‹ Œuvres complètes d'HelvétiusChapitre 190 sur 228 · CHAPITRE XY III · texte numérisé non relu

CHAPITRE XY III

L’intérêt fait des saints..

Je prends Charlemagne pour exemple. C’était un grand homme ; il était doué de grandes vertus , mais d’aucune de celles qui font des saints. Ses mains étaient dégouttantes du sang des Saxons, injustement égorgés. Il avait dépouillé ses neveux de leur patrimoine; il avait épousé quatre femmes; il était accusé d’inceste : sa conduite n’était pas celle d’un saint ; mais il avait accru le domaine de l’Église, et l’Église en a fait un saint. Elle en usa de même avec Hermenigilde, fds du roi visigoth l’E'urigilde. Ce jeune prince, ligué avec un prince suève contre son propre père, lui livre bataille, la perd, est pris près de Cordoue , tué par un officier de l’Eurigilde ; mais il croyait à la consubstantialité, et l’Église le sanctifie. Mille scélérats ont eu la même bonne fortune. Saint Cyrille , évêque d’Alexandrie , est l’assassin de la belle et sublime Hypacie : il est pareillement canonisé.

Philippe de Commines rapporte, à ce sujet, qu’entré, à Pavie , dans le couvent des Carmes , on lui montra le corps du comte d’Yvertu, de ce comte qui, parvenu à la principauté de Milan par le meurtre de Bernaboson oncle, fut le premier qui porta le titre de duc. « Eli » quoi ! dit Commines au moine qui l’accompagnait , vous avez canonisé un tel monstre ! — Il nous faut des » bienfaiteurs, répliqua le carme. Pour les multiplier, » nous sommes dans l’usage de leur accorder les hon- » neurs de la sainteté. C’est par nous que les sots et les » fripons deviennent saints, et par eux que nous de- » venons riches. » Que de successions volées par les

moines! mais ils volaient pour l’Eglise, et l’Eglise en a fait des saints.

L’histoire du papisme n’est qu’un recueil immense de faits pareils. Ouvre-t-on ses légendes , on y lit les noms de mille scélérats canonisés; et on y cherche en vain le nom d’un Alfred-le-Grand, qui lit long-temps le bonheur de l’Angleterre, et celui d’un Henri IV, qui voulait faire celui de la France; et enfin le nom de ces hommes de génie, qui, par leurs découvertes dans les arts et les sciences , ont à la fois honoré leur siècle et leur pays.

L’Eglise, toujours avide de richesses, disposa toujours des dignités du paradis en faveur de ceux qui lui donnaient de grands biens sur la terre. L’intérêt peupla le ciel. Si Dieu, comme on le dit, a tout fait pour lui, Omnia propter semetipsum operatus est Dominus , l’homme , créé à son image et ressemblance, a fait de même. C’est toujours d’après son intérêt, bien ou mal entendu, qu’il juge (i). Pourquoi? c’est qu’il n’est pas

(i) Notre croyance, selon quelques philosophes, est indépendante de notre intérêt. Ces philosophes ont tort ou raison , selon l’idce qu’ils attachent au mot croire. S’ils entendent par ce mot avoir une idée nette de la chose crue, et, connue les géomètres, pouvoir s’en démontrer la vérité, il est certain qu’aucune erreur n’est crue , qu’aucune ne soutient le regard de l’examen , qu’on ne s’en forme point d’idée claire, et qu’en ce sens il est peu de croyons. Mais si l’on prend ce mot dans l’acception commune; si l’on entend par le mot de croyant l’adorateur du bœuf Apis , l’homme qui , sans avoir des idées nettes de ce qu’il croit, croit par imitation; qui, si l’on veut , croit croire , et qui soutiendrait la vérité de sa croyance au péril de sa vie : en ce sens , il est beaucoup de croyons. L’Eglise catholique vante continuellement ses martyrs , je ne sais pourquoi : toute religion a les siens. «Qui prétend avoir une révélation, doit » mourir pour soutenir son dire : c’est l’unique preuve qu’il puisse » doimcr de ce qu’il avance. » — Il n’en est pas de même en philosopH^PCcs propositions doivent être appuyées sur des faits et des raisounemens. Qu’un philosophe meure ou non pour en soutenir la

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assez éclairé. La paresse, un avantage momentané, et surtout une soumission honteuse aux opinions reçues, sont autant d’écueils semés sur la route de notre bonheur. Pour les éviter il faut penser, et l’on n’en prend pas la peine : l’on aime mieux croire qu’examiner. Combien de fois notre crédulité ne nous a-t-elle pas aveuglés sur nos vrais intérêts ! L’homme a été défini un animal raisonnable; je le définis un animal crédule (i). Que ne lui fait-on pas accroire!

