , et qui laissent quelques effets pleins de grande admiration, estre semblables en substance aux canonnades, mais non ceux-là qui quant-et-soy portent et flamme et feu.
Pour approuuer mon dire, ie seray content de l'exemple d'vn soldat, de la cuisse duquel me souviens auoir tiré vne balle, laquelle enveloppée du taffetas de ses chausses, lui auoit fait une profonde playe : toutesfois iel'en reliray auec le mesme taffetas, sans qu'il fast en façon aucune intéressé ny bruslé. Qui plus est, j'ay veu plusieurs hommes, lesquels sans eslre frappés ny aucunement touchés , mesmes en leurs htxbilleraens , ont re- |
ceu tel estonneraent des canonnades passans près d'eux , que leurs membres en sont deuenus noirs etliuides au possible , puis tost après se sont gangrenés et mortifiés, dont finalement sont morts. Ces effets sont semblables à ceux du foudre : toutesfois il n'y a en eux aucun feu ou venin : qui me fait hardiment conclure , n'y auoir poison aucun en l'artifice ordinaire de la poudre.
Puis donc que le desastre a esté commun à tous ceux qui ont esté blessés en ces dernières guerres , et que ce n'est par feu ne par venin que tant de vaillans hommes sont morts, à quelle cause pourrons-nous imputer ce malheur? le suis à l'endroit , Sire, où j'espere présentement la faire entendre à vostre Majesté , à fin qu'elle en soit pleinement satisfaite.
Ceux qui ont consumé leur aage et estude aux secrets de la Philosophie naturelle, nous en ont laissé vn entre autres pour authentique, et approuué de tout temps : c'est que les elemens symbolisent tellement les vns auec les autres, qu'ils se transmuent l'vn en l'autre : de sorte que non seulement leurs qualités premières, qui sont chaleur, froideur, seicheresse, et humidité , mais aussi leurs subrstances, se changent par raréfaction ou condensation de soy-meme : ainsi le feu se convertit ordinairement en air , l'air en eau, l'eau en terre : et à l'opposite, la terre en eau, l'eau en air, el l'air en feu. Ce que nous pouvons voir à l'œil, et esprouuer és soufflets de cuiure que les Allemands nous apportent , composés en forme de boule : laquelle remplie d'eau, et n'ayant qu'vn petit trou au milieu de sa forme spherique , reçoit la transmutation de son eau en air , par l'action du feu près lequel la boule sera
posée , et pousse auec violence ledit air dehors, le faisant bruire impétueusement, jusqu'à ce qu'il soit du tout sorti. Le semblable se peulconnoistre és chastaignes et marrons , lors qu'on les iette au feu sans les auoir entamés : car adonc l'humidité aqueuse qui y est contenue, se change en air par l'action du feu , et l'air voulant sortir, creue le marron : pource qu'occupant plus de place la forme d'air en laquelle il est changé par raréfaction causée par le feu , qu'il ne faisoit sous la forme d'aquosité , et ne Irouuant ouuerture , est contraint en faire vue par violence :
selon la vérité de la proposition tenue pour toute asseurée entre les Physiciens, sçauoir, que d'vne partie de terre, il s'en fait dix d'eau, et d'vne d'eau , dix d'air , comme d'une d'air , dix de feu i.
l'en ose autant dire et affermer des matières contenues en la poudre à canon , qui par le moyen du feu se conuertissent en vue très -grande quantité d'air , lequel ne pouuant estre contenu au lieu où la matière estoit auparauant sa transmutation, est forcé sortir hors auec vue incroyable violence , moyennant laquelle pousse le boulet , qui rompt , casse et brise tout ce qu'il rencontre, sans toutesfois l'accompagner. Qu'il soit vray , vn arc, vue fronde , ou arc à iallel, ieltent loin vne pierre, flèche, ou iallet sans aucun air. Mais la balle chasse bien deuantsoy vn vent si subtil, et si roidement agité, que les corps en sont premièrement saisis que du boullet, ores que la chose ne soit descoiiuerte à la veuë : car bien souuent l'action se fait par ce seul vent , sans
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que la balle donne son coup , voire iusqu'à rompre les os sans manifeste diuision de la chair : ce que nous auons desia dit estre commun au foudre.
