CHAPITRE XI
De l’instruction , après qu'on aurait levé les obstacles qui s'opposent à ses progrès.
Les honneurs et les récompenses sont-ils, en un pays, toujours décernés au mérite ; l’intérêt particulier y est-il toujours lié à l’intérêt public : l’éducation morale est nécessairement excellente, et les citoyens nécessairement vertueux.
L’homme (et l’expérience le prouve) est, de sa nature, imitateur et singe. Vit -il au milieu de citoyens honnêtes, il le devient. Lorsque les préceptes des maîtres ne sont point contredits par les mœurs nationales, lorsque les maximes et les exemples concourent également à allumer dans un homme le désir des talens et des vertus, lorsque nos concitoyens ont le vice en horreur et l’ignorance en mépris, on n’est ni sol ni méchant. L’idée de mérite s’associe dans notre mémoire à l’idée du bonheur, et l’amour de notre félicité nous nécessite à l’amour de la vertu.
Que je voie les honneurs accumulés sur ceux qui se sont rendus utiles à la patrie , que je ne rencofltre partout que des citoyens sensés, et n’entende que des discours honnêtes, j’apprendrai , si je l’ose dire, la vertu, comme on apprend sa propre langue, sans s’en apercevoir.
En tout pays , si l'on en excepte le fort , le méchant est celui que les lois et l’instruction rendent tel (i).
J’ai montré que l’excellence de l’éducation morale
(i) Dans tout gouvernement où je ne puis être heureux que par le malheur des autres , je deviens méchant. Nul remède à ce mal qu’une réforme dans le gouvernemeni
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dépend de 1 excellence du gouvernement. J’en puis dire autant de l’éducation physique. Dans toute sage constitution , l’on se propose de former non-seulement des citoyens vertueux , mais encore des citoyens forts et robustes. De tels hommes sont , et plus heureux, et plus propres aux divers emplois auxquels l’intérêt de la république les appelle. Tout gouvernement éclairé rétablira donc les exercices de la gymnastique.
Quant à l’éducation qui consiste à créer des hommes illustres dans les arts et les sciences, il est évident que sa perfection dépend encore de la sagesse du législateur. A-t-il affranchi les instituteurs du respect superstitieux conservé pour les anciens usages , laisse-t-il un libre essor à leur génie, les force-t-il , par l’espoir des récompenses, à perfectionner, et les méthodes d’instruction (i) et le ressort de l’émulation : il est impossible qu’encouragés par cet espoir, des maîtres instruits et dans l’habitude de manier l’esprit de leurs élèves, ne parviennent bientôt à donner à celte partie, déjà la plus avancée de l’instruction, tout le degré de perfection dont elle est susceptible.
La bonne ou mauvaise éducation est presque en entier l’œuvre des lois. Mais, dira-t-on, que de lumières pour les faire bonnes ! Moins qu’on ne pense. Il suffit, pour cet effet , que le ministère ait intérêt et désir de les faire telles. Supposons d’ailleurs qu’il manque de connaissances, tous les citoyens éclairés et vertueux
(i) Supposons que l’étude de la langue latine fût aussi utile que peut-être elle l’est peu , et qu’on voulût , dans le moindre temps possible , en graver tous les mots dans la mémoire d’un enfant , que faire? l’entourer d’hommes qui ne parlent que latin. Si le voyageur, •jeté par la tempête sur une île dont il ignore la langue , ne tarde pas à la parler, c’est qu’il a le besoin et la nécessité pour maître. Or, qu’on mette l’enfant le plus près possible de cette position , il saura plus de latin en deux ans qu’il n’en apprendrait en dix dans les collèges.
SECTION X, CHAPITRE XI. 6o3
viendront à son secours : les bonnes lois seront faites, et les obstacles qui s’opposent aux progrès de 1 instruction seront levés.
Mais ce qui sans doute est facile dans des sociétés faibles, naissantes, et dont les intérêts sont encore peu compliqués, est- il possible dans des sociétés riches, puissantes et nombreuses ? Comment y contenir l’amour illimité des hommes pour le pouvoir ? Comment y prévenir les projets des ambitieux ligués pour s’asservir leurs compatriotes? Comment enfin s’opposer toujours efficacement à l’élévation de ce pouvoir colossal et despotique qui, fondé sur le mépris des talens et de la vertu, fait languir les peuples dans l’inertie, la crainte et la misère ?
