‹ uvres complètes d'Évariste Parny, poète célèbreChapitre 146 sur 174 · IMITATION DU GREC · texte numérisé non relu

IMITATION DU GREC

Un jour, Alpaïs et moi, nous rcnconlrâmes l'Amour dormant sur un lit de fleurs. Enchaînons-le, dit tout bas Alpaïs, et portons-le dans notre ermitage; nous nous amuserons de sa peine, et puis nous lui rendrons la liberté; mais nous voleions son carquois, et nous couperons ses ailes. Il faut lui laisser son carquois, lui répondis-je; pour les ailes, nous ferons bien de les couper.

Nous nous mettons à l'ouvrage, nous tressons des guirlandes de roses , nous lions les pieds et les mains à l'Amour, et nous le portons sur nos bras jusque dans notre asile. Il se réveille, et veut briser ses liens , mais ils étaint tissus des mains de ma maîtresse. Ne poôvant y réussir, il se met à pleurer. Ah ! rendez-moi la liberté , s'écrie-t-il. Si vous me laissez long-temps enchaîné, je vais ressembler à l'Hymen. — Eh bien! nous allons vous dégager; mais nous voulons auparavant couper vos ailes. — Quoi ! vous seriez assez cruels.^ — Oui ; vous en deviendrez plus aimable, et l'univers y gagnera beaucoup, — Que je suis malheureux! Puisque mes prières ni mes larir-"s ne sauraient vou-s attendrir, laissez-moi les détacher moi-même.

Alors il détacha ses ailes, et les mit en soupirant aux pieds d' Alpaïs. J'étais étonné de voir l'Amoui si obéissant. »

Nous le prenons tour à tour sur nos genoux. Imprudent ! j'osais jouer avec le plus puissant et leplus perfide des dieux. Une chaleur nouvelle s'in-

siouait dans tous mes sens. Les yeux d'Alpaits me disaient qu'elle éprouvait la douceur du même tourment. Elle se pencha sur le gazon; je m'assis auprès d'elle ; je soupirai; elle me i-egarda languissamnient; je la compris.'.. O miracle étonnant! au premier baiser, les ailes de l'Amour commencèrent à renaître. Elles croissaicnl à vue d'œil, à mesure que nous avancions vers le terme du plaisir. Après le moment du bonheur, elles avaient leur grandeur ordinaire.

Alors il nous regarda tous les deux avec un souris malin. Apprenez, dit-il, que l'Amour ne peut exister sans ailes. On a beau me les couper, la jouissance me les rend; et vous verrez bientôt qu'elles sont aussi bonnes que jamais.

Hélas ! sa prédiction n'est que trop accomplie. Mais sa vengeance tombe sur moi seul. Alpaïs est infidèle, et je la pleure au lieu de l'oublier. En vain je veux aimer ailleurs; je sens trop qu'on ne peut aimer qu'une fois.

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