Le pareil esprouvons-nous en ladite poudre, lors qu'estant enClose dans les mines, et conuertie en vent par le feu qu'on y met, bouleuerse les monceaux de terre aussi gros que montagnes. On a veu cesle année en vostre ville de Paris vne petite quantité de poudre fraischement faite en l'Arsenac , causer une si grande tempeste, qui fist trembler presque toute la ville, qui tomba par terre toutes les maisons prochaines, qui descouurit et defenestra celles qui estoyent plus à l'escart de sa furie :
bref , qui (comme vn foudre esclattant ) renuersa çà et là quelques hommes demy- morts : aux vns osta la veuë , aux autres l'ouye, et en laissa d'autres non moins deschirés en leurs pauures membres, que si quatre chenaux les eussent escartelés. Et ce par la seule agitation de l'air , en la substance duquel la poudre esloit conuertie : qui selon la quantité et qualité de sa matière , selon aussi son mouuement plus ou moins fort , a causé des euenemens esmerueillables en nos prouinces, et du tout semblables à ceux que font les vents enclos sous une terre non perspirable, lesquels voulaas sortir, soufflent auec vne si forte agitation, qu'ils font trembler toute ladite terre, la haussant et baissant, tanlost cy, tantost là , la démolissant , et la transportant d'vn lieu en autre : comme les villes de Megare
' Cet appel aux physiciens est également une addition faite en 1576.
et d'Égine , anciennement fort célèbres au pays de Grèce, toutesfois perles par tremblement de terre, nous peuuent tesmoigner.
le laisse à discourir (comme peu
AVTRE DISCOVRS TOVCHANT LE FAIT
seruant à nostre propos) que le vent enclos aux entrailles de la terre rend vn bruit de diuers sons, et fort es tranges , selon la diuerse forme des conduits et remboucbure des soupiraux par lesquels il sort, ne plus ne moins que des inslrumens de Musique, lesquels estans larges , rendent le son plus gros et bas : estans estroits, le rendent haut et aigu : et s'ils sont courbes et repliés, le rendent divers : ainsi qu'on voit en vn cornet de chasseur, et aux trompettes, comme aussi estant moitiés et mouillées, grondent et iettenl vne voix enrouée. Semblablement ces bruits , murmures et bourdonnemens, selon la forme des lieux d'où ils partent , se trouuent diuers et meslés. Tellement qu'on a quelquesfois ouy des sifûemens qui sembloient représenter assauts de villes, cris et mugissemens de taureaux , ou hennissemens de chenaux, rugissemens de lions, ou de trompettes, et coups d'artillerie, et beaucoup d'autres choses espouuentables, raesmes voix humaines. Ce qui fut raconté d'vn qui auoit ouy vne voix, comme d'une femme que l'on battoit et qui se plaignoit , dont il eut vne si grande frayeur , qu'à peine l'haleine ne luy estoit demeurée pour le pouuoir raconter. Mais on luy dit la cause de ceste voix plaintiue : et l'auoir entendue , fut deliuré de ceste grande peur , qui autrement estoit suffisante pour le faire mourir Mais quelqu'vn dira ces choses avoir esté de tout temps, et non moins ordinaires au temps passé qu'elles sont à présent,
1 Cette dernière histoire ne se trouve que dans les éditions postérieures à celle de 1.S79 et à la traduction latine. Le commencement du paragraplie y a été également modifié dans sa rédaction.
et que c'est folie à moi de les alléguer pour causes efficientes de la mort de taut d'hommes : ce que de bon cœur luy confesserois, s'il estoit ainsi que ie les présentasse pour telles : mais veu que par icelles ie veux seulement parangonner l'impétuosité des canons auccques celle des foudres et des mouuemens de terre, sa calomnie n'aura lieu en mon endroit, ains sera déboutée du tout , s il veut prester l'oreille à la déduction en laquelle l'entre présentement pour arrester la cause principale de ceste mort.
1 Au nombre des choses nécessaires à nostre vie, n'y a rien qui nous puisse plus altérer que l'air , lequel continuellement bon gré et mal gré nous inspirons par les conduits que Nature a délégués à ce faire, comme sont la bouche, le nez , et généralement les ouvertures du cuir, et des artères qui lui sont adhei'entes : ce que nous faisons beuuans, mangeans, veillans, dormans, et faisans toute autre action naturelle,vitaleetanimale.De là vient que l'air inspiré dans les poulmons, le cœur, et le cerueau, et vniuersellement en toutes les parties du corps , pour les rafraischir et aucunesfois nourrir, fait que l'homme ne peut viure vne seule minute sans son inspiralion. Suiuant lequel bénéfice, le Médecin Hippocrates ^ a véritablement prononcé, que l'air a ie ne sçay quoy de diuin en soy, pource que soufflant par le monde uniuersel , circuit toutes les choses contenues en iceluy, les nourrit miraculeusement, les soustient fermement, et les entretient en amiable vnion, et le tout symbolisant
' A. Paré écrit ici en marge : Point principal, et vraye explication de la question.