Dans de trop vastes empires, il n'est peut-être qu’un moyen de résoudre d’une manière durable le double problème d’une excellente législation et d’une parfaite éducation. C’est, comme je l’ai déjà dit, de subdiviser ces mêmes empires en un certain nombre de républiques fédératives, que leur petitesse défende de l’ambition de leurs concitoyens, et leur confédération de l’ambition des peuples voisins.
Je ne m’étendrai pas davantage sur cette question. Ce que je me suis proposé dans celte Section, c’est de donner des idées nettes et simples de l’éducation physique et morale ; de déterminer les diverses instructions qu’on doit à l’homme, au citoyen, et au citoyen de telle profession ; de désigner les réformes à faire dans les gouvernemens ; d’indiquer les obstacles qui s’opposent maintenant aux progrès de la science de la morale, et de montrer enfin que, ces obstacles levés, on aurait presque en entier résolu le problème d’une excellente éducation.
Je finirai ce Chapitre par cette observation : c’est que , pour jeter plus de lumières sur un sujet si impor-
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tant, il fallait connaître l’homme, déterminer l’étendue des facultés de son esprit, montrer les ressorts qui le meuvent, la manière dont ces ressorts sont mis en action, et faire enfin entrevoir au législateur de nouveaux moyens de perfectionner le grand œuvre des lois. Ai-je, sur ces objets divers, révélé aux hommes quelques vérités neuves et utiles; j’ai rempli ma tâche; j’ai droit à leur estime et à leur reconnaissance.
Entre une infinité de questions traitées dans cet ouvrage , une des plus importantes était de savoir si le génie, les vertus et les talens ,. auxquels les nations doivent leur grandeur et leur félicité, étaient un effet de la différence des nourritures , -des tempéramens, et enfin des organes des cinq sens, sur lesquels l’excellence des lois et de l’administration n’a nulle influence; ou si ce même génie, ces mêmes vertus et ces mêmes talens, étaient l’effet de l’éducation, sur laquelle les lois et la forme du gouvernement peuvent tout.
Si j’ai prouvé la vérité de cette dernière assertion, il faut convenir que le bonheur des nations est entre leurs mains; qu’il est entièrement dépendant de l'intérêt, plus ou moins vif qu elles mettront à perfectionner la science de l’éducation.
.Analogie de mes opinions avec celles de Locke.
L’esphit n’est que l’assemblage de nos idées. Nos idées, dit Locke , nous viennent par les sens; et de ce principe, comme des miens, on peut conclure que l’esprit n’est en nous qu’une acquisition. Le regarder comme un pur don de la nature, comme l’effet d’une organisation singulière, sans pouvoir nommer l’organe qui le pro-
CONCLUSION GENERALE. 6o5
duil, c’est rappeler en philosophie les qualités occultes, c’est croire sans preuve , c’est un jugement hasardé.
L’expérience et l’histoire nous apprennent également que l’esprit est indépendant de la plus ou moins grande finesse des sens; que les hommes de constitution différente sont susceptibles des mêmes passions et des mêmes idées. Les principes de Locke, loin de contredire cette opinion, la confirment; ils prouvent que l’éducation nous fait ce que nous sommes; que les hommes ont entre eux d’autant plus de ressemblance, que leurs instructions sont plus les mêmes ; qu’en conséquence l’Allemand ressemble plus au Français qu’à l’Asiatique, et plus à l’Allemand qu’au Français ; qu’enfin , si l’esprit des hommes est très-différent, c’est que l’éducation n’est la même pour aucun.
Tels sont les faits d’après lesquels j’ai composé cet ouvrage. Je le présente avec d’autant plus de confiance au public, que l’analogie de mes principes avec ceux de Locke m’assure de leur vérité. Si je voulais me ménager la protection des théologiens, j ajouterais que ces mêmes principes sont les plus conformes aux idées qu’un chrétien doit se former de la justice de Dieu.
En effet, si l’esprit, le caractère et les passions des hommes dépendaient de l’inégale perfection de leurs organes, et que chaque individu fût une machine différente ; comment la justice du ciel , ou même celle de la terre exigerait-elle les mêmes effets de machines dissemblables? Dieu peut-il donner à tous la même loi, sans leur accorder à tous les mêmes moyens de la pratiquer ? Si la probité fine et délicate est de précepte, et si cette espèce de probité suppose souvent de grandes lumières, il faut donc que tous les hommes communément bien organisés soient doués par la Divinité d’une égale aptitude à l’esprit.
