‹ Œuvres complètes d'Ambroise Paré [electronic resource]Chapitre 97 sur 482 · CHAPITRE XIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIV

DES CAVSES ANTECEDENTES DE GANGRENE.

Les causes antécédentes ou iiiternes sont grandes fluxions d'humeurs chaudes ou froides, qui tombent sur vue partie en plus grande quantité qu'elle ne peut altérer, digérer et régir par ses facultés, en sorte que telles fluxions sufloquent et esteignent la chaleur naturelle et les esprits , par faute de transpiration. Car pour la petite et estroite espace du lieu, les artères ne peuuent auoir leurs mouuemens naturels i. Outre plus. Galien dit qu'aucunes fois l'inflammation commence aux os : ce qui nous est

• L'édition de 1552 suivie encore parcelle de 1575 ajoute :

Qui {io)U diastole, c'est-à-dire dilatation par laquelle est attiré l'air extérieur : et systole, qui est contraction par laquelle les cxcremens fuligineux sont iettes hors par les pores ou petits conduits de ladite partie.

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auiourd'huy bien manifeste ' : ce que mesme dit Ilippocrates en la sentence 2. du 2. des Epidémies'^. Et nonîseulement inflammation simple, mais carie et corruption desdits os, principalement aux verolés , et elephantiques ou mezeaux » : desquels la chair et cuir se monstre sain en aucuns endroits et non corrompu, et au dessous on trouue les os tous pourris, corrodés, pertuisés et vermoulus, et mesme le plus souuent perdition de leur propre substance, voire en grande quantité : ce qui se fait d'vne matière vénéneuse , dont la qualité ne se peut exprimer ^.

L'histoire suiuante en fera foy:

histoire, dis-ie, fort remerquable et digne de grande admiration, d'un Receueur de madame la Connestable, demeurant en la ville de Senlis, nommé duFresnoy. Lequel m'enuoya prier de l'aller voir, à cause qu'il auoit en la teste une tumeur de la grosseur d'un œuf, entre l'os occipital et pariétal , pour sçauoir de moy s'il y falloit faire ouuerlure, estimant qu'il y eust de la boiie. l'y trouuay deux Médecins et deux Chirurgiens demeurans audit Senlis, gens d'honneur et de hon sçauoir : nous consultasmes sur le fait deTouuerture. Ayant considéré la tu-

• Gai. au lia. Des tumeurs contre Nature. — A. P.

2 Cette citation d'IIippocrate est de l'édition de 1585.

^Bîezeaux, pluriel de meïe/ou me«e/, lépreux.

L'édition de i552, suivie encore par celle de 1579, ajoute ••

El [comme i'ay par ci dcuant cscrit) ic puis conclure qu'il y a diuinité.— Après quoi, sans donner l'histoire suivante qui appartient A l'édition de 16S5, ni la citation de Galien qui la suit , elles reprennent : Souucnicffois aussi, etc.

DES CONÏVSIONS, COM

meur, et entendu comme elle estoit A emiepeu-iVpou.et de longue main, et après auoir sen li et remarqué vne pulsation(qui estoit le mouuement du cerneau) pensant que ce fust vne artère , parce que lorsque i'appuyois ma main dessus, la tumeur s'abaissoit et diminuoit, véritablement i'eus opinion que c'estoit vn Aneurisme : et dés lors ie dis, qu'il se falloit bien garder de faire ouuerture de ladite tumeur , de peur d'vne hemorrhagie, et par conséquent de mort subite. Or il y auoit vn des Médecins, et vn des Chirurgiens, qui tenoient qu'il n'y auoit aucun danger de l'ouurir, estimans qu'il n'y eust que de la boue. Le procès estant ainsi parti en deux, ie fus d'aduis qu'on enuoyast quérir monsieur Fabry, Médecin ordinaire du Roy et de madame la Connestable, qui estoit lors à Chantilly , pour aduiser s'il y falloit faire ouuerture ou non : lequel donna promptement son aduis , estimant comme les autres, qu'il y auoit du pus, et qu'on pouuoit sans nul danger faire euacuation d'iceluy. Toutesfois lors que ie luy dis que i'auois opinion que ce fust vn Aneurisme par les signes qui y apparoissoient, il changea de propos, et conclud qu'on n'y touchast nullement, et qu'il falloit penser ladite tumeur comme vn Aneurisme, qui auoit lousiours esté mon aduis. La resolution faite, ie m'en reuins à Paris:

