ACTION
C’est pour se vêtir, pour parer sa maîtresse ou sa femme , leur procurer des amusemens , se nourrir soi et sa famille , et jouir enfin du plaisir attaché à la satisfaction des besoins physiques, que l’artisan et le paysan pensent, imaginent et travaillent. La sensibilité physique est donc l’unique moteur de l’homme (2). Il
(1) En plusieurs endroits de son Emile , Rousseau nie que la sensibilité physique soit le principe de toutes les actions de l’homme ; mais les raisons sur lesquelles il se fonde prouvent qu’il n’a pas sérieusement médité cette question.
(2) Ce qu’on appelle peine ou plaisir intellectuel , peut toujours se rapporter à quelque peine ou à quelque plaisir physique. Deux exemples seront la preuve de cette vérité.
Qui nous fait aimer jusqu’au petit jeu? seraient-ce les sensations agréables qu’il excite en nous? Non : 01 l’aime parce qu’il nous délivre de la peine et de l’ennui , et nous soustrait à cette absence d’impression toujours sentie comme un malaise et une douleur physique.
Qui nous fait aimer le gros jeu? l’amour de l’argent. Qui nous fait aimer l’argent? le goût des commodités, le besoin des amusemens , le désir de s’arracher à des peines , et de se procurer des plaisirs physiques. Ne peut-on pas encore aimer dans le gros jeu l’émotion qu’il produit en nous? saus doute. Mais l’émotion sentie au moment
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n’est donc susceptible que de deux espèces de plaisirs
et de peines. L’une comprend les peines et les plaisirs
où je vais perdre ou gagner mille , deux mille , ou si l’on veut, dix mille louis , prend sa source , ou dans la crainte d’être privé des plaisirs dont je jouis , ou dans l’espoir de goûter ceux que me procurerait un accroissement dans ma fortune. Cette émotion ne serait-elle pas aussi , dans quelques hommes, l’effet de l’orgueil ? Il en est d’assez superbes pour se sentir humiliés, lorsque la fortune les abandonne, fût-ce au jeu des épingles. Mais cet orgueil est rare. D’ailleurs, ce même orgueil , comme la preuve s’en trouve dans le livre de l’Esprit, Chap. XIII , Disc. Iil , n’est encore qu’un des effets de la sensibilité physique. L’amour du jeu a donc pour principe, ou la crainte de l’ennui, par conséquent de la douleur, ou l’espoir du plaisir physique..
En est-il ainsi du plaisir intérieur éprouvé lorsqu’on secourt un malheureux, lorsqu’on fait un acte de libéralité? ce plaisir sans doute est très-vif. Toute action de cette espèce doit être louée de tous , parce qu’elle est utile à tous. Mais qu’est-ce qu’un homme humain ? celui pour qui le spectacle de la misère d’autrui est un spectacle douloureux.
J\é sans idée, sans vice et sans vertu, tout, jusqu’à l’humanité, est dans l’homme une acquisition ; c’est à son éducation qu’il doit ce sentiment. Entre tous les divers moyens de l’inspirer, le plus efficace , c’est , à l’aspect d’un malheureux , d’accoutumer l’enfant , pour ainsi dire, dès le berceau, à se demander par quel hasard il n’est point exposé, comme cet infortuné, aux intempéries de l’air, à la soif, à la faim , à la douleur, etc. L’enfant a-t-il contracté l’habitude de s’identifier avec les malheureux , cette habitude prise , il est d’autant plus touché de leur misère , qu’en déplorant leur sort , c’est sur l’humanité en général , et par conséquent sur lui-même eu particulier , qu’il s’attendrit. Une infinité de sentimens divers se mêlent alors à ce premier sentiment , et de leur assemblage se compose ce sentiment total de plaisir dont jouit une âme noble , en secourant un misérable ; sentiment qu’elle n’est pas toujours en état d’analyser.
On soulage donc les malheureux :
i°. Pour s’arracher à la douleur physique de les voir souffrir ;
2°. Pour jouir du spectacle d’une reconnaissance qui produit 'du moins en nous l’espoir confus d’une utilité éloignée ;
3°. Pour faire un acte de puissance dont l’exercice nous est toujours agréable, parce qu’elle rappelle à notre esprit l’image des plaisirs attachés à cette puissance ;
4°. Parce que l’idée du bonheur s’associe toujours, dans une bonne éducation, avec l’idée de bienfaisance, et que cette bienfaisance . eii nous conciliant l’estime et l’affection des hommes , peut , ainsi
physiques; l’autre, les peines et les plaisirs de prévoyance ou de mémoire.