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Qu’on n’imagine cependant pas que je veuille soutenir par des argumens théologiques la vérité de mes principes. Je ne dénonce point aux fanatiques ceux dont les opinions sur cet objet sont différentes des miennes. Les combattre avec d’aulrcs armes que celles du raisonnement, c’est blesser par-derrière l'ennemi qu’on n’ose regarder en face. L’expérience et la raison sont les seuls juges de mes principes. La vérité en fût— elle démontrée , je n’en conclurais pas que ces principes dussent être immédiatement et universellement adopiés. C’est toujours avec lenteur que la vérité se propage. Le Hongrois croit aux vampires long-temps après qu’on lui en a démontré la non-existence. L’ancienneté d’une erreur la rend long-temps respectable. Je ne me flatte donc pas de voir les hommes ordinaires abandonner, pour mes opinions , celles dans lesquelles ils ont été élevés et nourris.
Que de gens, intérieurement convaincus de la fausseté d’un principe, le soutiennent parce qu’il est généralement cru, parce qu’ils ne veulent point lutter contre l'opinion publique ! Il est peu d’amateurs sincères de la vérité, peu de gens qui s’occupent vivement de sa recherche, et la saisissent lorsqu’on la leur présente. Pour oser s’en déclarer l’apôtre, il faut avoir concentré tout son bonheur dans sa possession.
D’ailleurs à quels hommes est-il réservé de sentir d’abord la vérité d’une opinion nouvelle? au petit nombre de jeunes gens qui n’ayant , à leur entrée dans le monde, aucune idée arrêtée , choisissent la plus raisonnable. C’est pour eux et la postérité que le philosophe écrit. Le philosophe seul aperçoit dans la perspective de l’avenir le moment où l’opinion vraie, mais singulière et peu connue , doit devenir l’opinion générale et commune. Qui ne sait pas jouir d’avance des
CONCLUSION GENERAXE. 607
éloges de la postérité, et désire impatiemment la gloire du moment, doit s’abstenir de la recherche de la vérité ; elle ne s’offrira point à ses yeux.
Importance et étendue du principe de la sensibilité physique.
Qu’est-ce qu’une science? un enchaînement de propositions qui toutes se rapportent à un principe général et premier. La morale est-elle une science? oui, si dans la sensibilité physique j’ai découvert le principe unique dont tous les préceptes de la morale soient des conséquences nécessaires. Une preuve évidente de la vérité de ce principe, c’est qu’il explique toutes les manières d’être des hommes, qu’il dévoile les causes de leur esprit, de leur sottise, de leur haine, de leur amour, de leurs erreurs et de leurs contradictions. Ce principe doit être d’autant plus facilement et universellement adopté, que l’existence de la sensibilité physique est un fait avoué de tous, que l’idée en est claire, la notion distincte, l’expression nette, et qu’enfin nulle erreur ne peut se mêler à la simplicité d’un tel axiome.
La sensibilité physique semble être donnée aux hommes comme un ange tutélaire chargé de veiller sans cesse à leur conservation. Qu’ils soient heureux, voilà peut-être le seul vœu de la nature et le seul vrai principe de la morale. Les lois sont-elles bonnes, l’intérêt particulier ne sera jamais destructif de l’intérêt général. Chacun s’occupera de sa félicité ; chacun sera fortuné et juste , parce que chacun sentira que son bonheur dépend de celui de son voisin.
Dans les sociétés nombreuses où les lois sont encore imparfaites, si le scélérat, le fanatique elle tyran l’oublient, que la mort frappe le scélérat , le fanatique et le tyran , et tout ennemi du bien public!
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Douleur et plaisir sont les liens par lesquels on peut toujours unir l’intérêt personnel à l’intérêt national. L’un et l’autre prennent leur source dans la sensibilité physique. Les sciences de la morale et de la législation ne peuvent donc être que les déductions de ce principe simple. Je puis même ajouter que son développement s’étend jusqu’aux diverses règles des arts d’agrément, dont l’objet, comme je l’ai déjà dit, est d’exciter en nous des sensations. Plus elles sont vives, plus l’ouvrage qui les produit paraît beau et sublime (i).
La sensibilité physique est l’homme lui-même et le principe de tout ce qu’il est. Aussi ses connaissances n’atteignent-elles jamais au-delà de ses sens. Tout ce qui ne leur est pas soumis est inaccessible à son esprit.