mais ledit Pieceueur trois iours après enuoya quérir vn Barbier à vn village près de Senlis, lequel si tost qu'il fust arriué, et qu'il eust veu le patient, dit qu'il y auoit du pus contenu en ladite tumeur, et qu'il n'y auoit point danger de l'ouurir : ce qu'il lit, et au lieu de boïie, en sortit de la propre substance du cerueau , et deux iours après ledit Receueur mourut.

Apres son decés, la teste luy fut ou-

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uerte par Adam Mannequin ot Hamard Cheron , maistres Rarbiers et Chirurgiens demeurans audit Senlis :

lesquels m'ont attesté que la tumeur estoit faite de la propre substance du cerueau , auec déperdition de deux tables du crâne, de la grandeur d'vn Noble à la rose.

Fay bien voulu reciter ceste histoire, à fin d'aduertir le ieune Chirurgien de ne faire ouuerture à la teste en semblables tumeurs.

Et pour retourner à nostre propos, Gallien dit au commentaire sur le 54, Aphor. du 7. liure, que mesme Nature forte peut ietter la boiie au trauers la substance des os.

Souuenlesfois aussi quand la chair de quelque partie est vlcerée, il s'engendre vne mauuaise sanie, acre et fétide, de laquelle si les os suiets sont imbus, se corrompent et carient K Ce qu'on voit souuent aduenir aux vlceres cacoëthes et malins, ou autres, qui de long temps ont demeuré sur aucune partie. Aussi Hippocrates le tesmoigne 2, disant qu'en tous vlceres d'vn an ou de plus long temps , il est nécessaire que l'os se sépare et tombe , et qu'il y demeure cicatrices profondes et caues.

Semblablement lesdites gangrenés et mortifications aduiennent par qualité vénéneuse , chaude ou froide :

Chaude, comme on voit aux charbons et anthrax pestiférés, qu'en moins de vingt et quatre heures se fera escarre et mortification en la partie affectée : Froide, comme on voit aduenir en vne

1 Les éditions de 1562, 1564 et 1575 portent : se corrompent et rnorlijieni, La mortification prise comme synonyme de carie est curieuse à noter à cette époque pour l'histoire de l'art.

2 Aph. 45, liure 6. — A. P.;

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partie sans douleur précédente, ny lîuidité, ou autres signes de la Gangrené. Ce que de Vigo certifie auoir veu aduenir à vne noble lemuie de la cité de Gènes.

Il me souuient aussi auoir veu semblable fait en ceste ville de Paris , à vn homme, lequel faisait bonne chère le soir, ne se plaignant de nulle douleur : toutesfois la nuit luy suruint gangrené et mortiûcation aux deux iambes sans tumeur ny inflammation :

mais y auoit vne couleur en certains endroits tendante à liuidité, noirceur et verdeur : en aucuns autres endroits estoit la couleur quasi naturelle : toutesfois n'y auoit aucun sentiment , et lors qu'on le piquoit auecques la pointe de la lancette, ou auecques vne espingle, n'en sortoit point du sang : et de chaleur au sens du tact n'y en auoit aucune, mais au contraire on sentoit pluslost vne froideur. Ce voyant appellay conseil, par lequel fut délibéré et ordonné qu'on lui feroit plusieurs et profondes incisions pour tenter la cure : ce que ie fis, mais d'icelles incisions n'en sortoit qu'un peu de sang fort noir, gros et quasi congelé. Plusieurs autres remèdes furent tentés : ce neantmoins en bref rendit son esprit à Dieu auecques grandes resueries , ayant le visage et tout le corps liuide. le laisse à penser si la cause n'esloit point vénéneuse.