Un hypocrite se donne-t-il pour vertueux ; il est réputé tel; il est, en conséquence, plus honoré que l’homme honnête.

Le clergé se dit-il sans ambition ; il est reconnu pour tel au moment même où il se déclare le premier corps de l’état (2).

Les évêques et les cardinaux se disent-ils humbles : ils en sont crus sur leur parole, en se faisant donner les litres de monseigneur , d éminence et de grandeur ; alors même que les derniers veulent marcher de pair avec les rois : Cardinales regibus œquiparantur.

Le moine se dit-il pauvre : on le réputé indigent,

vérité , peu importe : sa mort ne prouverait rien , sinon qu’il est opiniâtrement attaché à son opinion , et non qu’elle soit vraie.

Au reste, la croyance des fanatiques, toujours fondée sur le vain mais puissant intérêt des récompenses célestes , en impose toujours au vulgaire ; et c’est à ces fanatiques qu il faut rapporter l’établissement de presque toutes les opinions générales.

(1) Les moeurs et les actions des animaux prouvent qu’ils comparent, et portent des jugemens. Ils sont, à cet égard, plus ou moins raisonnables , plus ou moins ressemblais à l’homme. Mais quel rapport entre leur crédulité et la sienne ? aucun. C’est principalement en étendue de crédulité qu’ils diffèrent ; et c’est peut-être ce qui distingue le plus spécialement l’homme de l’animal.

(2) Si les apôtres ne se sont jamais donnés pour le premieivcorps de l'état, s’ils n’ont jamais prétendu marcher à côté des cflps et des proconsuls , il faut que le clergé ait une forte opinicn^Wé la stupidité humaine, pour se dire humble avec des prétentions si fastueuses.

lors même qu’il envahit la plus grande partie des domaines d’un état; et ce moine, en conséquence , est aumôné par une infinité de dupes.

Qu’on ne s’étonne point de l’imbécillité humaine. Les hommes, en général mal élevés, doivent être ce qu’ils sont. Leur extrême crédulité leur laisse rarement l’exercice libre de leur raison. Dans les jugemens qu’on porte, ou l’on est indifférent à la chose qu’on juge (i), et dès lors on est sans attention et sans esprit pour la bien juger : ou l’on est vivement affecté de cette même chose; et c’est alors l’intérêt du moment qui, presque toujours , prononce nos jugemens.

Une décision juste suppose indifférence pour la chose qu’on juge (2), et le désir de la bien juger. Or, dans l’état actuel des sociétés, peu d’hommes éprouvent ce

(1) Une opinion m’est-elle indifférente, c’est à la balance de ma raison que j’en pèse les avantages. Mais que cette opinion excite en moi haine , amour ou crainte ; ce n’est plus la raison , ce sont mes passions qui jugent de sa vérité ou de sa fausseté. Or, plus mes passions sont vives, moins la raison a de part à mon jugement. Pour triompher du préjugé le plus grossier, ce n’est point assez d’en sentir l’absurdité.

Me suis-je démontré le matin la non-existence des spectres ; si le soir je me trouve seul , ou dans une chambre , ou dans un bois , les fantômes et les spectres perceront de nouveau la terre ou mon plancher , la frayeur me saisira. Les raisonnemens les plus solides ne pourront rien contre ma peur. Pour étouffer en moi la crainte des revenans , il ne suffit pas de m’en être prouvé la non-existence , il faut de plus que le raisonnement par lequel j’ai détruit ce préjugé se présente aussi habituellement et aussi rapidement à ma mémoire que le préjugé lui-même : or , c’est l’œuvre du temps et quelquefois d’un très-long temps. Jusqu’à ce temps , je tremble la nuit au seul nom de spectre et de sorcier. C’est un fait prouvé par l’expérience.

(2) Pourquoi l’étranger est-il meilleur juge des beautés d’un nouvel ouvrage que les nationaux? c’est que l’indifférence dicte le jugement du premier, et qu’au moins dans le premier moment l’envie et le préjugé dictent celui des seconds. Ce n’est pas que , parmi ces derniers, ils ne s’en trouve qui mettent de l’orgueil à bien juger , mais ils sont en trop petit nombre pour que leur jugement ait d’abord aucune influence sur celui du public.

double sentiment de désir et d’indifférence, et se trouvent dans l’heureuse position qui le produit. Trop servilement attaché à l’intérêt du moment, on y sacrifie presque toujours l’intérêt à venir, et l’on juge contre l’évidence même.

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