A quoi se réduit la science de l’homme? à deux sortes de connaissances : l’une est celle des rapports que les objets ont avec lui; l’autre est celle des rapports des objets entre eux. Or, qu’est-ce que ces deux sortes de connaissances, sinon deux développemens divers de la sensibilité physique?
Mes concitoyens pourront, d’après cet ouvrage, voir mieux et plus loin que moi. Je leur ai montré le principe duquel ils peuvent déduire les lois propres à faire leur bonheur. Si sa nouveauté les étonne , et s’ils doutent de sa vérité , qu’ils essaient de lui en substituer un dont l’existence soit aussi universellement reconnue, dont ils aient une idée aussi claire, dont ils puissent tirer un aussi grand nombre de conséquences. S il n’en est point de tel, qu’ils regardent donc la sensibilité physique comme la seule pierre de touche à laquelle on éprouvera désormais la vérité ou la fausseté de chaque
(i) Dans la poésie, pourquoi le beau de sentiment et celui des images frappent-ils plus généralement que le beau des idées ? c’est que les hommes sont sensibles avant d’çtre spirituels ; c’est qu’ils reçoivent des sensations avant de les comparer entre, elles.
proposition nouvelle de morale et de politique : toute proposition sera réputée fausse , lorsqu’on ne pourra la déduire de cet axiome. L’erreur est la seule matière hétérogène à la vérité. Au reste, je ne suis point législateur, et j’occupe peu de place dans cet univers : ce que je pouvais en faveur de mes concitoyens, c’était de consigner dans un ouvrage l’unique principe de leurs connaissances. Je n’ai sans doute rien avancé dans ce livre de contraire à la religion : mais j’ai soutenu la nécessité de la tolérance ; j’ai fait sentir les dangers auxquels la trop grande puissance du prêtre expose également, et les princes et les nations; j’ai montré la barrière qu’on peut opposer à son ambition : je suis donc à ses yeux un impie. Le serai-je à ceux du public?
Accusations de matérialisme et d’impiété ; leur absurdité.
L’on peut à Paris et à Lisbonne redouter la haine théologique ; mais il est des pays où celle haine est impuissante, où le reproche d’impiété n’est plus de mode, où toute accusation de cette espèce, devenue ridicule , est regardée comme l’expression vague de la fureur et de la stupidité monacale.
D’ailleurs quelle impiété me reprocher? je n’ai dans aucun endroit de cet ouvrage, nié la Trinité, la divinité de Jésus, l’immortalité de l’âme, la résurrection des morts, ni même aucun article du credo papiste : je n’ai donc point attaqué la religion.
Mais les jésuites ont accusé les jansénistes de matérialisme; ils pourront donc aussi m’en accuser. Soit : je me contenterai de leur répondre qu’ils n’ont point d’idées complètes de la matière; qu’ils ne connaissent que des corps ; que le mot de matérialiste est aussi obscur pour eux que pour moi ; que nous sommes à Tome IL 09
ô T O DE LHOMME.
cet égard également ignorans , mais qu’ils sont plus
fanatiques.
Tout livre conséquent est en horreur aux théologiens.
La raison à leurs yeux n’est jamais catholique.
Ennemis-nés de tout ouvrage raisonnable, peut-être anathématiseront-ils celui-ci. Cependant je n’y dis d’eux que le mal absolument indispensable. J’auraisdû m’écrier avec saint Jérôme que l’Eglise est la prostituée de Babylone. Je ne l’ai point fait. Lorsque j’ai pris parti contre les prêtres, c’est, en faveur des peuples et des souverains. Lorsque j’ai plaidé la cause de la tolérance , c’est pour leur épargner de nouveaux forfaits.
Mais, diront-ils, qu’on établisse la tolérance, que l’Église modèle sa conduite sur celle de Jésus, sous quel prétexte pourra-t-elle emprisonner les citoyens, les brûler, assassiner les princes, etc.? L’Église moins redoutée serait alors moins respectée ? Or, que lui importe l’exemple de Jésus? ce qu’elle désire, c’est d’être puissante. La preuve : c’est l’approbation donnée par elle à la morale des jésuites ; c’est le titre de Vice-Dieu accordé par elle à son chef; c’est enfin la croyance de son infaillibilité, devenue article de foi en Italie, malgré cet acte formel de l’Écriture, tout homme est menteur.
