‹ Œuvres complètes d'HelvétiusChapitre 25 sur 228 · SECONDE DIFFÉRENCIE · texte numérisé non relu

SECONDE DIFFÉRENCIE

L’âme ne nous abandonne qu’à la mort : tant que je vis, j’ai une âme. En est-il ainsi de l’esprit? non : je le perds quelquefois de mon vivant; parce que, de mon vivant, je puis perdre la mémoire, et que l’esprit est presqu’en entier l’effet de cette faculté. Si les Grecs donnaient le nom de Mnémosyne à la mère des muses, c’est qu’observateurs attentifs de l’homme , ils s’étaient aperçus que son jugement, son esprit, etc., étaient en grande partie le produit de sa mémoire (1).

Qu’un homme soit privé de cet organe, de quoi peut-il juger? Est-ce des sensations passées? non : il les a oubliées. Est-ce des sensations présentes ? mais pour juger entre deux sensations actuelles, il faut encore que l’organe de la mémoire les prolonge du

qu’alors il est censé avoir acquis assez d’idées de la différence du juste et de l'injuste. L’esprit est donc regardé par l'Église même comme une acquisition, et par conséquent comme très-différent de l’âme.

(1) L’esprit ou l’intelligence est aussi, dans les animaux, l’effet de leur mémoire. Si le cliien vient à mon appel , c’esfqu’it se ressouvient de son nom. S’il m’obéi\ lorsque je prononce ccs mots : « Tout beau , prends garde à loi , ne touche pas là , » c’est qu’il se souvient que je suis fort , et que je l’ai battu.

A la Foire, qui fait exécuter aux animaux tant de tours de souplesse? la crainte du fouet , dont le geste, le regard la parole du maître leur rappellent le souvenir, Si mon chien me fixe, c'est qn il veut lire dans mes veux ma colère ou mon contentement , et savoir, en conséquence, s’il doit m’approcher ou me fuir. Mon chien doit donc son intelligence à sa mémoire.

moins assez long-lemps pour lui donner le loisir de les comparer entre elles, c’est-à-dire d’observer alternativement la différente impression qu'il éprouve à la présence de deux objets. Or, sans le secours dune mémoire conservatrice des impressions reçues, comment apercevoir des différences , même entre des impressions présentes, et qui chaque instant seraient et senties et de nouveau oubliées? Il n’est donc point de jugement, d’idées, ni d’esprit sans mémoire. L’imbécille qu’on assied sur le pas de sa porte n’est qu’un homme qui a peu ou point de mémoire. S’il ne répond pas aux questions qu’on lui fait, c’est ou parce que les diverses expressions de la langue ne lui rappellent plus d’idées distinctes, ou parce qu’en écoutant lesderniers mots d’une phrase, il oublie ceux qui les précèdent. Consulte-t-on l’expérience ? on reconnaît que c’est à la mémoire (dont l’existence suppose la faculté de sentir) que l’homme doit et ses idées et son esprit. Point de sensations sans âme ; mais sans mémoire point d’expérience, point de comparaison d’objets, point d’idées, et l’homme serait dans sa vieillesse ce qu'il était dans son enfance (1).

On est réputé imbécille lorsqu’on est ignorant ; mais on l’est réellement lorsque l’organe de la mémoire, ne fait plus ses fonctions (2). Or, sans perdre l’âme, on peut perdre la mémoire. Il ne faut pour cet

(1) Si les théologiens conviennent que l’enfant et l’imbécille ne pèchent point , et que l’un et l’autre ont une âme , il faut que, dans l’homme, le péché n’appartienne point essentiellement à son âme.

(2) M. Ernand, instituteur des sourds et muets, dit, dans un Mémoire présenté à l’Académie des Sciences à Paris , que si lessourds et inuels n’ont que de courts intervalles de jugement, s’ils réfléchissent peu , si leur esprit est faible et leur raison momentanée, c’est que la mémoire est presque toujours assoupie en eux , et qu’eu conséquence leurs idées et leurs actions sont et doivent être sans suite.

effet qu’une chute, une apoplexie, un accident de cette espèce. L’esprit diffère donc essentiellement de l’âme, en ce qu’on peut perdre l’un de son vivant, et qu’on ne perd l’autre qu’avec la vie.

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