XIV TAPE
Tuez ! tuez 1 ils sentent l'hérésie.
GABRIEL
Dans les tourmens ils perdront tous la vie. Le bon Raymond pour eux s'arme et combat- Vaincu pgr Rome, il vient en vrai coupable Couvert de cendre, aux genoux d'un légat , De son péché faire amende honorable.
Prêché long-temps, et long-temps prosterné. Il est absous enfin , et ruiné.
O de l'Espagne honneur ineffaçable!
C'est là surtout que la religion , Dans ses fureurs tranquille , inexorable , Des curieux fixe l'attention.
Des aelateurs ce n'est plus le courage Armé du glaive , et bravant le trépas ; Ce ne sont plus des guerres, des combats, Où le danger commande le carnage.
Ici l'on lue avec sérénité f /iC meurtre y prend un air de majesté. Du doux Jésus les ministres tranquilles En longs surplis se rangent sur deux fihes. Jugés par eux, de riî:hes Musulmans, De riches Juifs, leurs femmes, leurs eufans, Et des chrétiens soupçonnés d'hérésie , Chargés de fers se traînent à pas lents. On les enchaîne avec cérémonie , Sur des bûchers par Tévéque allumés.
m; LAGUERRL
Du Te Deum l'hymne joyeux commence , Le roi , la cour et les dévots charmés , De leurs pareils rôtis et consumés Offrent l'odeur au dieu de la clémence.
LE PÈRE
Permettons-nous qu'ainsi l'on nous en( ensp ?
JÉSUS-CHRIST
Avec l'ami qui.prend nos intérêts Il ne fau-t pas regarder de si près.
GABRIEL
Ceux que l'on brûle enrichissent l'église ; Rien d'aussi juste ; et Rome favorise D'aulres moyens plus vastes et plus prompts , Qui, de l'Europe assurant l'esclavage, Doivent donner aux simjples moinillons Fermes , châteaux , fiefs et droit de cuissage. Un pauvre ermite arrive de Siou; Du saint sépulcre il vante la puissance; Du saint sépulcre il prouve l'importance ; Du saint sépulcre il peint l'oppression ; Du saint sépulcre il fait naître l'envie , Et pousse enfin l'Europe sur l'Asie.
Braves , poltrons , citadins , villageois , Femmes , eufans , maîtresses , tous arborent Sur leurs habits la guerroyante croix.
Du signe heureux les fripons se décorent. Il rompt les fers , absout le malfaiteur, De ses sermens dégage un débiteur.
Dans l'avenir les péchés il efface.
Au ciel enfin il assure une place Bonne et brillante, une place d'honneur. Mais aux croisés l'argent est nécessaire : Le riche donc au moine offre sa terre Pour quelques sous ; et le moine rusé , Cédant enfin à sa vive prière.
En le volant se dit encor lésé.
Adieu maisons, châteaux, tours et tourelles , Étangs , forêts, villes et citadelles; L'église avide engloutit tout cela , Mais tout cela devenait inutile.
L'Asie entière, à vaiacre si facile, Leur appartient de droit; ils auront là. Non pas des fiefs , mais de vastes provinces , Où d? l'Europe ils porteront hes lois.
Les officiers y seront tous des rois, Et hs soldats y deviendront des princes. Les jeux hruyans, les danses, les festins. Des troubadours les couplets libertins , Suivaient parlout cette pieuse armée , Que devançait au loin la renommée. On s'enivrait après avoir jeûné ; On priait Dieu, qu'on blasphémait ensuite ; On évenlrait le peuple israélite, On f-ançoonait le chrétien consterné ; Chaud de luxure, on entendait la messe , Puis de la messe au pillage on courait; Et, sans égard pour l'âge ou pour l'espèce. On violait tout ce qu'on rewiconlrail.
Jérusalem est prise ; autre pillage^
LE PÈRE
Voilà, je pense; un assez beau carnage. Ces femmes-là , malgré leurs caleçons , Doivent trembler. On force les maisons; Par la fenêtre on jette ce qu'on tue Sur les coquins expirans dans la rue.
SAINT CARPION.
Se pourrait-il qu'on épargnât les Juifs?
SAINT GUIGNOlOtT.
Non , dans leur temple on les brûlç tout vifs.