Sans un motif d’ambition , le prêtre eût-il affirmé que le pape tient le milieu entre l’homme et Dieu , nec Deus , nec homo , quia neuter est, sed inter utrumqueP Sans un pareil motif, le pape eût-il souffert qu’on le. traitât de Demi-Dieu ? eût-il permis qu’Étienne Patracène écrivît qu’en lui pape réside tout pouvoir sur les puissances du ciel et de la terre ? In papa est omnis potestas supra omîtes potestates tàm cœli quùm ierrœ. Boniface VIII , dans une assemblée tenue à Rome à l’occasion du jubilé, eût-il dit : « Je suis empereur, j’ai tout pou-
CONCLUSION GÉNÉRALE. 6ll
» voir dans le ciel et sur la terre? Ego sum Pontifex et Imperator, terrestre ac cœleste imperium habeo. Ce pape eut-il approuvé la phrase du droit cauon où il est appelé Dominus Deus uoster, le Seigneur notre Dieu ? Nicolas se fùl-il glorifié d’avoir été nommé Dieu par Constantin , canon salis evidcnter, disl. 96? Les théologiens (1) eussent-ils déclaré dans d’autres canons, « que le pape est » autant au-dessus de.l’empereur que l’or pur estau-des- » sus du plomb vil ; que les empereurs reçoivent leur » autorité du pape comme la lune reçoit sa lumière du » soleil; que les empereurs, par conséquent, ne seront » jamais que lunes? »
Les prêtres enfin, pour justifier leur intolérance, eussent-ils de la Divinité fait un tyran injuste , vengeur et colère ? eussent-ils accumulé sur Dieu tous les vices des hommes (2)?
Si tout moyen d’acquérir du pouvoir paraît légitime au sacerdoce , tout obstacle mis à l’accroissement de son pouvoir lui paraît une impiété. Je suis donc impie à ses yeux. Or, telle est en certains pays la puissance du prêtre sur les princes, qu’il peut à son gré les irriter contre les écrivains mêmes qui défendent les droits de leur cou-
(1) Un des docteurs canoniques, plus hardi encore, a dit : Papa est supra me , extra me , papa est ornais , est supra omnia ; papa est dominus dominantium ; papa potest mutare quadrata rotundis. C’est-à-dire , le pape est dans moi , hors de moi , le pape est tout, au-dessus de tout; il est seigneur des seigneurs, et d’un carré il peut faire un cercle. Quelle proposition plus impie, si, de l’aveu même des théologiens , la Divinité ne peut faire un bâton sans deux bouts !
(2) Peu de nations, disent les voyageurs, honorent le diable sous son vrai nom ; mais beaucoup l’honorent sous celui de dieu. Un peuple adore-t-il un être dont les lois sont incompréhensibles ; cet être exige-t-il la croyance de l’incroyable ; commande-t-il l’impraticable ; punit-il une faiblesse par des tourmens éternels ; damne-t-il enfin l’homme vertueux, pour n’avoir pas fait l’impossible , il est évident que, sous le nom de dieu, c’est le diable qu’un tel peuple adore.
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ronne. Que de dévotes, d’ailleurs, ne peut-il pas ameuter contre un auteur?
J’ai lu le conte des oies couleur de rose de Crébillon , et dans le inonde j’ai toujours vu ce troupeau aimable et dévot, dirigé par un moine stupide, crasseux et méchant. Les oies pensent toujours d’après lui. Elles voient l’impiété partout où il veut la leur montrer.
Au reste, ce reproche n’est pas le seul qu’on me fera. L’esclave et le courtisan m’accuseront d’avoir mal parlé du pouvoir arbitraire. Je l’ai peint sans doute sous ses véritables couleurs, mais par amour pour les peuples et pour les princes eux-mêmes. Tout souverain , comme le prouve l’histoire , est , ou dans la dépendance de l’armée , s’il porte le sceptre du pouvoir arbitraire (i), ou dans la dépendance de la loi, s’il commande dans une monarchie modérée. Or, de ces deux dépendances, quelle est la plus désirable pour un prince? quelle est celle où sa personne est le moins exposée ? la dernière. Les lois gouvernent un peuple libre : les délations, la force, et l’atrocité gouvernent les peuples esclaves ; et chez eux l’intrigue domestique et le caprice de l’armée décident souvent de la vie du monarque.