2 Hipp. en la Freface du Progno. èt Galien au Comment. — A. P.
DKS (lAUQVRBVSADES , KTC.
auec les astres, esqtiels la prouidence tliuine est infuse, qui change l'air à son plaisir, et luy donne puissance tant sur la mutation tlu temps que des corps naturels. Pource les philosophes et médecins ont expressément commandé d'auoir esgard aux assiettes des lieux , et aux constitutions de l'air, lors qu'il est question de garder la santé , ou de guérir les maladies : à l'endroit desquelles la suite et la mutation dudil air a fort grande puissance, ainsi qu'aisément nous pouuons connoistre par les quatre saisons de l'année Car l'air estant chaud et sec en Esté , nos corps pareillement s'eschauCfent et desseichent: comme en hyver l'humidilé de l'air et froidiire nous remplit de mesmes qualités, en tel ordre toutesfois et si bonne disposition de nature , qu'ores quenbstre tempérament semble changer selon les quatre saisons, si est-ce que nous n'encourons aucun mal , pourueu que les temps gardent leurs saisons et qualités exemptes de tout excès. Au contraire, si les saisons sont peruerties, de façon que l'Esté soit froid, l'Hyuer chaud, et les autres en pareille intempérance , ce discord amené grande perturbation , tant en nos corps qu'en nos esprits, contraints toutesfois d'en receuoir le danger, pource que les causes sont externes et nous environnent de tous costés, iusques à nous contraindre les héberger en nos organes et conduits délégués par nature, partie à mettre hors les excremens superflus de nostre nourriture, partie à receuoir lesdites causes venantes de dehors, qui sont les vents produisans diuers effets en nous, selon les parties du monde dont
ils procèdent. Or conmie ainsi soit que le vent Austral soit chaud et humide, celuy de Septentrion froid et sec. l'Oriental net et pur, celuy d'aual nubileux et tout moitié de pluye, c'est chose toute asseurée que l'air, lequel assiduellement nous Inspirons, tient en tout et par tout de la qualité du vent qui par son souffler domine sur les autres. Pource nous faut nécessairement considérer en toutes maladies , et és inconueniens qui suruiennenten icelles, la qualité des vents et la puissance qu'ils ont sur nos personnes , ainsi que doctement Hippocrates nous a laissé par escrit au 3. li- , ure de ses AphorismesS disant nos corps receuoir grande altération par les vicissitudes des temps et saisons de l'année , comme pai- le vent Austral, qui nous assuiettist à toutes maladies reconnoissantes l'humidité pour leur cause première, et aflToiblist notre chaleur naturelle : laquelle en cas opposite se fortifie et rend plus vigoureuse par vn vent froid et sec, qui pareillement rend nos esprits plus subtils et agiles.
La vérité de laquelle sentence expérimentent trop à leur dam les habitans du territoire de Narbonne, qui autrement assis entre les peuples les plus gaillards et dispos de toute la France, sont toutesfois ordinairement mal-sains , comme leurs corps descharnés, leurs visages tristes, leurs faces basanées et de couleur d'oliue le monstrent euidemment. Aussi entre autres maux ils sont presque suiets à la lèpre blanche , et les moindres vlceres , desquelles on ne feroit cas à Poictiers ou à Paris, y durent vn an d'ordinaire : non pour autre rai-
' ilipp. nu commencement daWu.deyiëre, îocj>, et aquis.—K. P.
*Hipp. au liu. 3. des Aphor. Aphor.;6.
et 17. — A. P.
AVmE BISCOVRS TOVCHANT LE FAIT
son, comme eux mesmes confessent, et comme reconnoissent tous les estrangers qui ont demeuré en leur pays, sinon qu'ils sont souffles et halenés souueut d'vne sorte de vent Méridional qu'ils appellent Aullan , qui leur fait l'air grossier et nébuleux , et qui cause en leurs corps tous les effets attribués aux vents de Midy par Hipp. Apb. 5. liv. 3 : sçavoir quand il règne, les fait ouyr dur, leur esbloïiit la veuë, leur enfle et aggraue le cbef, leur appesantit et abbat toutes les forces du corps K
Aussi quand ledit Hippocrates compare les températures les vues auec les autres, 11 laisse ce point pour résolu : Que les seicheresses sont sans comparaison plus saines , que les humidités continuées par longue succession de temps :
pource (à son aduisdu tout conforme à la raison) que l'excessiue humidité est la vraye matière de pourriture, ainsi que l'expérience nous fait voir és lieux où le vent marin exerce sa tyrannie, esquels vne viande, tant soit-elle fraische, se corrompt et pourrit en moins d'vne bonne heure.