GABRIEL
De nos chrétiens voyez le cimeterre Chercher l'enfaot dans le sein de sa mère.
iOS LA GUERRE
liA vifinoE.
Quelles horreurs !
I,E PÈRE
Je le^ blâme , entre nous ; Mais des dévots c'est assez là l'usage.
GABniEL.
Sur la beauté tremblante à leurs genoux De leurs désirs ils contentent la rage ; Puis dans son cœur enfoncent le couteau , Offrent à Dieu cette victime impure, Et , tout souillés de sang et de luxure , Ils vont pleurer sur le divin tombeau.
JKSUS-CHRIST.
Ah! je triompe enfin. L'Europe entière De bras et d'or pour long-temps s'appauvrit; Mais mon sépulcre est libre, il me suffit.
LE rÈRE.
Déjà nos gens veulent à leur manière Organiser ce royaume nouveau.
Partout des fiefs; de Cana le hameau, S'ennoblissant , devient châtellenie; * Capharnaùm est titré baronie :
Bonjoui", bonjour, vicomte de Belhsem, Comte d'Hébron, marquis de Bethléem.
LK S.MNT-ESPRIT,
O Mahomet ! quel soufflet sur ta joue ! Du fier turban la tiare se joue.
GABRIEC.
EWe fait mieux; de la religion Sa politique agrandit le domaine.
Troublant l'Europe en prêchant l'union, Semant la guerre et la confusion, Des souverains elle est la souveraine.
Le serviteur des serviteurs de Dieu Commande en maître, et ce maître a des nièces ,
De grands bâtards y des mignons, des drôle&^es, Dont l'entretien au peuple coûte ua peu.
Plaisant contraste ! autrefois sur la terre J'étais sans pain , et riche est mon vicaiie.
SAIKT PIERRE.
Je me croyais îiabile ; mais , ma foi , Mes successeurs en savent plus que moi.
GABRIEL
Remarquez-vous ce fameux Alexandre
Qui , de sa fille immolant tour à tour
Les trois époux , dit : Je serai mon gendre.
I,E PÈRK.
L'amour d'wn pape est un terrible amour.
GABRIEL
A ces façons Rome est accoutumée.
Mais ses deux fils deviennent ses rivaux.
LE PÈRE
Voilà du neuf.
LA VIERGE
De crimes quel cabos!
GABRIEL
Entre eux déjà la guerre est allumée.
L'un éiait duc, et l'autre cardinal; Le cardinal empoi.sonne son frère; El sagement partage avec son père.
lE PÈRE.
retle coquine est-elle bien ?
GABRIEL
Pas mal. Or de Jésus la milice fidèle Prélats , al)bés , cbanoines , prestolets , Moines cloîtrés, tous, jusqu'aux frères lais^ Imitent Rome , et s'amusent comme eîle.
JKSUS-CHRIST.
El quels sont donc leurs plaisirs ?
nr. m
GABRIEX..
Des palais.
Des vins exquis , des maîtresses fringantes, Le jeu , la chasse et les courses fréquentes , El des eiifans à faire ou déjà faits.
Ces vins exquis, ces fringantes ntaîtresses , Coûtent bien cher; et, malgré leurs richesses, Nos beaux messieurs sont gênés quelquefois. Sur les péchés leur fertile génie Lève un impôt et quelques menus droits. Leur bourse donc est de nouveau garnie. Mais par malheur des commerçans tondus Courent à Rome avec quelques écus Accaparer les papales sentences , Tous les «^n«^, toutes les indulgences ; Puis aux pécheurs , qu'épouvante l'enfer, Dans leur pays l^s revendent fort cher. A cette fraude , à cet agiotage , Martiu Luther pousse des cris de rage.
TOUT LE CLEKGÉ.
Tuons , morbleu ! voici les protestans ; Point de quartier, tuons!
GABRIEL
Il n'est plus temps.
TOUT LE CLERGÉ
Tuons toujours!
GABRIEL
Deux cents ans de carnage Doivent, je crois, suffire aux amateurs.
TOUT LE CLERGÉ
Oui, c'est assez, si nous sommes vainqueurs.
GABRIEL
Pas tout-à-fait; l'Europe se partage Entre le pape, et Luther, et Calvin.
LA VIERGE
Nous coûtons cher au pauvre genre humain.
DES DIEUX. fU
UN tlA-UDlNAL.
De ces dégoûts un seul jour me console.