Je ne m’étendrai pas davantage sur ce sujet. En ma-
(i) On peut distinguer deux sortes de despotisme : l’un en puissance , l’autre en pratique. Cette distinction neuve est féconde en conséquences.
Un prince est despote en puissance, lorsqu’il a, par le nombre de scs troupes, par l’avilissement des esprits et des âmes, acquis le pouvoir nécessaire pour disposer à son gré des biens, de la vie, et de la liberté de ses sujets. Tant que le prince n’use point de ce pouvoir, tant que les peuples n’en souffrent point, ils croient leur gouvernement bon : ils restent tranquilles. Mais lorsque, après avoir acquis le pouvoir de nuire, le prince met ce pouvoir en pratique, et qu’il dépouille les citoyens de toutes leurs propriétés , alors ils s’irritent; ils voudraient secouer le joug qui les opprime; il est trop tard, C’étr it dans le germe de cette puissance illimitée qu’il fallait étouffer les maux qu’ils éprouvent.
tîère politique, un mol suffit pour éclairer les hommes. Il n’en est pas de même en matière religieuse. Le jour de la raison passe rarement jusqu’aux dévots (t). Puissent-ils désormais, plus instruits, reconnaître enfin qu’il n’est point d’ouvrage à l’abri d’une accusation d impiété !
Impossibilité pour tout moraliste éclairé d’ échapper aux censures ecclésiastiques.
Un homme défend-il les intérêts du peuple , il nuit à ceux de l’Eglise. Elle cherche un prétexte pour l’accuser; et ce prétexte ne lui manque jamais.
Les Écritures sont le li\re de Dieu , et leurs diverses interprétations forment les différentes sectes du christianisme. C’est donc sur les Écritures que sont fondées les hérésies. Jésus favorise celle des ariens, lorsqu il dit, u mon père est plus grand que moi. » Jésus change toutes nos idées sur la Divinité, lorsqu’il semble la regarder comme l’auteur du mal , et qu’il dit dans le Pater , et ne nos inclucas in tentationem , et ne nous induisez pas à la tentation. Or, si dans le Pater même on lit une proposition aussi singulière, dans quel
(i) Aboulola , le plus fameux des poètes arabes , n’avait nulle opinion des lumières des dévots. Voici la traduction de quelques-unes de ses stances. Issa est venu : il a aboli la loi de Moussai. Mahomet l’a suivi : il a introduit par jour cinq prières. Ses sectateurs prétendent qu’il ne viendra plus d’autre prophète. Us s’occupent inutilement à prier depuis le matin jusqu’au soir. Dites-moi maintenant : depuis que vous vivez dans l’une de ces lois, jouissez- vous plus ou moins du soleil et de la lune ? Si vous me répondez imperlinemment, j’élèverai ma voix contre vous ; mais si vous me parlez de bonne foi, je continuerai de parler tout bas. Les chrétiens errent ça et là dans leurs voies, et les musulmans sont tout-à-fait hors du chemin Les Juifs ne sont plus que des momies, et les mages de Perse que des reveurs Le inonde se partage en deux classes d’hommes : les uns ont de l’esprit et point de religion j les autres de la religion et point d’esprit.
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ouvrage humain la haine el la malignité monacales ne trouveront-elles point d’hérésie ? Écrit-on en faveur de l’humanité, l’intérêt sacerdotal s’en irrite , et c’est alors qu'il faut s’écrier avec le prophète, Libéra opus meum à labiis iniquis el h lingud dolosâ (i). Si l’on tirait de cet ouvrage quelques conséquences mal sonnantes, je n’en serais donc pas surpris. Ce que Dieu n’a point fait dans les Écritures, je ne l’ai certainement pas fait dans ce livre. Je n’ai point ce sot et blasphématoire orgueil. Quelle est, dans la géométrie même, la proposition dont on ne pût au besoin déduire quelque conséquence absurde et même impie?
Le point mathématique, par exemple, n’a selon les géomètres, ni longueur, ni largeur, ni profondeur : or , la ligne est le composé d’un certain nombre de points, la surface d’un certain nombre de lignes, le cube d’un certain nombre de surfaces. Si le point mathématique est sans étendue, il n’est donc ni lignes, ni surfaces, ni cubes; il n’existe donc ni corps, ni objets sensibles; il n’est donc point de château, dans ce château de bibliothèques, dans ces bibliothèques de livres, el parmi ces livres d’écritures et de révélations.