Ces choses considérées, et qu'il est nécessaire pour conseruer nos corps en leur entier que les saisons se suiuont pas à pas en leur température naturelle , sans aucun excès ou contrariété, il li'y a doute aucune que les corps ne tombent en affection contre nature , lors que les saisons peruertissent leurs qualités par la mauuaise disposition de l'air , et du vent qui domine en iceluy. Donc comme ainsi soit que depuis trois ans en çà les saisons de chaque année n'ayent gardé leurs qualités ordinaires , et
* Ce paragraphe tout entier manque dans l'édition de IWi^.
que l'esté ait eu peu de chaleur, l'hyuer peu ou point de froidure : aussi qu'en toutes les saisons se soient desbordées des humidités continuelles auec vn vent Austral , du naturel cy dessus déclaré , et ce par toute la France: je ne sçache homme si peu versé en la Philosophie naturelle, ny en Astrologie , qui ne recherche en l'air la cause efficiente de tant de maux , qui depuis l'espace desdits trois ans sont suruenus au Royaume de France. Car d'où procederoient tant de pestes contagieuses indifféremment aduenues aux vieux , aux ieunes, aux panures et aux riches, et en tant de diuers lieux, sinon de l'air qui n'a esté chiche de son poison , mais nous en a infectés à son plaisir? D'OU seroient venues tant de coqueluches , de pleurésies , d'apostemes , catherres, fluxions, petites verolleset galles : tant de bestes vénéneuses, comme grenouilles , crapaux , sauterelles, chenilles, araignées, mousches, hannetons, limaçons , serpens , vipères, couleuures, lézards, scorpions, et aspics, sinon d'vne trop grande pourriture , que l'excédante humidité de l'air, accompagnée d'une chaleur languide, a engendrée tant en nous qu'en la terre vniuerselle de notre prouince?
Voila comme nostre chaleur naturelle a esté affoiblie, comme nostre sang et nos humeurs ont esté corrompus par la malignité de l'air, que le vent Austral a causé par son humidité chaleureuse.
Qu'il soit ainsi, on a tiré ceste année bien peu de sang en quelques personnes qui en ait eu besoin , soit ieune ou vieille, blessée ou non blessée, de bonne température ou de mauuaise, qui n'ait esté vicié et veu de couleur blanche et verdoyante : ce que i'ay tousiours obserué en ces der-
DES HARQVEBVSADES , ETC.
nieres gfiierres, et és au 1res lieux ansquels on m'appeloit pour guérir les blessés, ou phlebotonier ceux qui tan( pour précaution que pour guerison de quelque maladie, se fuisoient tirer dn sang par l'ordonnance des Médecins, en tous lesquels indifféremment ie tiouuois le sang putréfié et corrompu.
Ce point arresté , c'est chose plus que véritable que la charnure de nos corps ne peut auoir esté que mal disposée, et tous nos corps cacochymes, puis que leur nourriture , qui est le sang, estoit putréfiée, et l'air tout corrompu : dont s'ensuit que les corps naurés en leur substance charneuse estoient difficiles à guérir, considei'é qu'il y auoit en iceux perdition de substance, laquelle ayant besoin de régénération de chair , n'en pouuoit venir à bout, fust par medicamens ou par artifice de Chirurgien , tant grande estoit sa cacochymie. Tout ainsi qu'en vn hydropique la chair ne sepeutengeudrer,pourceque le sang y est trop froid et aqueux : et qu'en vn elephantiqiie la chair et les autres parties du corps demeurent en leur putréfaction à cause du sang corrompu dont elles sont nourries : pareillement en playes des corps cacochymes ne se peut faire acquisition nouuelle, ny régénération de bonne substance: pource que pour rendre vne chair louable à la partie naurée, il est nécessaire que le sang ne pèche en quantité ne qualité : mesme que la partie offensée soit en sa température naturelle. Toutes lesquelles choses défaillantes au temps des dernières guerres, il ne se faut esbahirsi les naureures, tant fussent-elles petites et de peu de conséquence, mcsmes és parties non nobles et principales, ont amené quant -et-soy tant d'accidens
l'ascheux, et en fin la mort : considéré que l'air qui nous enuironnc rend par son inspiration et ti'anspiralion les playes pourries et puantes, lors qu'il est altéré et pourri : ce que font aussi les humeurs prépares à cest inconuenient par leur cacochymie.
