CHAPITRE XVI
L’intérêt fait estimer en soi jusqu’à la cruauté qu’on
déteste dans les autres.
Toutes les nations de l’Europe considèrent avec horreur ces prêtres de Carthage dont la barbarie enfermait des enfans vivans dans la statue brûlante de Saturne ou de Moloch. Point d’Espagnol cependant qui ne respecte la même cruauté en lui et dans ses inquisiteurs. A quelle cause attribuer cette contradiction ? à la vénération que l’Espagnol conçoit dès l’enfance pour les moines. Il faudrait, pour le défaire de ce respect d’habitude , qu’il pensât , qu’il consultât sa raison , qu’il s’exposât à la fois à la fatigue de l’attention et à la haine de ce même moine. L’Espagnol est donc forcé , par le double intérêt de la crainte et de la paresse , de révérer dans le dominicain la barbarie qu il déteste dans le prêtre du Mexique.
On me dira sans doute que la différence des cultes
fort et du plus adroit; et, dans les combats généraux, du côté des meilleures troupes et du plus habile général.
(i) Peu de philosophes ont nié l’existence d’un dieu physique. « 11 est une cause de ce qui est , et cette cause est inconnue. » Qu’on lui donne le nom de dieu ou tout autre, qu’importe? Les disputes à ce sujet ne sont que des disputes de mots. Il n’en est pas ainsi du dieu moral. L’opposition qui s’est toujours trouvée entre la justice de la terre et celle du ciel en a souvent fait nier l’existence. D’ailleurs , a-t-on dit , qu’est-ce que la morale ? le recueil des conventions que les besoins réciproques des hommes les ont nécessités de contracter entre eux. Or, comment faire un dieu de l’oeuvre des hommes ?
532 DE l’homme.
change l’essence des choses , et que la cruauté abominable dans une religion est respectable dans l’autre. Je ne répondrai point à cette absurdité ; j’observerai seulement que le même intérêt qui, par exemple, fait aimer et respecter dans un pays la cruauté que l’on hait dans les autres, doit, à d’autres égards, fasciner encore les yeux de ma raison , quand je m’exagère le mépris dû à certains vices.
L’avare en est un exemple. L’avare se contente-t-ii de ne rien donner, et d’épargner le sien ; ne se porte-t-il d’ailleurs à aucune injustice : de tous les vicieux, c’est peut-être celui qui nuit le moins à la société : le mal qu’il fait n’est proprement que l’omission du bien qu’il pourrait faire.
De tous les vices , si l’avarice est le plus généralement détesté, c’est l’effet d’une avidité commune à presque tous les hommes; c’est qu’on hait celui dont on ne peut rien attendre. Ce sont les avares avides qui décrient les avares sordides.