Si telle est la conséquence immédiate de la définition du point mathématique, quel livre est à l’abri du reproche d’impiété ? Le Système de la grâce n’en est pas lui-même exempt. Les théologiens y soutiennent à la fois qu’en qualité de juste, Dieu accorde à tous la grâce
(i) Que de libelles théologiques contre le livre de Y Esprit ! Quel était le crime de l’auteur? d’avoir révélé le secret de l’église, qui consiste à abrutir les hommes pour en tirer le plus d’argent et de respect possible. Quelques prêtres honnêtes prirent la défense de cet ouvrage ; mais en trop petit nombre. Dans le clergé ils n’eurent point la pluralité des voix. Ce fut surtout l’archevêque de Paris qui pressa la Sorbonne de s’élever contre Y Esprit qu’elle n’entendait pas. C’était le prophète Balaam qui, monté sur son ânesse, la presse d’avancer , sans apercevoir l’esprit ou l’ange qui l’arrête.
CONCLUSION GÉNÉRALE. Gl5
suffisante, et cependant cjue celle grâce suffisante ne suffit pas. Quelle contradiction absurde et impie !
S’agit-il de religion , les principes ne doivent jamais porter de conséquence. L’on n’est point incrédule, lorsqu'on n’a point nié formellement et positivement quelque article de foi. Que les moines et les prêtres daignent, en vrais chrétiens, interpréter charitablement ce qui peut se glisser de louche dans un ouvrage philosophique ; ils n’y verront rien que d’orthodoxe. J’ai dans celui-ci plaidé la cause de la tolérance, et par conséquent de l’humanité; niais est- on athée parce qu’on est humain ?
Si j’écoutais moins ma raison, peut-être, à l’exemple des jansénistes, soumettrais- je cet ouvrage à la décision du premier concile, et prierais- je le lecteur de voir jusqu’à ce moment par ses yeux, et de juger par sa raison. Ce que je puis lui certifier, c’est qu’en composant ce livre , mon objet fut d’assurer le bonheur des peuples et la vie des souverains. Si j’ai blessé l’orgueil ecclésiastique, c’est que j’ai mieux aimé, comme Lucien, « déplaire en disant la vérité, que de plaire en )) contant des fables. »
Qu’on découvre quelques erreurs dans cet ouvrage ; je me rendrai toujours ce témoignage, que je n’ai pas du moins erré dans l’intention ; que j’ai dit ce que j’ai cru vrai et utile aux particuliers et aux nations. Quel sera donc mon ennemi , et qui s’élèvera contre moi ? celui-là seul qui hait la vérité et veut le malheur de sa patrie. Au reste, que les papistes me calomnient; je m’écrierai avec le prophète : Maledicent illi , tu Do~ mine benedices.
Ce dont j’avertis le clergé de France en particulier, c’est que sa fureur immodérée et ridicule contre les lettres le rend suspect et odieux à l’Europe. Un homme fait un livre ; ce livre est plein de vérités ou d’erreurs : dans
6l6 DE l’homme.
le premier cas, pourquoi, sous le nom de cet auteur, persécuter la vérité elle-même ? dans le second cas, pourquoi punir dans un écrivain des erreurs à coup sûr involontaires? Quiconque n’est ni gagé, ni homme de parti, ne se propose que la gloire pour récompense de ses travaux. Or, la gloire est toujours attachée à la vérité. Qu’en la cherchant je tombe dans l’erreur, l’oubli où s’ensevelissent mon nom et mon ouvrage est mon supplice, et le seul que je mérite.
Veut-on que la mort soit la punition d’un raisonnement hasardé ou faux; quel écrivain est assuré de sa vie, et qui lui jettera la première pierre ? Que se proposent les prêtres en demandant le supplice d’un auteur ? Poursuivent-ils une erreur avec le fer et le feu , ils l’accréditent. Poursuivent -ils une vérité avec le même acharnement, ils la propagent plus rapidement. Que prouve jusqu’ici la conduite du clergé papiste? rien, sinon qu’il persécute et persécutera toujours la vérité. Plus de modération sans doute lui siérait mieux : elle est décente en tous les temps, et nécessaire dans un siècle où la cruauté excite les esprits et ne les soumet pas.
Virlus non territa nionstris.
Des points de vue divers sous lesquels on peut considérer
l’homme : de ce que peut sur lui l’éducation. . . .page i