Nous en sommes deuenus sages par l'expérience de tant de playes, qui ont engendré vne mer de pourriture et d'infection , lors que ie m'efforçois à les guérir : vous asseurant qu'il en sortoit une puanteur telle, que les assistans ne la pouuoient sentir qu'à contre-cœur, et auec bien grande difficulté. Il ne faut alléguer que ce fust par faute de les tenir nettement, de les penser souuent , ne de leur administrer toutes choses nécessaires : car telle pourriture estoit commune aux Princes, aux grands seigneurs, et aux pauures soldats : aux playes desquels (si d'auenture on laissoit couler vn iour sans lespenser, tant estoit grande la multitude) on Irouuoit le lendemain vne grande quantité de vers auec vne puanteur merueilleuse. Qui plus est, leur suruenoient à tous plusieurs apostemes en diuers lieux de leurs corps, és parties opposites à leurs naureures : car s'ils estoient blessés en l'espaule dextre, l'aposleme se faisoit au genoiiil senestre : et si la playe estoit en la iambe dextre, l'aposleme se faisoit au bras senestre : comme il aduint au feu Roy de Nauari-e , à Monsieur de Neuers , et à Monsieur de Rendan, et presque à tous les autres. Ainsi Nature sembloit tant chargée d'humeurs vicieux, qu'elle n'estoit contente se purger par leurs seules playes, ains enuoioit vne portion de son vice en autre lieu apparent ou caché : car si les apostemes ne se manifestoient par dehors , on les trouuoit és parties internes , comme au
AVTRE DISCOVRS TOVCHANT LE FAIT DES HARQVEBVSADES, ETC.
foye , aux poulinons , ou en la ratte. Des mesraos putréfactions s'esleuoient quelques vapeurs , qui par leur communication auec le cœur causoient fleures continues : auec lo foye empeschoient la pure génération du sang, et auec le cerueau causoient aliénation d'esprit, resueric, conuulsion, et consequemment la mort. A cause desquels accidens n'a esté possible à Chirurgien aucun (tant expert fust-il) de dompter la malignité desdites playes : dequoy toutesfois ne doiuent estre repris ceux qui s'y sont employés , pour-ce qu'il n'est possible de combattre contre Dieu , ny contre l'air, auquel souuentesfois sont cachées les verges de sa diuine iustice.
Si donc, suiuant la sentence de l'ancien et diuin Hippocr ates , qui dit toute playe contuse deuoir estre conduite à la suppuration pour estre parfaitement guérie, nous nous sommes efforcé de ce faire, et toutesfois n'en sommes venu à bout , à cause des pourritures , gangrenés et mortifications qui s'y sont mises par le moyen de l'air vicié : qui est-ce qui iustement nous en accusera? Considéré aussi que la nécessité nous a contraints changer nostre façon de faire , et au lieu de medicamens suppuratifs, vser
d'autres remèdes pour entièrement combattre les accidens suruenus, non seulement aux coups d'harquebuses, mais aussi d'espées et autres basions à main, lesquels nouueaux remèdes se pourront voir en la lecture de ce présent Traité Outre les causes humaines , l'homme est mal instruit en la connoissance des choses célestes, qui ne tient pour tout certain l'ire de Dieu se débander sur nous pour punir les fautes qu'ordinairement nous commettons contre sa maiesté. Ses fléaux ont esté prests , ses verges et ses armes ont eu leurs ministres tousiours appareillés , pour exécuter les commandemens de sa diuine iustice :
aux secrets de laquelle ne pouuant entrer plus auant . i'aime mieux me contenir en vue simplicité que passer plus outre, et conclure auec les mieux adiiisés , l'occasion principale des morts procéder de la pure et simple volonté de Dieu, qui par la température que son bon plaisir a donné à l'air et aux vents , heraux de sa diuine iustice, nous a rendus aptes à receuoir les inconueniens,lesquels nous auons encourus par nostre iniquité.
'Nous avons pris soin d'indiquer en temps et lieu ces modificalions que Paré a fait subir à sa première doctrine. — Voyez ci-après le cliapitre 5 du neuvième livre.
LE NEVFIEME LIVRE
TRAITANT