Pareil cas aduint à vn quidam à Thurin, l'an mil cinq cens trente six, ainsi que i'ày entendu par le récit que me fit François Vostre, Chirurgien Ires-docte, citoyen dudit Thurin.

En ce lieu ne sera impertinent déclarer et exposer comme sont faites gangrenés et mortifications par le froid sans qualité vénéneuse : ce que i'ay seulement touché en vn mot aux

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causes externes. Doncques pour plus grande clairté ie te l'expliqueray.

Le froid extrême, soit par l'air ambiens, ou par application de remèdes repercussifs , froids et stupefactifs, fait une intempérie froide si grande, que les esprits sont suffoqués et esteints : et lors que Nature ou la prouidence de tout le corps renuoye autres esprits pour subuenir à ladite partie, lesdits esprits ne trouuans l'harmonie bien disposée pour eslre receus, se retirent subit vers leur origine , comme s'ils estoient repoussés par le grand froid de ladite partie, ennemy , et du tout contraire à Nature : et pourtant ladite partie ainsi destituée desdits esprits , promptement se mortifie. Cecy se connoist manifestement en ceux qui marchent par les neiges et glaces : car par l'extrême froid perdent aucuns de leurs membres, et bien souuenl la vie, comme présentement déclarerons.

I'ay bonne mémoire auoir medicamenté en Piedmont plusieurs soldats ayans passé les montagnes en hyuer.desquels les vns par l'extrême froid auoient perdu les oreilles, les autres la moitié d'vn bras, les autres le membre viril, autres les orteils des pieds, aucuns y perdirent la vie , lesmoin la Chapelle des Transis, située sur le mont de Senis.

Aussi me souuient qu'en temps d'hyuer, vn,pauure Breton seruiteur d'estable demeurant à Paris, s'en alla coucher sus vn lict après auoir bien beu, près lequel y auoit vne fenestre à demy ouuerte, par laquelle le froid entra : et tellement lui altéra l'une de ses iambes , qu'à son resueil pensant se leuer , ne se peust souslenir. Et pourtant fut posé près le feu, duquel il approcha sa iambe, cuidant qu'elle fust seulement endormie : mais se

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brusla la plante du pied d'espaisseur d'vn doigt sans rien sentir : parce qu'elle esloit ia mortifiée par le froid plus qu'à la moili^^. Le lendemain ledit Breton fust apporté à ITIoslel- ])ieu , où il fut visité par le Chirurgien et autres, lesquels conclurent qu'il estoit nécessaire couper et amputer ladite iambe ainsi mortifiée, ce qui fut fait : mais ce neantmoins ladite mortification gaigna les parties supérieures, en sorte que dedans trois iours après ledit Breton mourut auec sueur froide, resueries, grands roulemens et syncopes

D'auantage audit mesme temps d'Hyuer faisoit si grand froid, qu'à aucuns malades couchés audit Hosfel- Dieu , l'extrémité du nez se mortifia sans y auoir aucune pourriture : à quatre d'iceux ie feis amputation de ladite partie , desques deux guérirent, les autres moururent.

Cependant faut noter, qu'en cas de froidure, les parties extrêmes, et entre celles-cy les plus esloignées du cœur, comme les pieds et iambes, ou les plus froides de leur tempérament, comme le nez ou oreilles et autres cartilagineuses, sont tousiours saisies de gangrenés les premières

Puis que j'ai déclaré amplement toutes les causes de gangrené et mortification, faut procéder à la déclaration des signes desdites gangrené et mortification , lesquels ie distingueray selon leurs causes, à fin de bailler aux ieunes Chirurgiens non encores exercés , l'entière connoissance desdites gangrené et mortification et de leurs causes.

'Comparez celte histoire avec une autre du même genre rapportée dans la noie de la page 209.

Ce paragraphe a été ajouté en 1579.

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