INTÉRÊT
Parmi les hommes, peu sont honnêtes, et le mot intérêt doit en conséquence réveiller , dans la plupart d’entre eux, l’idée d’un intérêt pécuniaire, ou d’un objet aussi vil et aussi méprisable. Une âme noble et élevée en a-t-elle la même idée ? Non : ce mot lui rappelle uniquement le sentiment de l’amour de soi. Le vertueux n’aperçoit dans X intérêt que le ressort puissant et général qui, moteur de tous les hommes, les porte tantôt au vice, tantôt à la vertu. Mais les jésuites attachaient-ils à ce mot une idée aussi étendue, lorsqu’ils combattaient mon opinion? je l’ignore. Ce que je sais, c’est qu’alors banquiers, commerçans, banqueroutiers, ils devaient avoir perdu de vue toute idée
(il Ce que je dis de la bonté peut également s’appliquer a la beauté. L’idée différente qu’on s’en forme dépend presque toujours de l’application qu’on entend faire de ce mot dans son enfance. M’a-t-on toujours vanté la figure de telle femme en particulier : cette figure se grave dans ma mémoire comme modèle de beauté ; et je ne jugerai plus de celle des autres femmes , que sur la ressemblance plus on moins grande qu’elics ont avec ce modèle. De là , la diversité de nos goût, , et la raison pour laquelle l’un préfère la femme svelté à la fenu .e grasse, pour laquelle un autre a plus de désir.
d’intérêt noble : c'est que ce mot ne devait réveille
en eux que 1 idee d intrigue et d’intérêt pécuniaire.
Or, un si vil intérêt leur ordonnait de poursuive un homme persécuté, même en adoptant en secret s opinions; la preuve en est dans un ballet qu’ils douèrent à Rouen, en iy5o , dont l’objet était de me trer « que le plaisir forme la jeunesse aux vraies verti , » c’est-à-dire , première eutrée , aux vertus civiles ; - » conde entrée , aux vertus guerrières ; troisième ( - » trée , aux vertus propres à la religion. » Ils avaiei , dans ce ballet, prouvé cette vérité par des danses, a Religion personnifiée y avait un pas de deux avec e Plaisir; et, pour rendre le Plaisir plus piquant, disai ît alors les jansénistes, les jésuites l’ont mis en culotte ). Or, si le plaisir, selon eux, peut tout sur l’homn , que ne peut sur lui l’intérêt ! Tout intérêt ne se réd> td pas en nous à la recherche du plaisir (2)?
(1) Il faut rendre justice aux jésuites, cette accusation est fai e.
Ils étaient rarement libertins. Le jésuite , contenu par sa règle, i) fférent au plaisir, était tout entier à l’ambition. Ce qu'il dési t, c’était de s’asservir, par la force ou la séduction , les riches et les ] issans de la terre. Né pour leur commander , les grands étaient, les yeux , des pantins qu’il faisait mouvoir par les fils de la directu et de la confession. Son mépris intérieur pour eux se cachait soi les apparences du respect. Les grands s’en contentaient, et étaient, ins s’en apercevoir, réduits par lui à l’état de marionnettes Ce q le jésuite ne put opérer par la séduction, il l’exécuta par la 1 cc Qu’on ouvre les annales de l’histoire, on y verra ces memes jés tes allumer les flambeaux de la sédition à la Chine , au Japon en Ethiopie, gt dans tous les pays où ils prêchaient l’Evangile de ix. On apprendra qu’en Angleterre ils chargèrent la mine desti e a faire sauter le parlement; qu’en Hollande, ils firent assassu ' le prince d’Orange ; en France , Henri IV ; qu’à Genève ils donn ent le signal de l’escalade ; que leur main , souvent armée du st et , a rarement cueilli les plaisirs , et qu’enfin leurs péchés ne sor pas des faiblesses , mais des forfaits. ,
(2) Pourquoi donc les jésuites s’élevèrent-ils alors avec ta de fureur contre moi? Pourquoi allaient-ils dans toutes les gr des maisons déclamer contre l'Esprit , en défendre la lecture , et r< Jter
SECTION II, CHAPITRE XVI. l3y
Plaisirs et douleurs sont les moteurs de l'univers. Dieu les a déclarés tels à la terre, en créant le paradis pour les vertus, et l’enfer pour les crimes. L’Eiglise catholique elle-même en est convenue, lorsque, dans la dispute de Bossuet et Fénelon, elle décida qu'on n’aimait point Dieu (i) pour lui-même , c’est-à-dire, indépendamment des peines et des récompenses dont il est le dispensateur. L’on a donc toujours été convaincu que l’homme, mu par le sentiment de l’amour de soi, n’obéit jamais qu’à la loi de son intérêt (2).
sans cesse , comme le père Canaye au maréchal d’Hocquincourt , point d’esprit, messeigneurs , point d’esprit? C’est qu’uniquement jaloux de commander, le jésuite désira toujours l'aveuglement des peuples. En effet , les hommes sont-ils éclairés sur le principe qui les meut ; savent-ils que , toujours dirigés dans leur conduite par un intérêt vil ou noble, ils obéissent toujours à cet intérêt; que c’est à leurs lois , et non à leurs dogmes qu’ils doivent leur génie et leur vertu; qu’avec la forme du gouvernement de Rome et* de Sparte, l’on créerait encore des Romains et des Spartiates ; et qu’enfin , par une sage distribution des peines et des récompenses , de la gloire et de l’infamie , on peut toujours lier l’intérêt particulier à l’intérêt public, et nécessiter les citoyens à la vertu ; alors, quel moyen de cacher aux peuples l’inutilité et même le danger du sacerdoce! Ignoreraient-ils long-temps que la chose vraiment importante à leur bonheur n’est point la créabon des prêtres, mais des lois sages et des magistrats instruits. Plus les jésuites ont été frappés de la vérité de ce principe, plus ils ont craint pour leur autorité, plus ils ont été soigneux d’obscurcir l’évidence d'un toi principe.
( 1 ) Cette décision de l’Église fait sentir le ridicule d’une critique qui m’a été faite. Comment, disait-011 , ai-je pu soutenir que l’amitié était fondée sur un besoin et un intérêt réciproque ! Mais si l’Eglise et les jésuites eux-mêmes conviennent que Dieu, quelque bon et puissant qu’il soit, n’est point aimé pour lui-même, ce n’est donc point sans cause que j’aime mon ami ? Or, de quelle nature peut être cette cause? Ce n’est pas de l’espèce de celles qui produisent la haine , c’est-à-dire , un sentiment de malaise et de douleur : c’est , au contraire , de l’espèce de celles qui produisent l’amour, c’est-à-dire , un sentiment de plaisir. Les critiques qui m’ont été faites à ce sujet sont si absurdes que ce 11’est pas sans honte que j’y réponds.
(a) Le guerrier veut-il s’avancer : il désire la guerre. Mais qu’est- ce que le souhait de la guerre dans l’officier subalterne? c’est le sou-
i38 de l’homme.
Que prouve sur ce sujet la diversité d’opinions? rien, sinon qu’on ne s’entend point. L’on ne s’entend guère mieux lorsqu’on parle de vertu.